
Né en 1755, Jeremy Proctor a perdu sa mère et son jeune frère de maladie. Son père, typographe imprimeur, aimait la lecture de Voltaire et éduquait son fils restant dans les principes des Lumières. Mais, pour avoir traduit et publié un pamphlet du philosophe français, il fut lynché par la populace bornée et bigote du village, condamné au pilori et tué. Jeremy, à peine 13 ans, doit fuir et gagne Londres avec pour tout viatique quelques shillings et un baluchon.
En 1768, le jeune garçon campagnard, il fait connaissance avec la grande ville, grouillante, trépidante, parcourue de malfrats en quête de mauvais coups. Il en est immédiatement victime, un homme lui demande, contre promesse d’un shilling, d’aller prendre un paquet auprès d’un autre et de lui rapporter. C’est le coup alors classique du chasseur de bandit, où l’on piège un naïf pour l’accuser de vol et le mener au tribunal, espérant quelque récompense. Dommage pour les accusateurs, le juge est le redoutable sir John Fielding, le magistrat aveugle du 4 Bow Street, réputé pour écouter les témoignages mais juger sur les preuves. Il a fondé avec son frère Henry le corps des sergents de ville qui patrouillent en journée et en soirée pour sécuriser les rues. Il confond les deux mauvais et garde Jeremy à ses côtés avant de savoir qu’en faire.
Il le présentera à un sien ami, Samuel Johnson, célèbre écrivain, poète, essayiste, biographe et lexicographe, qui connaît éditeurs et imprimeurs. Il aime bien le garçon mais préfère lui voir épanouir son talent et se faire tout seul. En attendant, il lui offre le gîte et le couvert, sous la houlette de la gouvernante, la redoutable Mme Gredge. Elle le fait déshabiller pour qu’il se lave d’avoir couché dehors depuis le village et pendant qu’elle nettoie ses vêtements. Elle l’envoie coucher nu sous une couverture dans le grenier où un lit est installé dans une mansarde remplie de livres.
Le lendemain, le tout jeune homme est convié par sir John pour le seconder dans une enquête qui s’avère délicate : la mort de lord Goodhope, ancien favori du roi George III mais disgracié pour s’être moqué en l’imitant, riche de propriétés dans le Lancashire, et joueur invétéré au point de perdre sa demeure de Londres. Il a été retrouvé dans sa bibliothèque, assis dans son fauteuil, le visage traversé d’une balle de pistolet, lequel gît à ses pieds. Suicide ? Jeremy accompagne le juge aveugle pour lui servir de bonne vue. Le gamin est vif et observateur, en outre d’être serviable et en quête d’une figure paternelle à laquelle s’identifier le temps de sa croissance. Mais on est vite adulte, au XVIIIe siècle.
Il remarque la blancheur immaculée des mains du mort posées sur ses genoux. Ce détail insignifiant laisse supputer que ce n’est pas lui qui a tiré, car il aurait de noires traces de poudre sur la main ayant tenu l’arme. En outre, il est gaucher et on a tiré du côté droit – un peu acrobatique pour un suicide… Un médecin est convié, Mr Donnelly, qui a fait ses études à Vienne avant d’œuvrer comme médecin de marine. Il autopsie le corps et s’aperçoit que la mort est due à deux causes : un poison violent avant le coup de pistolet. C’est donc un meurtre, et toute la maisonnée est interrogée. Mais aussi les relations, dont l’actrice Lucy Kilbourne, célébrée à Londres pour son rôle de Macbeth, ancienne maîtresse piquée au patron du salon de jeux Black Jack Bilbo, « un aigrefin jovial ». Depuis la mort de lord Goodhope, elle s’affiche avec son demi-frère revenu des colonies de Jamaïque, Charles Clairmont. Tout ce qui l’intéresse est de séduire, y compris le jouvenceau – les femmes à l’époque lutinaient tous les pubères. La candeur du jeune adolescent Jeremy est touchante sur les relations entre homme et femme, qu’il ignore.
Toute l’intrigue va se passer entre ces personnages, tandis que Jeremy va apprivoiser la grande ville et s’attacher au magistrat aveugle, dont l’épouse se meurt d’une tumeur à l’ovaire gauche. Donnelly soigne sa souffrance à la décoction de pavot, avant qu’elle ne finisse par décéder. Cet aparté intime, classique des séries policières, met le lecteur en empathie. Jeremy est émouvant en naïf découvrant la vie et la ville ; sir John est sympathique en défenseur rigoureux de la loi et de la vérité des preuves – prémisses de la révolution mentale engendrée par les Lumières de la Raison, en un siècle encore monarchique et soumis au bon plaisir du pouvoir comme à la barbarie de la foule.
Le meurtre sera résolu, c’est un assassinat. La personne qui l’a perpétré a de basses raisons mercantiles, et elle n’est pas celle qu’on croit deviner. Une bonne intrigue, des caractères éprouvés et attachants, une peinture du Londres avant Napoléon édifiante. Un très bon livre, que j’avais lu à sa sortie en français il y a trente ans, et que je relis avec bonheur. Il est le début d’une série, hélas non rééditée pour le moment.
Bruce Alexander, Les Audiences de Sir John (Blind Justice), 1994, 10-18 1998, 383 pages, occasion €1,81
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
En savoir plus sur argoul
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Commentaires récents