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Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux

Un roman de truand, conté avec ironie dans la langue verte des années 50, pas trop difficile à comprendre cependant encore aujourd’hui. Rappelons que Simonin a été l’auteur du roman qui a donné le film culte Les tontons flingueurs. Né en 1905 dans le quartier populaire de La Chapelle à Paris, il travaille comme commis à 12 ans, est orphelin à 15 ans et journaliste sportif à L’Intransigeant, quotidien populaire né à l’extrême-gauche et qui vire de plus en plus à droite, publiant en 1934 une interview de M. Hitler (cette dérive ne vous rappelle-t-elle pas nos années 2000 ?). Après avoir été un temps taxi, il entre sciemment en 1940 – à 35 ans – dans la presse collabo et assiste Henri Coston, complotiste et antisémite. Simonin sera condamné à 5 ans de tôle à la Libération. Cette période lui apprend la langue des truands, qu’il va exploiter dans des romans entre social et policier, distillés jusque dans les années 70.

Monsieur Armand, truand repenti depuis treize ans, est propriétaire d’un immeuble de cinq étages (sans ascenseur) « en part de Brie », rue (imaginaire) de La Fontaine-des-Prés, à Ménilmontant. « Vu qu’elle débouche sur un escalier à flanc de coteaux, question circulation, c’est l’artère peinarde. Un bon pavé centenaire, bossu à pas croire, décourage encore les conducteurs d’engins mécaniques de s’y engager. Le jour, les mouflets y mènent des corridas terribles, la nuit tombée, dès le printemps, les frotteurs juniors du quartier, utilisant au mieux la pénombre des porches, viennent s’y essayer à d’autres jeux. Une dizaine sur cent des enfants naturels du quartier ont été conçus là. »

Il a pour locataire dans la boutique du rez-de-chaussée Louis le boucher et son épouse Antoinette, qui ne cessent de se cocufier mutuellement ; leur jeune commis queutard Jojo, que sa patronne a initié et qui lutine en plus la petite Mina, tout en rêvant de se faire la grande Lucie ; Lucie justement, la pute de son mac Fernand, qui doit lui rapporter des sous ; Jane et sa petite Lili ; la vieille Mademoiselle de plus de 90 piges – et la bignole, l’ineffable Mâ’me Communal qui fait son ménage et sa bouffetance au proprio. Lequel la calce à l’occasion, vite fait entre deux ménages – en plus de se faire verger par le hardi facteur Antoine.

Monsieur Armand se fait petit, anonyme, vu qu’il a empoché le fric du braquage dans lequel ses deux autres complices Charlot et Arsène sont tombés, par leur faute face à l’adversité. Il garde les biftons dans un carton, planqué sous les cages à piafs qu’il élève soigneusement. Ce sont des serins qu’il nourrit et croise par plaisir, et pour se faire un peu de thune, en les incitant à chanter à la flûte. Cette fantaisie de vieux dans la soixantaine ne l’empêche pas d’aller aux putes, dans un claque de prestige, troncher la belle Olga, ni de draguer incontinent les femmes qui passent. « Rue de Rome, les cinq plombes à peine passées, c’est le moment béni pour l’amateur délicat, l’heure de pointe de la féerie. Armand l’a déjà éprouvé. La pente les happe, les charmeuses des Cours et Lycées ; elles refluent par grappes vers la gare. Là, rangées côte-à-côte, les rames métallisées les attendent, qui vont les éparpiller dans la fausse nature des banlieues, où au détour des sentes les guettent, déjà en place, les satyres honoraires, dont quinze années de retraite n’ont pas émoussé l’appétit. En fait de derches pommés, de pulls garnis, de gambilles galbées, c’est à pas savoir où donner des châsses ! Et puis attention, ce qui ravit Armand, pas du définitif, de l’achevé, rien au contraire que de l’ébauche émouvante, assez poussée toutefois, pour qu’il devine le sens de l’évolution ! » Si ce n’est plus socialement correct, l’émotion y reste.

Chacun cherche d’ailleurs son plaisir dans sa petite vie : en premier la baise, en second le fric. Tous ! Des moutards tout juste alarmés de puberté jusqu’aux vioques passés la soixantaine ; les garçons comme les filles, dont la petite Paulette, la môme à la crémière, chahutée et pelotée à plaisir par une bande de garçons qui joue aux indiens. Frustrée elle est qu’ils n’aillent pas assez loin dans leur exploration de son corps, la faute à la morale du temps.

Monsieur Armand songe que tous ces locataires l’ennuient et qu’il aurait bien envie de vendre et de s’installer sur la Côte d’Azur, au soleil et incognito ; peut-être avec une jeune femme, peut-être avec seulement ses serins. Pour cela, il faut trouver une bicoque pas trop chère à régler en cash, acheter une tire qui fonce assez pour doubler toutes les autres, quelques costumes neufs un peu moins tartes, et faire évaluer l’immeuble de Paris. Tout un travail qui prend du temps et rend grognon.

Jusqu’à ce que la bignole trouve un matin la vieille Mademoiselle morte. Pas de chance, les flics sont la case obligatoire, faute d’héritier connu. Et le proprio se retrouve gardien des clés. L’inspecteur aurait bien voulu succéder en locataire, mais Monsieur Armand a dit non. C’est le commissaire Tavers qui se pointe, ayant reconnu le nom d’Armand sur les papiers à signer. Il se souvient de lui, même s’il y a prescription. Sauf qu’il cause, et tout le quartier se retrouve au courant. Dont Arsène qui a purgé sa tôle, et qui vient réclamer des comptes. Pas de chance pour Armand.

Se lit bien malgré l’argot. Le Paris décrit dans le roman n’existe plus, pas plus que les mœurs patriarcales du temps. Tout le quartier est passé à l’exotisme, à d’autres mœurs venues d’ailleurs – pas plus favorables aux femmes et au socialement correct.

Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux, 1960, Livre de poche 1968, 306 pages, occasion €19,36, ou Folio 1973, occasion €19,95

DVD Du mouron pour les petits oiseaux, Marcel Carné, 1963, avec Paul Meurisse, Dany Saval, Jean Richard, Suzy Delair, Dany Logan, Gaumont 2012, 1h45, €13,00, Blu-ray €13,02

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