Réformer l’État

Les marchés commencent-ils à douter de la France ? Ce que disent depuis un moment certains économistes de marché comme Patrick Artus (Natixis) et Laurence Boone (Bank of America) commence-t-il à se voir ? L’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Irlande, vont mieux, l’Allemagne va toujours bien – seule la France reste à la traîne selon les chiffres novembre de la Commission européenne :

  • 0.9% de croissance en 2014 contre 1.1% pour la zone euro, 1.7% pour l’Allemagne et 2.2% pour le Royaume-Uni ;
  • 0.6% de prévision d’investissement contre 1.9% pour la zone euro, 4.4% pour l’Allemagne et 5% pour le Royaume-Uni ;
  • 11.2% de chômeurs contre 12.2% pour la zone euro mais 5.3% pour l’Allemagne et 7.5% pour le Royaume-Uni ;
  • un déficit commercial de 1.5% contre un excédent de 2.9% pour la zone euro et de 6.6% pour l’Allemagne ;
  • un déficit budgétaire de 3.8% du PIB encore contre 2.5% dans la zone euro et un excédent de 0.1% pour l’Allemagne…

commission europeenne

Croissance plus faible que les autres, déficit public persistant, impôts qui rentrent moins et sont contestés ouvertement jusque dans la rue, déficit commercial faute de compétitivité, investissement en berne, chômage en hausse – malgré la méthode Coué du président Hollande qui affirmait « inverser la courbe d’ici la fin de l’année ». L’absence de visibilité sur l’avenir obère la confiance, donc l’initiative : les consommateurs épargnent pour les impôts de l’an prochain (toujours cette exception de ne pas prélever à la source), les entreprises se gardent d’investir en France (ailleurs, oui) et d’embaucher (si elles ont trop de salariés, elles ne pourront pas débaucher sans délais, paperasserie, procès – ou se mettre en faillite), les créateurs d’entreprise vont créer ailleurs, insultés par les politiciens de gauche, tracassés par une administration courtelinesque, taxés comme des malfrats dès le premier bénéfice, mal vus par les envieux amplifiés par les médias.

Paul Krugman a presque félicité la France de ne pas faire assez d’économies budgétaires. Mais ce prix Nobel n’est pas à la première erreur près : il avait pronostiqué l’explosion de l’euro (elle ne s’est pas produite) et la dévaluation de la monnaie lettone sur le modèle du peso argentin (il ne s’est pas produit). Alors, quand il préconise de faire encore plus de dépense publique pour soutenir la consommation, il se trompe d’époque et de zone. L’Union européenne n’est pas les États-Unis : ses États ne sont pas unis, seule la monnaie l’est pour 18 d’entre eux sur 28. Même si la gauche adore la version superficielle et médiatique de John Maynard Keynes, l’économiste qui a prôné l’intervention de la dépense d’État pour corriger les déséquilibres du marché, John Maynard Keynes n’a JAMAIS prôné la dépense publique à guichets ouverts et trente années de suite !

Corriger un déséquilibre ne signifie en aucun cas en créer un, artificiel et public. La preuve : dans une union économique et monétaire telle que l’Europe de l’euro, les pays vertueux, qui ont en dix ans réduit leur dépense publique, réorganisé leur intervention pour une meilleure efficacité, et laissé au marché le soin d’ajuster offre et demande, ont nettement mieux réussi que les pays immobiles, englués dans le clientélisme de la dépense d’État à vue trop souvent électorale (Grèce, Italie, Portugal, France, voire Espagne). En 5 ans, de 2008 à 2013 – années de crise aiguë – l’Allemagne, l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Pologne et la Suède, ont réussi à réduire leur déficit public à une moyenne de 1.6% de leur PIB, contre une moyenne de 4.8% des 19 autres pays qui n’ont pas engagé les réformes suffisantes. Ce n’est pas par plaisir masochiste : ces 8 pays vertueux ont eu une croissance économique de 1.4% sur la période, tandis que les 19 pays handicapés ont une croissance négative de 0.8%.

Car ce qui fait la croissance, ce n’est pas l’argent distribué, mais l’équilibre entre offre adaptée et demande solvable. Donner de l’argent public, c’est encourager la dépense immédiate, donc les importations. Ce ne peut être qu’un coup de pouce conjoncturel, en aucun cas une politique permanente. Jamais les entreprises locales ne vont investir dans plus de capacités de production pour de l’argent donné d’en haut, qui peut être repris à tout moment (par l’arrêt des subventions et la hausse des impôts). Les entreprises ont besoin de visibilité sur la demande, elles ont besoin de la croire durable, pour investir et produire. Elles ont besoin aussi de coûts fixes qui puissent supporter la concurrence extérieure.

Or la distribution d’argent public s’appuie toujours sur de gros impôts, sur les ménages et sur les producteurs, coût qui handicape le prix de revient, donc la marge nécessaire pour investir. Les idiots accusent le doigt sans voir la lune, ils pointent « les actionnaires » sans regarder avant tout les bénéfices. On peut discuter de la distribution quand il y a bénéfice – c’est un bavardage stérile quand il n’y en a pas. Si l’entreprise vend à perte, à prix coûtant ou avec un faible profit, comment peut-elle investir pour le futur ? Ou même assurer de l’emploi aujourd’hui à ses salariés ? Car si « les salaires » ne baissent pas, c’est l’emploi qui baisse, donc la masse salariale globale.

Le circuit économique forme un tout et la dépense publique non maîtrisée distord l’équilibre. L’investissement public est utile à l’intérêt général – en ce cas, la dépense publique est bonne. La distribution sociale est utile aux malchanceux, aux peu dotés par l’éducation et à la transition entre deux emplois – mais à condition d’apprendre aux inaptes comment pêcher le poisson, plutôt que de leur donner tout congelé. Regarder ce qui se fait chez les voisins – par qui on est lié par traité – est indispensable pour ne pas diverger des équilibres nécessaires pour maintenir l’euro. En France, on en est encore loin :

  • réformer le Mammouth éducatif, décentraliser, encourager l’initiative pour intéresser enfin les élèves et leur apprendre la base (lire, écrire, compter, s’exprimer en public) ;
  • réformer Pôle emploi, à qui on demande de faire tout et qui ne fait donc rien (rien de suffisant, rien de bien, rien de suivi) ;
  • réformer la manne de la formation permanente, financée par les entreprises et les salariés, et qui reste dans les mains des lobbies syndicaux, sans contrôle ;
  • réformer la vision médiatique et professorale sur les « métiers manuels » ou les formations pratiques ; réformer le millefeuille administratif où tout le monde est compétent sur tout : la commune, la communauté de commune, le département la région, l’État et même l’Europe sur le chômage !
  • réformer la bureaucratie envahissante, qui exige dossiers, lenteur et signatures arbitraires pour n’importe quelle activité
  • réformer la fiscalité, proliférante, illisible, gâchée de niches populistes et de privilèges clientélistes accumulés sans ordre, fiscalité injuste par cette flat tax à la Thatcher qu’est la CSG à 15.5% sur TOUS les revenus sans distinction, alors qu’au moins la TVA est modulée selon les produits, et permet un choix de consommation à ceux qui ont beaucoup comme à ceux qui ont peu.

Voilà ce qui est réformer l’État.

Catégories : Economie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Navigation des articles

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :