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Christian Brûlard, Sans excuse

Tout part d’une querelle banale entre frères. Sylvain, 17 ans, brute plutôt fruste, dragouille une meuf maladroitement tandis que son petit frère, Fabien, 11 ans, le tanne pour aller se défoncer aux autos tamponneuses. Une gifle part, retentissante, qui marque la joue encore le lendemain. Tout commence avec ce geste, une rupture tragique due à l’incompréhension réciproque. C’est qu’on ne fait guère attention à l’autre dans ce petit milieu breton ouvrier où les traditions et les convenances comptent plus que l’humain. Fabien est blessé, outré, humilié. Son père défend son fils aîné et trouve normal qu’il le « corrige » comme lui-même a été « dressé » par son père ; sa mère, qui pourrait compatir, se tait, elle préfère le silence des agneaux qu’on mène à l’abattoir, destin des femmes tradis face aux mâles.

Cette injustice absolue fonde la rage au cœur de l’enfant. Brusquement, à un âge où l’adolescence pointe ses hormones, où l’entrée en sixième émancipe de la famille, Fabien décide qu’un jour il se vengera. Cette passion mauvaise incruste en sa chair et en son âme sa « résilience ». Il va quitter le foot, ce jeu de gamins, pour s’inscrire à la musculation et au taekwondo, tout en poursuivant la natation parce que son frère déteste l’eau. Étrange pour un garçon si jeune de vouloir se renforcer, l’envie n’en vient en général que lorsque les muscles poussent, vers 13 ans et qu’alors l’apparence compte. Faut-il détecter en tout trop jeune garçon musclé le symptôme d’un mal intérieur, d’une angoisse qui noue le ventre en dessinant les abdominaux ?

L’histoire suit le destin non écrit de Fabien. Seule sa grand-mère Eugénie l’aime, de la façon inconditionnelle dont les parents devraient aimer leurs enfants. Mais elle est vieille, croyante, et ne remplace pas un père. Elle tente de faire lire quelques livres à Fabien, mais celui-ci est d’un tempérament plutôt pratique, manuel, que toute réflexion intellectuelle rebute. Avec ses handicaps, il n’est pas un héros. Il a du mal à l’école mais, comme au sport de combat, il s’accroche. Il tangente toujours la moyenne, jusqu’au bac. Malgré sa rancœur, il a des amis et, passé 15 ans, des amies. Il se compose peu à peu un carré de fidèles dont deux depuis la maternelle. Il garde un enfant handicapé, Benjamin, voisin de sa grand-mère, pour que Florence sa mère puisse avoir du temps pour elle et une vie de femme. Les parents d’Antoine, rencontré au lycée, vont lui ouvrir l’esprit et l’aider à choisir sa voie ; ils faut dire qu’ils sont de vrais parents, attentifs et aimants. Il fera un IUT de maintenance industrielle, puis une licence, avant de suivre une formation continue pour obtenir le titre d’ingénieur.

Mais ce ne sera pas sans péripéties. Dont la principale intervient tout à la fin du chapitre VIII, page 157. Ne pas en dire plus.

Dans ce premier roman, Christian Brûlard a tenté de mettre toute son expérience, acquise comme Breton d’adoption (à 11 ans), par une inscription très jeune en escrime, par sa vocation d’écrivain « nègre » pour politiciens en mal d’inspiration (ce que l’IA fera désormais plus vite), par sa fréquentation des écoles de commerce et des entreprises. Il s’en est conforté, mais parfois aussi perdu, tant vouloir en faire trop est l’ennemi de faire bien : « TROP, voilà l’accroc » énonce-t-il d’ailleurs p.133. S’il joue avec les mots et a des trouvailles heureuses (fabulette, chimistre, contagionnée), il en est d’inutiles lorsqu’existent déjà des mots précis (renominalisation au lieu de nouveau nom, déplaisance au lieu de déplaisir, extremum au lieu d’extrême…). Quant à certaines expressions, comme « accostent les vacances de Noël », elles sont inadéquates à la langue : n’accostent que des objets matériels (côte, bâtiment, personnage). Des phrases ressortent alambiquées de ne pas faire simple, tout simplement : « Tellement son discours s’alignait à coller aux espérances de l’espérée que l’inévitable rapprochement ultérieur avec l’évidence, créait déception et rancune, toutes dimensions du désarroi qui précède une rupture fraîchement provoquée » p.72 ; ou encore : « Antoine, moins holistique, y lit un espace à géométrie variable [avec des « s » inappropriés] dont les courses variées des pièces engendre une abscisse désordonnée et une ordonnée en forme d’abcès » p.97 ; ou toujours : « Élevée dans l’idée baroque d’une dot endogène prolongée par un mariage prestigieux, la mère de Chantal conclut une union évidée avec un officier de Marine, amèrement contingentée dans sa seule perspective marchande » p.147 (ouf !). Jouer avec les mots ne signifie pas se jouer du lecteur. Flaubert « gueulait » ses phrases avant de les accepter pour publication. Notons quelques erreurs à corriger comme, dans la même page 161, Pôle emploi et ANPE, dont le premier a remplacé l’autre en 2008… avant de devenir France Travail en 2024. Et p.258 le titre de l’ouvrage commis par Napoléon III, Extinction du paupérisme (et pas « de la paupérisation »). Je sais que les auteurs acceptent mal qu’on trouve des défauts à leur « bébé », mais je considère qu’une véritable critique doit être bienveillante, constructive et inciter à faire mieux. Un resserrement sur l’histoire et un toilettage du style assurerait incomparablement plus de puissance au livre.

Car il reste avec Sans excuse un roman puissant avec une histoire qui se tient, des personnages approfondis, des portraits sociologiques précieux à la Balzac – tout ce qui fait un véritable écrivain. Le lecteur est vite captivé, malgré les jeux de mots permanents, touché par le jeune Fabien qui s’accroche et s’endurcit, effaré par cette famille dysfonctionnelle qui produit du tragique par construction, édifié par le jeune adulte enfin stabilisé.

Un livre à lire et à recommander.

Christian Brûlard, Sans excuse, 2025, La route de la soie éditions, 385 pages, €25,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Expressions félines

Ce petit livre ravira les amateurs de chats (13 millions de bêtes estimées en France) et sera utile aux puristes de la langue qui cherchent à connaître le sens des expressions.

L’auteur, qui aime les chats et écrire sur chats et enfants, recense 84 expressions du français. Elle intègre certes quelques expressions québécoises, tout à fait justifiées, mais aussi des expressions anglaises et même colombiennes, donc « traduites ». Est-ce un effet de la globalisation du langage ? Utilise-t-on vraiment comme proverbes des expressions mot à mot de l’anglais comme « il pleut des chats et des chiens » ? J’ai quelque doute.

De même avec certains proverbes : ne dit-on pas « curieux comme une vieille chatte » ? Or l’auteur se contente de « curieux comme un chat »… ce qui est curieux pour une auteurE femme qui devrait s’empresser de féminiser tout ce qu’elle dit par tendance. Est-ce aussi pour cela qu’elle fait une impasse totale sur le terme « chatte » utilisé pour le sexe féminin dans certaines expressions ? Ou qu’elle évite le sens évident de l’expression « aux vilains matous les belles chattes » ? Il suffit de penser à Serge Gainsbourg et Jane Birkin ou à la Belle et la Bête, mais non, l’auteur se noie dans les phéromones. Ce ne sont là que doux reproches sur un ensemble qui intéresse.

J’ai eu le plaisir de découvrir des expressions félines qui, même si elles sont peu utilisées (voire jamais) sont bien trouvées. Comme « on commande au valet, le valet au chat et le chat à sa queue », qui signifie cause toujours, chacun compte sur autrui pour exécuter l’ordre. Ou « aller comme un chat maigre » qui veut dire courir très vite : on visualise sans peine un adolescent énervé d’énergie. Et au Québec « lâcher la queue du chat » qui fait référence au parrain ou marraine pour la première fois, et dit donc qu’il faut marcher sans tuteur en prenant la responsabilité du petit, filleul ou filleule.

Le lecteur trouvera encore les expressions… expressives comme « le chat fourré » pour le magistrat engoncé dans son hermine ou seulement bien-portant (on dit aussi « le greffier »), ou « faire la chattemite » que Mitterrand a remis au goût du jour – pas seulement pour le double t de son nom. « Avoir l’air d’un chat fâché » vous montre immédiatement la tête du type – un proche de l’air chafouin (expression non reprise par l’auteur, un oubli ?).

Un joli petit livre, chat(rmand) et pas chat(grin).

Brigitte Bulard-Cordeau, Expressions félines expliquées, collection Les subtilités du français, éditions du Chêne 2017, 93 pages, €4.90

 

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