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Esprit public 666

Dimanche dernier avait lieu la 666ème émission sur France Culture de l’Esprit public, produite par Philippe Meyer depuis 1997. C’était une fête parce que 666 est réputé être le chiffre du Diable et que celui-ci réside, comme chacun sait, dans les détails. L’Esprit public fait justement dans les détails, il fait le Malin dans un monde travaillé par l’unanimisme suspect de toutes les religions. Y compris les laïques, si à la mode dans cette gauche française formatée par le stalinisme. Nombre d’auditeurs, connus ou moins connus, ont noté combien l’Esprit public avait ce ton de la conversation « libérale » des salons du XVIIIème siècle. Bien loin des invectives, coupures de paroles et autres noms d’oiseaux de presque toutes les émissions « politiques » de nos jours, où il s’agit d’avoir la plus grosse et d’écraser sous son mépris historique l’interlocuteur.

Ce ton de la conversation, cette diversité de points de vue, ces analyses qui ont le temps de s’exposer, est tout ce que j’aime dans l’Esprit public. Ce pourquoi je l’écoute chaque dimanche depuis une dizaine d’années, en téléchargement différé lorsque je suis ailleurs, belle invention technique de liberté.

Je ne suis pas toujours d’accord avec les invités. Quelle plaie d’être « d’accord » sur tout, comme le voulait la vulgate stalinienne pour qui l’Histoire n’avait qu’un sens ! Il est resté, dans le débat politique français cette détestable habitude « d’être d’accord », comme si l’on ne pouvait échanger des idées divergentes sans être aussitôt sorti par l’interlocuteur de l’espèce humaine ! Cette capacité des politiciens à toujours éviter de parler des faits pour bien distinguer amis et ennemis, situer QUI parle et AU NOM de quelle race, classe ou caste, est l’une des plus arrogantes « bêtises » françaises, au sens de Flaubert, de notre époque. Ce pourquoi le populaire n’écoute plus ceux qui ne l’écoutent jamais et votent exprès pour l’extrême droite afin de sortir les sortants.

L’Esprit public est l’un des rares lieux où l’on discute encore plutôt que juxtaposer son monologue à celui des autres, constamment interrompu par un « journaliste » qui veut exister (cette plaie bafouillante des Matins de France Culture, par exemple). Pas de speed de qui a fumé on ne sait quoi avant l’émission, pas de réponses brèves exigées par des questions interminables, pas de provocation politique envers qui n’a pas envie d’entrer sur ce terrain là. J’écoute les Matins et j’écoute l’Esprit public et il n’y a pas photo. Je regrette fort le temps de Demorand et celui d’Ali Baddou aux Matins. L’Esprit public s’égare parfois, appelant Angela Merkel Michaela Wiegel, affirmant « je termine » par une série de douze points en rajoutant un dernier au dernier, mais c’est dit avec clarté, articulation et souci d’expliquer. Les étudiants interrogés y voient une forme de cours de culture générale et c’est bien.

Il y a les absents, Denis Olivennes, parti diriger une autre presse, Yves Michaud, évincé après sa sortir contre Roman Polanski en 2009. Ce que je regrette. Ce dernier incident, sans explication satisfaisante ni à l’intéressé ni aux auditeurs, montre les limites de l’humanisme affiché de Philippe Meyer. Mais nul n’est parfait.

Il y a de bien plus mauvais coucheurs : les féministes qui revendiquent la parité partout, sans pour autant proposer des talents au niveau, l’ineffable Péchardon qui accuse son obsession anarcho-gauchiste en traitant tous les intervenants de collabos, pétainistes et autres vendus de la CIA (?), les ignares qui ne retrouvent pas leurs slogans syndicaux sur les retraites ou les délocalisations et se demandent qui parle et pour qui. Mais pourquoi ces auditeurs reviennent-ils si souvent pour envoyer des courriels venimeux à intervalles réguliers ? N’est-ce pas parce que l’émission fait penser, au contraire de beaucoup d’autres ?

Penser exige un effort personnel, à une époque où il est de bon ton de revendiquer sa flemme. Nécessite de réfléchir en un temps qui se contente de réagir, la dernière mode de « l’indignation » étant ce confort moral de la bonne conscience qui ne veut surtout pas agir. Demande d’être citoyen adulte et responsable dans une société infantile où chacun attend de l’État-papa, de l’École gaveuse d’oie ou des « spécialistes » d’édicter comment vivre, quoi apprendre et avec quoi « être d’accord ».

J’aime l’Esprit public, l’une des excellentes émissions de France culture avec quelques autres. Vous êtes invités à aller l’entendre, chaque dimanche de 11h à midi, et à écouter en différé la 666ème, qui dure une demi-heure de plus avec pas mal d’humour.

L’Esprit public, de Philippe Meyer, Michaela Wiegel, correspondante à Paris de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Jean-Louis Bourlanges, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris, Max Gallo, romancier et historien et Thierry Pech, directeur de la rédaction d’Alternatives Économiques (entre autres).

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Les Bidochon n’arrêtent pas le progrès

Trente ans de viandards. Les années 1980 voyaient émerger une nouvelle classe de petit-bourgeois avides de progrès et qui avaient désormais les moyens. Ce fut l’ère des loisirs, des relations sociales, HLM ou retour à la terre, des clubs de vacances, de téléphones mobiles, d’internet. Les néobourges confondaient le chic avec la Chine, Taillevent avec Taiwan (ça se prononce pareil pour ceux qui lisent mot à mot). Voici les Bidochons confrontés aux catalogues de gadgets.

Tout homme moderne se doit d’être doté d’une fausse cheminée « réversible » (qui donne du froid en été), d’un poivrier qui sert de lampe de poche (pour voir la mouture trop fine), d’une cravate de Noël qui s’allume, clignote et chante « Petit papa Noël », d’un repousse-bouchon et d’une serpillère microfibres, d’un parasol bronzant, d’une pincitoast pour ne plus se lever et se brûler les doigts à saisir les toasts à point, de pantoufles réchauffables au micro-ondes, d’un ramollisseur de beurre, avec thermomètre qui mesure la chaleur à cœur (un beurre saignant est idéal pour la tartine), d’un oreiller anti-tout sauf anti-connerie…

Tous ces gadgets existent bel et bien dans divers catalogues de vente par correspondance. Vu leur multiplication dans les boites aux lettres, on ne peut qu’en déduire qu’il existe beaucoup de Bidochon en France. C’est l’autre nom du Beauf de Cabu, en moins facho. Plutôt tendance radicale-socialiste, plein de bonne volonté et gogo à tout va.

L’exploitation marketing de l’idéologie progressiste n’arrête pas la bêtise. Binet s’est employé, depuis trente ans, à composer un véritable catalogue des idées reçues sur ce qui est dans le vent, à la mode, branché… et cela à ras de terre. Pas d’intellos dans les personnages de Binet. Son couple d’âge mûr n’est ni Grand Duduche (ils en ont l’âge), ni Copines de Brétécher (trop parigotes). Ils tirent plutôt du côté Reiser en moins graveleux. Couple banal, habitant en lotissement pavillonnaire, consommant comme tout le monde et selon la pub télé, les Bidochons font viande de tout. Ils sont moyens, désespérément français moyens.

Au point que le très sérieux ‘Times’ de Londres a écrit que « Sarkozy est plus Bidochon que Madame Bovary » – c’est dire.

Le prochain tome sera sur l’écologie, encore une idée branchée de la mode vaguement gauche d’ambiance. Cela promet une franche rigolade !

Binet, Les Bidochon n’arrêtent pas le progrès, album n°20, Fluide Glacial 2010, 9.88€

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