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Mehdi Tahenni, AnoNîmes

« Nîmes, la ville avec l’accent du Sud. Des couleurs chaudes, un soleil éclatant et une architecture chargée d’histoire ». Un flic est envoyé en immersion pour faire tomber un réseau de trafiquants de drogue. Le lieutenant Vincent Punti est « grand et sec, la trentaine qui ne tient pas en place. Une nervosité de fauve en cage. » Il est consciencieux, passe six mois à apprendre les codes du Milieu, à perfectionner son langage, à effacer toute trace du flic et à devenir Fierro. Il est aidé de son ami marocain Farouk et d’« une identité blindée par les services techniques de la PJ. Papiers en règle, historique bancaire crédible, casier judiciaire bien garni : vol avec effraction, recel, trafic de stupéfiants. » Grâce à lui, le réseaux est démantelé avec succès, mais Farouk descendu juste avant l’intervention des flics.

Vincent n’a pas le temps de s’effondrer car, pendant ce temps, un tueur s’en prend chaque année à un malfrat ou à un aficionado de corrida. Signant AnoNîmes, il poignarde avec une corne de taureau, puis empale carrément les torses sur les têtes des taureaux récemment tués dans les arènes. Tout en coupant les oreilles et la queue, comme il se doit, autrement dit le sexe. La corrida suscite de violents refus au nom du droit des animaux et de la cruauté, malgré les traditions. Une association s’est même fondée à Nîmes pour militer contre et réclamer son abrogation ; elle est gérée par le propre frère de Punti, Steven, un universitaire reconnu. Il est le grand frère de deux ans plus âgé qui l’a protégé enfant de leur père devenu violent après la mort de leur mère. Il tabassait ses gamins à coups de poings et de pieds dès qu’il avait bu.

« Sept cadavres disséminés depuis l’an 2000, et pas une empreinte, pas un visage, pas un nom. » Deux s’y ajoutent en quelques mois, mettant sous pression des officiels les policiers. Ils doivent à tout prix « faire quelque chose », ce qui veut dire « arrêter quelqu’un », même si c’est un innocent. L’opinion publique exige son bouc émissaire, quitte à se repentir, mais un peu tard, si ce n’est pas le bon.

Vincent passe commandant pour son immersion réussie et le démantèlement qui a suivi. Chargé des meurtres anti-corrida, il est aidé par la lieutenante Caroline, qui vient de Marseille. Elle l’empêche de sombrer lorsque son obsession l’incite à aller trop loin. Vincent soupçonne carrément Steven qui gère le forum de l’association, et finit par approcher au plus près le tueur. Il sait qui il est mais ne peut se résoudre à l’arrêter. C’est en voulant mettre en scène une substitution que Farouk reparaît, sous une autre identité, et l’aide. Par un tour de passe-passe, l’affaire est résolue, mais Vincent comme Farouk y laissent la vie.

Punti laisse aussi sa femme, Mélanie, et son fils Eugène-François, dit EF, donc Œuf, en hommage à Eugène-François Vidocq, le bagnard devenu chef de la Sûreté. Le gamin manque de mal tourner à 12 ans, mais est pris en main par un éducateur nommé Michel, qui s’attache à lui – le lecteur saura pourquoi. Vingt ans après, les meurtres anti-corrida reprennent, avec des mises en scène d’empalement et des anagrammes tagués sur les murs. Ce n’est pas un copycat, et pourtant le tueur a officiellement été tué… Œuf se fait aider de son ami Jimbo dit Jambon pour utiliser l’IA sur les anciens dossiers de la police et traquer celui qui se fait désormais appeler le Minotaure.

Trois affaires se succèdent en trois cents pages, toutes liées par l’amitié ou le sang. Mehdi Tahenni est né à Saint-Denis mais est arrivé à Nîmes à 16 ans pour ne plus la quitter. Ce sud romain, qui rappelle le Maroc, est devenu son territoire d’écriture. S’il n’a pas de fils, il a quatre filles et il écrit bien, sec, brusque, efficace.

Évidemment, la fin est inattendue, mais toujours sous le signe de la Justice immanente. Un bon roman qui tient en haleine.

Mehdi Tahenni, AnoNîmes, 2026, éditions Préface Factory, 447 pages, €19,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse édition Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29

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Bruno Sibona, Japon – vue d’insecte

Après le Brésil, le Japon : Bruno Sibona raconte ses voyages, mais d’un ton autant intérieur qu’extérieur, mettant de lui-même dans ce qu’il voit. Voyager, c’est se transporter, au sens du transport passionnel. Le Japon agit sur lui et le transforme. Non sans mal car l’auteur se déprécie en dépressif mal dans sa peau, toujours entre deux ou trois cultures, né provençal issu d’Italiens et vivant en Irlande ou à Londres après des passages au Japon, au Brésil et ailleurs. Un être qui se cherche, qui se perd dans le zen tant la japonité déteint et fait réagir.

Il aborde le Japon par l’arc, cet art guerrier qui est une voie de vie, et dont il imite faute de comprendre la langue. Il est vrai que le Japonais éduque par l’exemple plus que par la parole car rien ne vaut mieux que de faire par soi-même au lieu de le conceptualiser. Le parcours va donc de l’arc aux temples et des sanctuaires aux dieux et à la mentalité. Le livre est plus un pèlerinage qu’un guide de voyage, encore que le touriste peut reconnaître sites et monuments malgré un itinéraire sinueux et des anecdotes, comme au hasard. Mais y a-t-il un hasard ou une affinité des choses ? Mystère du Japon où les fantômes existent, qui laissent leurs traces de pas sur le sable des jardins secs des sanctuaires zen.

Parfois touffu et comme hanté, le texte a des longueurs et l’effort « littéraire » se remarque. Entrelacer la prose de poèmes en vers libres quelquefois sur plusieurs pages en italiques ne me paraît pourtant pas une bonne idée. La poésie est un état d’esprit et sauter d’un récit à une ambiance casse la lecture. La prose peut devenir poétique par son rythme alexandrin sans pour cela revenir sans cesse à la ligne ni user l’œil par des caractères difficiles à lire. Les élans versificateurs auraient pu se situer à la fin.

Reste une plongée dans ce Japon complexe, étrange aux Occidentaux qui n’en voient que l’aspect superficiel lorsqu’ils parcourent le pays en touristes pressés. L’auteur propose une immersion entre arc et Nô, pèlerinages et rituels. Avec une curieuse histoire d’œuf de cristal retrouvé avec les kids dans les boues des rives de la Tamise à Londres à marée basse. Comme un signe.

Bruno Sibona, Japon – vue d’insecte, 2021, PhB éditions, 268 pages, €14.00

Bruno Sibona déjà chroniqué sur ce blog

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George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres

Certains connaissent le célèbre roman 1984 surtout parce qu’il en a été tiré un film ; de plus rares vont jusqu’à La ferme des animaux parce qu’il existe un dessin animé de 1954 financé d’ailleurs par la CIA ; de plus rares encore connaissent Hommage à la Catalogne à cause de la guerre d’Espagne. Mais qui connait aujourd’hui les autres écrits de George Orwell ? La collection de La Pléiade a eu la bonne idée d’éditer en un volume un choix de six œuvres représentatives, dont les trois déjà citée.

Eric Blair, qui deviendra George Orwell sous la plume, a démissionné de son poste de fonctionnaire de police anglais en Birmanie à la fin de sa vingtaine, écœuré par le racisme bien-pensant de la minorité blanche qui exploite et domine le pays. De retour à Londres il galère en 1927 entre boulot d’homme de compagnie pour handicapé et asiles de nuit, avant d’aller à Paris en 1928 et 1929 où la misère est plus supportable. Les Français sont en effet moins moralisateurs que les Anglais au sujet de la pauvreté, moins enclins à y voir un péché de paresse et à afficher une réprobation religieuse. L’auteur en tire quelques articles pour la presse et un journal qui deviendra témoignage.

Il réside à Paris dans un hôtel rue du Pot-de-Fer dans le quartier Mouffetard et occupe un emploi de plongeur dans un grand hôtel. L’occasion pour lui de décrire les dessous du luxe et du service, les étuves qu’étaient alors les cuisines, la plonge et la lingerie, la minutieuse hiérarchie des pauvres jaloux de leur appartenance à une « caste » : gérant, maître d’hôtel, chef, cuisinier, serveur, groom, femme de chambre, lingère, plongeur. Un travers très français que cette conception de l’honneur dans le métier qu’a bien décrit en 1989 Philippe d’Iribarne dans La logique de l’honneur. Orwell officie donc au plus bas, avec le plus maigre salaire et les horaires les plus longs, parfois même en extra le dimanche. Il décrit aussi le milieu russe blanc de la dèche à Paris, les comtes devenus serveurs, les ducs devenus chauffeurs, les capitaines de l’armée du tsar devenus plongeurs – faute de mieux. Malgré des idées « communistes » mais non terroristes, Orwell se mêle à une cellule qui s’avère une entreprise d’escroquerie, prélevant une cotisation avant de disparaître dans les semaines qui suivent. Il considère néanmoins que la populace pauvre n’est pas moins digne que la bourgeoisie riche : « le millionnaire moyen n’est jamais que le plongeur moyen dans un complet neuf », résume-t-il drôlement chap. XXII p.105 Pléiade. La classe sociale n’est donc pas une distinction de race comme les Anglais le croient encore trop volontiers (et les Français avant 1789) mais une distinction de revenus.

En effet, s’interroge Blair, qu’est-ce que le travail ? Mendier est un métier à plein temps, comme terrassier ou comptable. Qu’est-ce qu’un travail « utile » à la société ? « Dans la pratique, personne ne se soucie de savoir si le travail est utile ou inutile, productif ou parasite ; la seule chose qu’on lui demande c’est d’être rentable » – de gagner sa vie (chap. XXXI p.152). Quiconque a travaillé dans une administration comprendra aisément : pointer des chiffres n’a aucun intérêt, saisir des données déjà saisies par une entreprise privée mais sous le format administratif est une perte de temps. Qu’est-ce enfin qu’un travail « honnête » ? « En tant que type social, le mendiant soutient aisément la comparaison avec quantité d’autres types. Il est honnête si on le compare avec les revendeurs de la plupart des médicaments autorisés, moralement irréprochable si on le compare avec le propriétaire d’un journal du dimanche, aimable si on le compare avec un courtier de location-vente » (id.) Le mendiant n’est jamais qu’un homme d’affaires qui gagne sa vie en profitant des opportunités.

La partie londonienne s’avère quant à elle comme une expérience de journalisme d’investigation où il se met volontairement en immersion dans les quartiers pauvres pour expérimenter l’existence de ceux qui en sont réduits à la mendicité et aux asiles de nuit. Cela pour « expier » son expérience birmane en se dégageant de toute domination. Dans cette exploration sociale chère aux auteurs anglo-saxons tel Dickens ou Jack London, l’auteur rencontre surtout des hommes. Parce que les femmes conservent toujours leur corps à monnayer, dit-il, sauf les vieilles.

Orwell joue les naïfs ethnologues et ne prend aucune position morale ; il se contente de décrire et de mettre en scène. Il utilise pour cela la langue argotique ou de métier pour plonger le lecteur dans l’altérité de l’étrange, citant des mots français à Paris, des mots cockneys à Londres. Car pour lui la langue est la pensée même et toute corruption du parler engendre une corruption de la pensée. Ce qui est une réflexion politique – revenue au goût du jour avec les imprécations et les raccourcis des populistes d’un côté (« les » immigrés, « le virus chinois »), et les contournements et détournements socialistes et technocratique bourgeois de l’autre (« technicien de surface » pour balayeur, « séparatisme » pour islamisme politique par exemple). Il note cependant la déshumanisation que provoque la faim et combien « le vagabond » londonien a acquis une « mentalité caractéristique » : « vil, envieux, un vrai chacal » dit-il de Paddy, un compagnon de rencontre chap. XXVIII p.134. L’auteur prend une teinture de leur chauvinisme xénophobe envers les Irlandais, les Juifs, les Français et les Américains ou même « les tapettes », les pauvres aimant encore moins les étrangers que les bourgeois.

George Orwell explore ainsi les bas-fonds des villes modernes d’il y a un siècle et ce témoignage, même arrangé en littérateur, reste une expérience humaine digne d’être sauvée de l’oubli.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres (Down and Out in Paris and London), 1933, 10-18 2003, 304 pages, €8.10

George Orwell, Œuvres, édition de Philipps Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

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