Paul Doherty, La galerie du rossignol

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Voici la toute première des « riches et navrantes aventures de frère Athelstan », tel que sous-titré. Paul Harding, de son vrai nom Doherty, est un professeur anglais d’histoire médiévale et il adore ciseler de subtiles intrigues en les situant dans ce moyen-âge pittoresque et naïf qui est notre histoire dans son état brut. Les passions humaines y sont en effet bien les mêmes : l’amour et la concupiscence, le sens de l’Etat et l’avidité du pouvoir, les fortes inégalités sociales et la débrouille permanente. Frère Athelstan est un dominicain exilé de son ordre par son prieur pour une faute de jeunesse que l’on apprendra en route. Il est curé de la paroisse de Saint-Erconwald, en plein quartier populaire de Londres. Ses ouailles sont Watkins le ramasseur de crottin, Cecily la ribaude, Ranulf le tueur de rats, Pike le fossoyeur, et toute leurs ribambelles d’enfants délurés et dépenaillés.

Mais le curé a pour ordre d’assister aussi le coroner de Londres, sir John Cranston, ex-soldat du Prince Noir, rabelaisien et de grand cœur. Il pète, rote, ronfle, mais ne laisse pas d’écouter ce que se dit sans en avoir l’air. Il ne déteste rien plus que la morgue des riches ou des grands qui croient avoir en face d’eux un balourd qu’il suffit d’impressionner. Tels Laurel et Hardy dans les ruelles mal famées comme dans les demeures chaulées et fleuries, Athelstan et Cranston ont à résoudre une énigme politique sur mission expresse du régent Jean de Gand.

Un riche orfèvre est mort empoisonné dans sa chambre fermée, après qu’on ait fouillé ses papiers à la recherche d’un document compromettant pour les hautes instances du pouvoir. Le roi Richard, fils de son frère aîné le Prince Noir et petit-fils d’Edouard III, n’a que dix ans et la blondeur frêle des gamins trop couvés en cette époque de peste. Nous sommes en 1377 et le royaume a besoin d’une poigne forte pour se remettre des défaites en France et de la saignée pesteuse.

Quelle est cette mystérieuse société secrète des « fils de Dives » (le mauvais riche de la parabole de Lazare) ? Quels sont les liens de dettes entre les marchands et les grands ? Quel frère aurait eu intérêt à tuer son frère ? Quelle femme bafouée aurait pu se venger de la préférence de son époux pour les pages ? Pourquoi, un par un, les associés de l’orfèvre meurent-ils de pendaisons suspectes ? Comme d’habitude, en expert de l’intrigue, Paul Harding nous délivre les informations une à une, nous égarant sur de fausses pistes, mettant brutalement en lumière des passions et les intérêts des uns et des autres. Tel un puzzle, les pièces se mettent en place ; comme dans une partie d’échecs, les pions s’avancent masqués. La logique des clercs – grâce en soit rendue à Aristote ! – vaut bien l’habileté diabolique des classes dirigeantes. « Nous cherchons un fil conducteur, déclare Athelstan. La logique nous enseigne que la solution d’un problème est contenue dans son intitulé même » p.219. Reste à se poser les bonnes questions.

Pour cela, le jeune frère prêcheur a toutes les qualités, du fait de sa formation comme de son principal péché. Le vieux Cranston, qui en a vu d’autre, a la subtilité de le lui faire remarquer : « Votre prieur n’ignore pas, Athelstan, que grâce à votre sentiment de culpabilité et votre sens inné de la justice, vous êtes l’homme idéal pour cette tâche » p.132. Cranston lui-même, n’est pas le balourd qu’il paraît : « Les tueurs s’étaient jetés sur eux, épées et dagues en avant. Le coroner soutint leur assaut, parant avec dextérité et faisant tournoyer son épée en un demi-cercle d’acier. Ces quelques secondes suffirent à Athelstan pour comprendre à quel point il avait orgueilleusement méjugé son compagnon en qui il voyait un sac à vin ventripotent, prêt à succomber sans cesse à la tentation » p.199. Il n’est pas jusqu’au gamin-roi lui-même, Richard II, dont « les yeux bleus » soient « à la fois enfantins et implacables » p.242.

Tous les personnages familiers des aventures suivantes sont déjà là, de même que la truculente ville de Londres, trépidante d’activités et de populace vivace comme le chiendent. Il y a des marchands fourrés, des apprentis s’égosillant, des gamins loqueteux, le gardien du Pont de Londres et sa marmaille qui joue demi-nue sous les piles, les porteurs d’eau et vendeurs de « saucisses épicées », une accorte aubergiste… Et l’auteur fait montre d’un sens de l’humour tout anglais. En témoignent les noms des pas moins de onze tavernes citées dans l’histoire : « « Le Pourceau de l’Evêque », « L’Agneau de Dieu », « L’ours au gourdin enturbanné », « La tête de Sarrasin », « Au Cochon Doré », « Le bliaut fourré »… Quant à la « galerie du rossignol », elle est faite sur le modèle du parquet chantant du palais de Kyoto, au Japon : des lattes d’if qui couinent sous les pas pour empêcher tout ennemi d’approcher silencieusement. Un décor pittoresque, des caractères bien trempés, des personnages sympathiques, une énigme intelligente – que nous faut-il de plus pour passer deux heures agréables ?

Paul Doherty (paru en 2007 sous le pseudonyme de Paul Harding), La galerie du rossignol (The Nightingale Gallery), 1991, 10/18 2013, 264 pages, €7.50

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