Mais oui, l’époque antidespotique était « libérale », n’en déplaise aux ignares qui croient que le libéralisme a été inventé par Georges W. Bush et les néoconservateurs du Texas ! Le libéralisme joignait Montesquieu et Voltaire, Locke et Diderot, comme la plupart des philosophes des Lumières. C’est même écrit dans la bible des geeks, l’ineffable Wikipedia. Donc c’est vrai puisque c’est sur Internet.
Car Diderot était contre le dogme d’église et contre le droit divin du roi ; il était pour la raison égale chez tous les êtres humains et pour la morale issue de la nature. Qu’est-il de plus « libéral » que cette liberté là ? En témoigne ce passage du ‘Neveu de Rameau’. Ce n’est pas le dialogue en forme de conte philosophique que je préfère de Diderot ; je le trouve fort décousu, échevelé, bouffon, probablement mieux fait pour le théâtre que pour la Lecture. Il a été écrit par bouts sur une vingtaine d’années. Mais, comme souvent chez Diderot, existent des passages qui font penser. En voici un :
« LUI : Que tout aille d’ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où j’en devais être ; et foin du plus parfait des mondes si je n’en suis pas. J’aime mieux être, et même être impertinent raisonneur que de n’être pas.
MOI : Il n’y a personne qui ne pense comme vous et qui ne fasse le procès à l’ordre qui est ; sans s’apercevoir qu’il renonce à sa propre existence.
LUI : Il est vrai.
MOI : Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu’elles nous coûtent et ce qu’elles nous rendent ; et laissons-là tout ce que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer ; et qui n’est peut-être ni bien ni mal ; s’il est nécessaire, comme beaucoup d’honnêtes gens l’imaginent » p.593.
Diderot se moque ici de ceux qui aspirent à changer le monde. Tous ceux qui imaginent « qu’un autre monde est possible », évidemment parfait, souverain Bien réalisé, lumière absolue hors de la platonicienne caverne. Et pour cela, n’est-ce pas, comme le réel résiste, bouleverser les lois mêmes du réel (Lyssenko fera cela très bien) ; comme le « vieil homme » résiste, rééduquer l’être humain (Staline, Mao, Pol Pot accompliront cela en masse). Cela ne change rien à la nature ni à l’homme, mais tourmente inutilement des millions d’êtres, juste pour réaliser l’Utopie. Or le bien et le mal sont notions relatives aux époques et aux sociétés ; Diderot leur préfère – en vrai libéral – le bon et le mauvais. Que tout aille comme il peut, ce n’est pas l’individu qui va changer le monde – il peut seulement se changer soi en considérant ce que les choses nous coûtent et nous rendent.
Cela ne veut pas dire que Diderot accepte le régime ou la société de son temps sans critique. Mais sa critique part de la connaissance qu’il acquiert par ses études et sa raison. Pour le reste, « laissons-là tout ce que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer ». La nature fait bien les choses, la raison humaine peut les comprendre à son niveau, pas besoin d’imposer un « ordre » extérieur au mouvement naturel. Diderot se méfie d’ailleurs de ceux qui veulent tout ordonner, il les fuit comme la peste ! Ce sont des tyrans en puissance qui tordent le réel et le naturel pour les faire servir à leur pouvoir. Ainsi des prêtres et des salons Louis XV, époque où il vécut. « Si je savais l’histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas par quelque homme de génie » p.589.
Cette façon de penser le monde et l’histoire est d’ailleurs celle de… Karl Marx. Ne croit-il pas avoir découvert la loi naturelle du mouvement social ? Tout est affaire de lutte des classes, lesdites classes se formant par la division du travail et l’accaparement des moyens de production. Le siècle et demi écoulé depuis sa prophétie a montré que cette « loi » souffrait quelques exceptions puisque la « lutte finale » est loin d’avoir connu ne serait-ce qu’un commencement d’exécution. Mais c’est la loi de la science que d’être remise en cause par le réel. Chaque hypothèse peut être émise, puis elle est testée, donc validée ou remise en cause. L’accaparement des moyens de production est une réalité sociale et historique, mais pas le mouvement principal des sociétés. Celui-ci est le pouvoir, et il est d’autre pouvoir aussi puissant, voire plus, que l’économique. Même dans la modernité, que Marx n’imaginait qu’industrielle. Aujourd’hui, la connaissance et le contrôle des réseaux sont probablement plus vitaux que l’industrie ou même que la finance. La doxa de gauche a du plomb dans l’aile, c’est Diderot qui le dit : « foin du plus parfait des mondes si je n’en suis pas ».
A sa suite, « j’aime mieux être, et même être impertinent raisonneur que de n’être pas. » Et vous lecteur, comment le voyez-vous, l’être et le non-être ?
Denis Diderot, Le neveu de Rameau, Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25
Denis Diderot, Le neveu de Rameau, Folio, 2006, 251 pages, €4.37
Qui voudra en savoir plus sur l’intérêt littéraire du ‘Neveu de Rameau’ lira avec profit Stéphane Lojkine, « Discours du maître, image du bouffon, dispositif du dialogue : Le Neveu de Rameau », Discours, Image, Dispositif, dir. Ph. Ortel, L’Harmattan, 2008, pp. 97-123
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Méfions-nous quand même du « tout est naturel »… la chimie aussi est composée d’atomes « naturels », comme les centrales nucléaires ou le virus du sida. Tout est nature, mais tout dans la nature n’est pas favorable à l’espèce humaine. Je récuse donc ces essences du Bien ou Mal au profit du bon et mauvais : est-ce que ça nous profite ? Nous permet de mieux nous épanouir ?
Je me moque donc des « illusions » des utopistes qui préfèrent changer le monde qu’être sociable avec le voisin (Karl Marx), élaborer de GRRRââândes théories du contrat social (évidemment social, dirait la Duras) tout en abandonnant ses enfants naturels ici ou là (JJ Rousseau), décréter « on arrête 24 centrales nucléaires, là tout de suite », sans se préoccuper ni du chômage, ni de la production électrique, ni de la pollution induite par d’autres formes d’énergies (les zécolos à la Dufflot) – et ainsi de suite.
Il est légitime d’avoir des convictions mais elles sont comme le désir : libres et folâtres en soi-même, mais socialement contrôlées. Ainsi ne viole-ton pas impunément la fille qui vous tape dans l’oeil. Pourquoi en serait-il différemment en politique ? On a vu ô combien les atrocités commises « au nom du Bien » par les Purs, les utopistes, les partisans de la Cité idéale (Inquisition de pureté catholique, stalinisme de pureté prolétarienne, nazisme de pureté raciale, polpotisme de pureté égalitariste, etc.)
Les convictions sont une chose, la responsabilité en est une autre. lorsqu’on est en société, on ne réalise pas tous ses désirs comme ils viennent, on tente de convaincre, dans le cadre des lois et règles admises. Et quand on se mêle de vouloir gouverner, c’est l’éthique de responsabilité et pas celle de conviction qui doit l’emporter.
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Oui mais, justement, si le fait de vouloir changer les choses semble être une constante pour une certaine proportion de l’espèce, n’est-ce pas que cela fait partie de la nature même, au sens des relations qu’induissent le hasard de la diversité génétique dans une espèce « pensante » ou tout du moins la nôtre ? Peut-être est-ce juste un caractère parmi d’autres de vouloir changer les choses ou non et qu’il joue son jeu comme les autres dans les émergences comportementales et culturelles qui diffusent et interréagissent en modulant l’évolution de nos sociétés. Il est même peut-être bon qu’il y ait un chaos suffisant de caractère pour que la création des ordres ne se stérilise pas mais se renouvelle au contraire ?
Est tout ce qui est. Tout ce qui existe, a existé ou existera quelque part, est naturel, naturellement engendré par le hasard des phénomènes ordonné par des lois elles-mêmes changeantes (même la domination de telle ou telle force physique change sur des échelles de temps très grandes, faisant varier la vie des univers au gré de leurs dissymétries).
Au passage, aussi bien les religions que l’athéisme sont naturels, le naturel n’ayant d’ailleurs rien à voir avec quelque adéquation entre la pensée et la chose pensée.
Bref, pour moi, tout ça est jeu de diffusions et de réactions de pensées tout aussi naturelles les unes que les autres et ça n’a pas de sens de se choquer ni de ceux qui veulent changer les choses ni de ceux qui ne le veulent pas.
Jouons, ou pas, à ce jeu mortel et ne nous en voulons pas si nous sommes du genre à vouloir influer dessus. Après tout, l’espèce a pas trop mal évolué, de mon point de vue subjectif, depuis l’époque des cavernes. Le fait de modifier l’espèce est d’ailleurs une des libertés produites par le jeu. Pourquoi s’en priver ? Nous nous servons des lois de la nature pour concevoir des outils qui rendent notre vie plus agréable, la génétique est juste une de ces lois. Après, tout est sans cesse modifié, il ne faut pas se leurrer sur quelque état définitif. Et ça ne me pose pas de problème que certains ne veuillent pas modifier, je suis pour la liberté et la comparaison des expériences. D’ailleurs pourquoi ne pas laisser les pays libres d’expérimenter des systèmes différents ? Créer des zones de jeu (hautement mortelles) différentes par exemple ? Ah oui, mais certains voudront s’ingérer. Ben oui, ça aussi, c’est naturel, le jeu des relations entre jeux. Jeux, jeux de jeux, etc. Non ?
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