Apprendre à bien écrire

Je reprends de mon ancien blog disparu, qui a duré six ans, un article qui a eu beaucoup de succès pédagogique : apprendre à bien écrire. Il a été rédigé pour aider François, treize ans alors et qui en a désormais dix-huit.

Pour bien écrire, il faut d’abord aimer écrire, exprimer ses sentiments, jouer avec les phrases. S’exprimer par les mots (François a choisi plutôt la musique) aide à devenir soi-même, tout en se coulant à peu près dans le moule. Pas besoin pour grandir de faire obligatoirement comme « tout le monde » : aimer le foot, la moto et la musique hard ou le rap. On peut être sensible et avoir des goûts raffinés en étant pour autant un garçon. Pourquoi ne pas devenir « bon en français », selon le vocabulaire de l’école ? Une matière aimée, où l’on réussit, et voilà une identité fragile confortée, prête donc à d’autres expériences.

Que faut-il donc pour « bien » écrire ? De ma propre expérience, je listerai ces ingrédients nécessaires. Chacun y rajoutera ce qu’il croit, en fonction de la sienne :

1. Écrivez tous les jours, même un texte court, même un récit destiné à rester intime, mais écrivez. Tout comme les sportifs s’entraînent, l’écrivain doit plier sa plume ou son clavier à la discipline chaque jour. Aucun sujet n’est vil, ni sans intérêt ; ce qui compte est d’abord votre curiosité pour la chose sur laquelle vous écrivez.

2. Lisez un peu tous les jours, et si possible de la littérature, de la « belle langue » bien écrite qui assouplit l’esprit et fait entrer sans y penser et sans efforts la musique des mots (et leur orthographe). Ne lisez pas que cela, si vous aimez autre chose, mais n’oubliez pas de le faire.

3. Sortez de vous-même dès que l’opportunité se présente, soit en vivant des expériences nouvelles, soit en allant à la rencontre d’autres gens, soit en pratiquant une activité. L’imagination ne peut fonctionner sans quelques aliments, et la diversité du réel est incomparable pour la stimuler. L’internat, en ce sens, peut être une opportunité de vivre autrement que dans le cocon familial, de sortir de la rencontre obligée des amis habituels, d’observer une communauté assez fermée. Cela peut être l’occasion d’émotions et de remarques nouvelles. Et vous retrouverez famille et amis avec un œil neuf, plus riche d’expérience de la vie !

4. N’ignorez surtout pas votre corps – comme si l’être humain n’était qu’esprit ! Ce travers scolastique qui persiste dans l’éducation française n’est pas sain. Un corps épanoui, fatigué, donne un esprit équilibré et heureux. Tentez donc l’expérience de faire le récit de votre randonnée, de votre course ou de votre match, une fois l’épreuve terminée : vous serez surpris du résultat obtenu ! Vous aurez sous la plume une fluidité jamais vue, vous écrirez direct, avec des sensations et des passions encore neuves. Je le sais, c’est ainsi que j’écris mes carnets de voyages. Le mouvement lui-même fait circuler le sang et dissipe les pensées fumeuses : Montaigne tout comme Nietzsche, écrivaient dans leur tête « en marchant ».

5. Jetez dans la fièvre sur le papier ce qui vous vient à la plume sans trier, puis laissez reposer. Rien de tel qu’un délai d’un jour ou deux (voire plus) pour corriger, affiner, préciser, compléter ce que vous voulez dire. L’instinct qui vous pousse, la passion que vous y mettez, sont la sève même de ce que vous écrivez. Mais, tout comme on forge une épée, le feu ne suffit pas : il y faut aussi l’épreuve du froid, la raison glacée qui examine et critique le texte émis dans l’excitation pour élaguer, redresser et bien exprimer ce qui doit être compris.

6. Ne cherchez pas l’affèterie dans le style, sauf pour parodier ou parce que le thème s’y prête. Trop souvent, le baroque n’est que le masque d’indigence de sentiment et de pauvreté d’idées. Écrivez clair, net et dynamique. Vous pourrez toujours, comme le faisait Balzac, rajouter de la « sauce » par des détails ou des descriptions ultérieures. Mais vous aurez de suite un récit en mouvement, une « histoire » à raconter. Et ce n’est pas grave si vous « imitez » un modèle : on ne crée par soi-même que lorsqu’on a testé les expériences des autres.

7. Ne cherchez pas à faire trop bien tout de suite. Écrivez d’abord et reprenez après. Si vous êtes pris par votre sujet, votre esprit composera lui-même le plan et mettra le suspense là où il est nécessaire. La correction ensuite visera non à changer l’architecture, mais à orner le propos et à fignoler les détails.

Lancez-vous, c’est le premier jet qui coûte ! Et lorsqu’on est solitaire, le texte est un ami qui aide à réfléchir.

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6 réflexions sur “Apprendre à bien écrire

  1. Les points 6 et 7 répondent déjà à la question.
    – ne jargonnez pas, si vous devez utiliser un terme technique, traduisez-le aussitôt en langue courante;
    – faites des phrases courtes, sur le ton de la conversation;
    – j’ai bien dit « ton », pas familiarité de vocabulaire ou raccourcis incorrects, d’usage de plus en plus fréquents dans le discours…
    – ce qui se conçoit bien s’énonce clairement : cette maxime grand siècle est adaptée à votre interrogation. Si vous ne savez pas trop ce que vous allez dire, vous allez multiplier les incidentes, subordonnées avec que et qui, sans aboutir à quelque chose de compréhensible. Si vous savez ce que vous voulez dire, allez-y directement : ce sera très bien.
    – lire beaucoup permet de s’imprégner du style direct, léger, ou du beau style. Mais s’imprégner ne signifie pas imiter : c’est vous qui parlez (tournure incorrecte mais compréhensible…). Comme exercice, lisez du Kessel ou du Hemingway et tentez de décrire un arbre, un vase ou un chat (ce que vous voulez) en faisant comme eux. Évidemment, si vous préférez Hegel (traduit) ou l’Être et le néant du Tartre, là vous aurez des problèmes…

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  2. Julie

    Intéressant mais certaines questions qui n’ont pas été abordées me laissent sans réponse.

    Comment acquérir un style léger et en même temps soutenu?

    Etudiante belge en philosophie, j’aimerais apprendre à jouer de la plume avec plus de souplesse. Certaines formules que j’utilise sont lourdes et cassent le rythme du texte. Comment arriver à alléger l’écriture et à pouvoir l’ embellir?

    Je lis beaucoup mais je n’arrive pas à me laisser imprimer par les formules des auteurs et je ne sais par quels moyens améliorer mes rédactions.

    Avez-vous des conseils ou des exercices à me proposer?
    Ou encore des sites ou des forums valables? Je ne sais selon quels critères juger de leur valeur.

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  3. Ne généralisez pas, Argoul, dans l’éducation nationale des gens font ce qu’ils peuvent, même après mai 68. Et je suis très loin d’être sûr que le système scolaire des USA vaille le notre, quan don prend tous les paramètres en compte.

    Transmettez à François mes voeux de réussite. Et dites lui que si un jour il a besoin d’écrire quelque chose à propos du Brésil ou de la Guyane française, je pourrai sans doute l’aider

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  4. Je suis et ai été le mentor de bien des jeunes, que ni l’infantilisante élitiste E.NAtionale, ni les parents égo-stressés d’avoir « fait » 68, ni les nombreuses responsabilités des aînés et des soi-disant « éducateurs » payés pour ça – avaient laissé en friche. Sur l’air (inconscient ?) du meilleur gagne. Ce pourquoi la « posture » révolutionnaire-socialiste-dans-le-vent de la profitude française me débecte autant . Je sais, je fais une généralité, mais – s’il y a des exceptions – il y a bel et bien une « sociologie ». Aux États-Unis on fait de votre échec en une matière un tremplin pour être le meilleur en autre chose; en France on vous enfonce, même si vous êtes bon ailleurs.
    François s’en est sorti, qui a surmonté ses hantises. Le Gamin passe le bac cette année. Les étudiants ont fait leur mémoire. Si j’ai pu contribuer à leur faire passer le cap, mon existence n’aura pas été vaine.

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  5. Argoul, malgré tout ce qui nous sépare, je dois dire que si je devais espérer un « mentor » pour un jeune dont j’aurais la responsabilité, je penserais à vous. Quitte à « équilibrer » un peu, pour compenser votre philo-libéralisme obsessionnel, sans pour autant le démoniser.

    J’ajouterais peut être qu’un jeune devrait bénéficier du regard d’un lecteur averti, cultivé, complice, en dehors du cercle familial et assuré de la discrétion absolue de ce dernier.

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  6. Judem

    Très bons conseils pour la jeunesse. Et on regrette toute sa vie de ne pas avoir pris de bonnes habitudes, genre rédiger tous les jours : perso, à chaque fois fois, chaque rédaction conséquente se transforme en « cadavre dans le placard » à affronter, ayant beaucoup plus de facilités à faire le travail de recherche scientifique qu’à le rédiger.

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