France Chine la question du modèle économique

Le monde change et la façon de voir l’économie aussi :

1. Les prix de l’énergie sont en hausse durable car l’énergie bon marché abondante n’existe pas encore et les réserves fossiles s’épuisent alors que de plus en plus de pays émergent à l’industrialisation.

2. Le mouvement social vers le progrès du niveau de vie prend son essor dans les pays émergents mais surtout en Chine, pays essentiel par sa masse de manœuvre salariée.

3. Les pays développés sont en panne de croissance et peinent à financer l’innovation pour cause de système financier qui a failli et d’endettement d’État en excès.

Ces trois éléments font que les « modèles » chinois et français deviennent inadaptés, ils doivent changer sans illusions.

La Chine a tout fondé sur l’investissement et l’exportation, ce n’est plus viable. Le pays doit désormais favoriser sa consommation intérieure pour continuer à croître et apaiser ses tensions sociales. Curieusement, la France aussi. Tous les pays développés doivent retrouver une croissance fondée sur autre chose que sur les exportations de technologie avancée, tant est rapide la copie moins chère de ces mêmes technologies. Il s’agit de relocaliser et de démondialiser pour retrouver une croissance locale durable.

Miser tout sur l’investissement est bel et bon en phase de rattrapage de croissance. Mais n’investir que pour exporter crée en Chine une nette pression inflationniste et détourne les ressources publiques des secteurs sociaux : santé, éducation, recherche, protection sociale. Il force l’épargne à accepter une rémunération négative tout en exerçant une pression fiscale excessive sur la classe moyenne. En Chine comme en France, les entreprises d’État et les grandes fortunes sont moins taxées que les ménages moyens. Ces derniers ont une part de salaire nette insuffisante pour assurer la consommation interne qui permette une croissance « normale » pour le pays. Elle est d’environ 30% du PIB en Chine contre près de 50% dans la plupart des pays émergents.

En France, le prélèvement à la source des cotisations patronales sur les salaires, avant même de taxer le salaire brut du salarié, puis de lui réclamer la CSG une fois l’an, en sus de son impôt sur le revenu, des taxes d’assurance, taxes carburant et TVA, entraîne un pouvoir d’achat faiblard. Plus que dans les pays européens voisins. Dans le même temps, l’énergie plus rare et l’immobilier qui reste la seule épargne attirante après la faillite des produits de placement (subprimes, hedge funds et autres inventions de la finance), génère une inflation qui accentue les inégalités entre ceux qui peuvent quand même se loger, se chauffer et voyager, et tous les autres. Certes, les services publics sont présents, pas comme en Chine. Mais leur incapacité congénitale à se réorganiser pour accepter ne serait-ce que l’informatique, ou un service mieux adaptés aux usagers (SNCF, école, guichets publics), fait que la qualité se dégrade tout en stressant les fonctionnaires sommés de paperasser toujours autant avec moins de monde pour le faire et des horaires réduits à 35 h.

En Chine, la TVA à 17% détourne la richesse de la classe moyenne vers l’État alors que les gros revenus, les spéculateurs et les entreprises publiques sont protégés. En France, n’importe quel petit paye en proportion autant de taxes salariales, TVA, taxe carburant et CSG qu’un gros – alors que 43% d’un salaire élevé (somme des taxes sur le bulletin de paie) n’équivaut pas à 43% d’un petit salaire. Les grandes entreprises privées échappent plus facilement à l’impôt que les petites. Les niches fiscales favorisent les gros revenus pour un bénéfice collectif qui reste à démontrer.

La démagogie gouvernementale, tant en France qu’en Chine, tend à « corriger » ces déséquilibres par du logement social ou une promesse d’encadrer les loyers. Ou par des « emplois jeunes » qui font de cette catégorie d’âge une sous-espèce de salariés, parquée jusqu’à ce qu’ils aient l’âge d’être considérés enfin comme des citoyens adultes. Ce ne sont que des pis-aller provisoires qui ne règlent en rien les causes. La France a une nette « préférence pour le chômage », comme le dit Denis Olivennes, favorisée par la rigidité des réglementations du travail, les taxes élevées sur les salaires et des syndicats peu représentatifs avides de surenchère. Or la classe moyenne en France comme en Chine veut tout simplement être traitée comme les autres : faire des études, obtenir un emploi, acquérir un logement.

A la différence de la France, coincée avec les vertueux dans l’euro, la Chine est maître de sa monnaie. Qu’elle maintient soigneusement hors des échanges, afin de ne pas la réévaluer et de poursuivre un petit peu plus son « modèle » d’exportations à bas prix. Mais ce déséquilibre persistant n’est pas tenable. Soit l’inflation explose en Chine, soit des mesures de rétorsion protectionnistes interviennent aux États-Unis et en Europe à courte échéance. Au G20, Pékin continue à refuser de réajuster sa monnaie et affirme (en termes plus diplomatiques) se moquer des conséquences négatives pour l’équilibre des finances mondiales de ses réserves colossales de change. Elle utilise cette masse pour créer de la monnaie interne pour éviter de l’apprécier. D’où l’opposition des États-Unis à la proposition française d’intégrer le yuan au « panier des monnaies » permettant de calculer les Droits de Tirage Spéciaux du FMI.

Faut-il pour cela, comme le propose le Front national et d’autres souverainistes, que la France sorte de l’euro ? Ce serait avouer crûment notre incapacité à vivre comme les autres, dans un monde interconnecté où tout s’échange, incapables de réorganiser nos façons de faire. Avouer que nous sommes fatigués de créer et d’innover, que nous n’avons plus rien à échanger avec le monde. Avouer donc que nous sommes en réel déclin.

Il est curieux de constater combien un pays totalitaire comme la Chine et un pays dit ouvert comme la France conservent des comportements soviétiques. Le tout État ne génère jamais rien de bon. Il est nécessaire de réguler et de surveiller, mais aussi de laisser agir et créer. Donc de laisser au salarié une part suffisante de ce qu’il gagne. La prédation d’État, fût-elle dégoulinante de bonnes intentions, est toujours soupçonnée de préférences partisanes et de clientélisme politique, sans parler de gabegie pour cet argent trop facilement collecté.

Le monde se réduit parce que la planète ne permet pas que tous les pays vivent sur le gaspillage américain. Chaque pays se replie un peu sur lui-même pour simplement survivre. Il s’agit donc de faire des économies en réorganisant l’économie, pas de « grands travaux » politiques, toujours démagogiques. C’est ainsi que la réforme de la fiscalité proposée par le Parti socialiste est intéressante, de même que l’idée de « démondialisation » d’Arnaud Montebourg. Mais que les « emplois jeunes » sont une vieille pipe dont on sait très bien, par expérience sous Jospin, qu’elle conduit directement au parking après une jouissance éphémère.

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6 réflexions sur “France Chine la question du modèle économique

  1. argoul

    Il existe, sur ce blog, une recherche Google sur le blog même. tapez « faillite française » sous la photo de la pensée et vous trouverez.
    Je ne suis guère enclin à répondre à toutes les critiques de détail que vous me faites, j’y passerai tout mon temps. Certaines sont assez justes mais n’enlèvent rien au raisonnement global. Par exemple l’immigration : quelle immigration ? Celle appelée par « les services » ? Il y a beau temps que l’essentiel de l’immigration est du regroupement familial et pas de l’emploi industriel-que-les-français-ne-veulent-plus-faire. Il s’agit donc d’immigration statistiquement faible au vu de la population totale. Ce qui ne change rien au vieillissement global de ladite population. Et non : ce ne sont pas les immigrées qui soutiennent la démographie en France.
    La dégradation de la croissance française a lieu – curieusement – sous Jospin. Quelle mesure phare a été prise durant ses 5 ans (en-dehors des emplois jeunes inefficaces) ? Les 35 h bien sûr : d’où désorganisation de la fonction publique (qui n’était pas prête à changer quoi que ce soit des habitudes) et exigence accrue de productivité du privé qui devait brutalement financer un moindre emploi. Les baby-boomers partant en retraite ne sont pas remplacés, les 35 h ne créent pas d’emploi à terme : les industries délocalisent, les services se dégradent, les banques n’embauchent plus que des commerciaux et informatisent tout le reste… Ce pourquoi « internet » ne crée que peu d’emplois finaux, contrairement au chant marketing américain (quelle vaste blague !). Les Allemands, eux, repassent à 40 h par accord de branche, là où il y a besoin.

  2. Pardon, mauvais lien (ou presque).
    http://mises.org/daily/4146

  3. Sinon, juste comme ça. Baisser les impôts, c’est pas mal pour la productivité. Mais ça dépend des réglementations qu’il y a derrière. Les pays scandinaves ont un impôt élevé, mais une réglementation légère. De fait, les socialistes n’hésitent plus à vanter leur modèle, et à exiger que la France augmente elle aussi ses impôts (ou ne les baissent pas). Le contexte n’est, en vérité, pas le même. Les réglementations françaises extrêmement lourdes annulent partiellement les bénéfices des baisses d’impôts. Et la « bonne santé » des pays scandinaves ne s’expliquent pas par la lourde imposition, mais pas leur réglementation légère.

    Je vous recommande vraiment de lire cet article, très éloquent à ce sujet, d’ailleurs :
    http://blog.mises.org/12115/the-scandinavian-welfare-myth/

  4. « D’autant plus qu’internet et les TIC génèrent très peu de chiffre d’affaires, emplois, investissements et taxes. »

    Non. Je vous suggère de lire T. Cowen, encore une fois.

    « La désindustrialisation est due à l’attractivité (provisoire ?) des coûts en Chine, immense pays. Ce qui n’est plus produit en Europe ne revient pas en Europe car les marchés sont ailleurs.  »

    Même sans les « subventions » chinoises à l’exportation, la logique (et l’histoire même) veut que nos pays développés se dirigent droit vers une économie de service. Vous avez Krugman sur votre blogroll, vous devriez le savoir (même si j’admets que ça fait un moment qu’il ne disserte plus sur la mondialisation).

    « Au contraire des dividendes, dont chacun peut bénéficier s’il est actionnaire (épargnant). »

    C’est précisément ce que Landier et Thesmar regrettent, dans leur livre « le grand méchant marché » (dont voici un résumé : http://analyseeconomique.wordpress.com/2010/10/14/le-grand-mechant-marche-landier-et-thesmar/ ). Ils estiment que les réglementations brident les marchés financiers alors qu’ils semblent profiter à pas mal de pays. Il n’y a qu’à voir HongKong, modèle de pays libéral. Ensuite, la retraite par répartition puisque représentant déjà un actif risqué, les français ont peu d’appétits pour les autres actifs risqués comme les actions. Ils se rameutent donc vers l’immobilier.

    « Mais quand vous dites que « les riches épargnent », certes, ils font des bulles. »

    Non du tout. L’épargne ne crée pas de bulles en elle-même. Sinon, les prix baisseraient ailleurs. Or ce n’est pas le cas. La conclusion s’impose d’elle-même. La bulle gonfle sur certains fondamentaux économique : la création monétaire. Et l’histoire semble me donner raison. Toutes les bulles économiques ont vu leur croissance reposer sur… le crédit ‘facile’.
    Oh, et pour anticiper tout contre-argument, la tulipomanie n’était pas une bulle, mais juste une légende. Les prix n’étaient pas si haut qu’on le prétend. Et les faillites n’ont affecté qu’une petite trentaine de commerçants.
    Mais pour rester dans le sujet, je persiste (et signe). Il y a une bulle en France, mais pas en Allemagne. cela pourrait en outre expliquer pourquoi leur niveau de vie est supérieur à celui du français moyen, quand on sait que leur salaire a été gelé (dû à la politique allemande qui favorise l’export).

    « Votre raisonnement global sur la croissance n’intègre pas le vieillissement de la population en Occident (donc de moindres besoins des ménages et des besoins collectifs plus élevés). »

    Vous oubliez l’immigration. Et quant au fait que l’Allemagne fait mieux que la France, ça dépend. Fait mieux, mais à quel niveau ? Si vous parlez des excédents commerciaux, de l’export, ça s’explique sans doute par le fait que que l’Allemagne en gelant les salaires aurait pris des parts sur ses voisins européens, même s’il est vrai que certains pays, notamment les PIIGS ont vu leur salaire augmenter dangereusement ces dernières années. Ils étaient trop élevés, et ont vu leur balance commerciale se dégrader. Pourtant, ça n’explique pas pourquoi la france a vu son solde commerciale passer au rouge depuis l’euro. Le gel des salaires allemand en est une explication.

    « (voir la note Faillite française sur ce blog). »

    Vous avez un lien ?

  5. La « croissance » n’est pas due qu’à la consommation des ménages. Mais aussi à celle des entreprises et des administrations. Pour les entreprises, c’est l’investissement qui permet de renouveler leur offre, donc d’offrir des produits et services qui se vendent, donc de créer des emplois et de générer des taxes publiques. Pour les administrations, il s’agit (en général, on aimerait le croire…) d’un service collectif que le marché n’assurerait pas de lui-même. D’où impôts collectés et redistribués en nature sous forme d’investissements ou en aides. Mais dans ces mammouths bureaucratiques (comparables à IBM à une certaine époque), les « progrès de productivité » sont très lents, très lourds à faire passer, très stressants pour la mentalité. Alors la croissance…
    D’autant plus qu’internet et les TIC génèrent très peu de chiffre d’affaires, emplois, investissements et taxes.
    La désindustrialisation est due à l’attractivité (provisoire ?) des coûts en Chine, immense pays. Ce qui n’est plus produit en Europe ne revient pas en Europe car les marchés sont ailleurs. Donc les investissements suivent. Ils n’arrosent quasiment plus rien de l’emploi français. Au contraire des dividendes, dont chacun peut bénéficier s’il est actionnaire (épargnant). On se demande pourquoi les économistes de gauche négligent d’ailleurs cette redistribution localisée et la font fuir ou l’assèchent en prévoyant des taux d’impôt brutalement plus gros.
    Mais quand vous dites que « les riches épargnent », certes, ils font des bulles. La question immobilière est cependant plus compliquée en France que la simple bulle spéculative floridienne, espagnole ou anglaise. Il n’y a à mon avis pas bulle en France mais attractivité du rare depuis que l’euro permet de comparer les prix et la densité d’habitat dans toute la zone.
    Votre raisonnement global sur la croissance n’intègre pas le vieillissement de la population en Occident (donc de moindres besoins des ménages et des besoins collectifs plus élevés). Il n’explique surtout pas pourquoi l’Allemagne (soumise au même euro fort, aux mêmes pressions chinoises, aux même contraintes financières) fait nettement mieux que la France depuis une vingtaine d’années. Alors que les deux pays étaient proches, malgré des modèles différents, en résultat final selon Jacques Mistral (voir la note Faillite française sur ce blog).
    Quant à la planche à billets, cela veut dire de l’inflation ou de la dévaluation – donc une réduction des endettements de tous. Au détriment des rentiers et surtout des détenteurs d’obligations d’États… Les États-Unis savent bien ce qu’ils font.
    Ce pourquoi ceux qui ont compris (les « riches » si vous voulez, mais pas seulement) se ruent sur les placements en biens réels : l’immobilier, les actions, l’or. Dans cet ordre selon l’épargne disponible.
    Comme quoi, au final, l’État reste un très mauvais alloueur de ressources. En Chine comme en France. Le prétexte de prélever de gros impôts pour réguler le système ne tient pas. Il y a probablement un milieu juste (et périodiquement révisable !) à tenir.
    C’est ce que je voulais démontrer.

  6. « 3. Les pays développés sont en panne de croissance et peinent à financer l’innovation pour cause de système financier qui a failli et d’endettement d’État en excès. »

    Je pense qu’il ne faut pas être obsédé par la croissance. La chine s’est nouvellement ouverte. Les pays développés se désindustrialisent parce que les services représentent une part plus importante dans le PIB, et que ces mêmes services ont des gains de productivité faibles, d’où la modeste croissance ces dernières décennies. Vous pouvez lire Tyler Cowen « The Great Stagnation » sur l’Internet et la sphère non-marchande qui selon lui expliquerait pourquoi la croissance est modeste. On consomme, mais des « produits » gratuits.

    « En Chine comme en France, les entreprises d’État et les grandes fortunes sont moins taxées que les ménages moyens. Ces derniers ont une part de salaire nette insuffisante pour assurer la consommation interne qui permette une croissance « normale » pour le pays. »

    Les riches épargnent. L’accroissement de fonds prêtables baissent les taux d’intérêts, donne un coup de boost à l’investissement. Dans ce cas, la structure de production s’allonge et les prix baissent. Le soucis est de savoir où va la production. La Chine base (pour le moment du moins) sa croissance sur un modèle d’exportation. C’est tout.

    « l’immobilier […] génère une inflation qui accentue les inégalités entre ceux qui peuvent quand même se loger »

    Je suppose que vous vouliez plutôt dire « génère une bulle spéculative », non ?

    « soit des mesures de rétorsion protectionnistes interviennent aux États-Unis et en Europe à courte échéance. »

    On peut ajouter la planche à billet.

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