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Henri Amouroux, Les beaux jours des collabos

Dans l’euphorie de la victoire contre l’Allemagne, le nazisme, la contre-révolution, les anti-Lumières, on a volontiers amalgamé tous ceux qui ont « collaboré » avec l’Occupant. L’historien nuance et détaille cette période post-sidération de la Défaite, et avant l’essor de la Résistance.

Il y a eu collaboration de fait, parce que la France a été vaincue et devait passer sous les fourches colonialistes du vainqueur. Il y a eu collaboration de conviction, parce que la « nouvelle Europe » ne pouvait passer que par une entente entre l’Allemagne et la France, et que l’Angleterre avait « trahi » à Mers-el-Kébir. Il y a eu collaboration horizontale, par désir sexuel et sentiments pour le bel aryen. Il y a eu collaboration idéologique de la part de ceux qui ont été convaincus par le nazisme, ou viscéralement hostiles au bolchevisme.

Deux chocs tout d’abord, avant l’engagement de collaborer : l’attaque de la flotte française à l’ancre à Mers-el-Kébir, par la crainte de Churchill de voir les puissantes unités modernes de la Marine française servir aux nazis. Par l’inertie de Pétain, pour qui il ne fallait surtout rien décider et attendre. Par la conception orgueilleuse et rigide de « l’honneur » qui fait que l’amiral français Gensoul a préférer laisser tuer ses hommes – 1297 morts – que de se soumettre à la contrainte. « Terrible coup de hache », écrira de Gaulle, « tragédie grecque », dira Churchill. Mais désormais, dans la presse et une partie de l’opinion, « l’ennemi » est l’Anglais, plus le Boche. Le deuxième choc est la poignée de main de Montoire, entre Pétain et Hitler, guet-apens organisé par Pierre Laval, président du Conseil (qui sera fusillé après procès à la Libération). Cette image a beaucoup fait pour l’acceptation de la défaite et le moindre mal de « collaborer ». Le maréchal utilise d’ailleurs ce mot, qui lui sera beaucoup reproché. Cela rappelle l’entrevue de Tilsit en 1807 entre Napoléon et Alexandre de Russie. Mais le vieux, « né moins de 50 ans après Tilsit », précise Amouroux, trouve convenable de « causer » pour gagner du temps. Pour le maréchal, c’était une collaboration de principe ; pour Laval, c’était une collaboration de fait.

Une conjuration se noue à Vichy contre Laval ; le maréchal hésite, procrastine comme d’habitude, puis limoge son président du Conseil et dauphin le 13 décembre 1941 au profit de Flandin. Pâle substitut qui ne plaît pas aux Allemand et qu’il doit changer pour l’amiral Darlan, avant de rappeler Laval… Qui déclare à Pétain : « vous n’êtes qu’une baudruche, une girouette ». Pas mal envoyé. Il nomme l’ambassadeur Fernand de Brinon, apôtre de la collaboration. Les Français restent désorientés. Que faut-il faire ? La plupart acceptent leur sort, de toute façon ils n’ont pas le choix. Certains intellos aiguisent leur plume.

Il y a ceux qui prennent leur mal en patience et ne « collaborent » que pour faire fonctionner l’édition, les théâtres, le cinéma et les journaux : ainsi Montherlant, Giraudoux, Sacha Guitry, Cocteau, Sartre. Il y a ceux qui se lancent dans la bataille idéologique et politique pour affirmer leur conviction nationale et socialiste : Drieu La Rochelle, Alphonse de Châteaubriant, Lucien Rebatet, Marc Augier alias Saint-Loup, Marcel Déat, Jacques Doriot. « C’est à Paris que le collaborationnisme s’exprime le mieux » parce que c’est la grande ville, le centre du pouvoir allemand, qu’on y mange bien en étant invité, que l’on peut rencontrer le plus de gens.

Si le conservatisme à la Pétain est majoritaire, travail-famille-patrie, le catholicisme, les mœurs patriarcales, le fascisme ou le nazisme ne saisissent qu’une faible part des gens. Surtout parmi les intellos, surtout chez les jeunes. Une initiative s’emploie même à les faire combattre aux côtés des Allemands, dès que Hitler envahit l’URSS, le 22 juin 1941 : la LVF, Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme. Jacques Doriot, le hercule communiste passé à la collaboration pour suivre cette « croyance collective, jeune ardente, irrésistible » du nazisme allemand, a fondé le Parti populaire français (PPF), et combattra en croisade quelques mois dans la LVF. Marc Augier fera l’histoire des Volontairessous le nom de Saint-Loup. L’évêque monsignore comte Jean Mayol de Luppé, aumônier de la LVF, en sortira décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de fer. Le cardinal Baudrillart les bénit. Mais cette Légion n’a guère été nombreuse, ni efficace. Marcel Déat, à la tête du Rassemblement national (populaire) est l’autre politicien pro-nazi, qui n’aime pas Vichy, qui le lui rend bien. Déat est révolutionnaire (du verbe), Vichy surtout conservateur et attentiste. Deux façons de « collaborer » aux antipodes.

« Mais il n’y aurait pas eu collaborationnisme sans collaboration, ou tout au moins le mouvement n’aurait rassemblé que quelques hommes au service direct des Allemands, sans la poignée de main de Montoire, et si Philippe Pétain n’avait pas déclaré le 30 octobre 1940 qu’il entrait, et avec lui la France, « dans la voie de la collaboration ». Il n’y aurait pas eu de collaborationnisme si, même après le 13 décembre, la collaboration n’était pas demeurée la doctrine officielle de l’État français » p.198. La responsabilité du vieux maréchal de l’autre guerre, Pétain – 85 ans – est immense.

La presse, peu nombreuse, au papier rationné, soumise à la censure allemande, est fort lue parce qu’il n’existe rien d’autre pour informer – surtout en province. Les titres valent ce que valent leurs journalistes. Jean Luchaire, directeur des Nouveaux Temps, en profite fastueusement ; Hérold-Paquis se déchaîne à la radio ; Robert Brasillach, normalien, maurassien, dirige Je suis partout et se déclare fasciste, anti-maçon et antisémite (les trois seront fusillés à la Libération, car les mots tuent aussi sûrement que les balles et les intellos sont « des incitateurs », a dit de Gaulle).

Quant aux trafiquants avec l’Allemand, les Joanovici, les courtiers en alcools, en matériel, en tissu, les entreprises de BTP qui ont construit le Mur de l’Atlantique, ils seront épargnés par l’Épuration – les affaires avant tout.

Après l’élection de Marine Le Pen, si elle réussit, nul doute que des transfuges de la droite trouveront tous les bons prétextes pour « collaborer », et même aduler la Russie de Poutine – le pouvoir avant tout.

Henri Amouroux, Les beaux jours des collabos, juin 1941-juin 1942 – La grande histoire des Français sous l’Occupation, 1978, Robert Laffont, 559 pages, €12,80

Henri Amouroux, La Grande Histoire des Français sous l’Occupation, tome 2 : Juin 40 – juin 42, Bouquins Laffont 1998, 920 pages, €10,80

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