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Marche en forêt et monastère de Gochavank

Le bus nous conduit au début de la marche du jour. Journée de contraste, d’un côté le soleil méditerranéen du lac Sivan et son paysage de plage à la végétation sèche, de l’autre des forêts de hêtres et du brouillard dans une ambiance de Jura. Il suffit de passer un tunnel…

La région qui borde la frontière azerbaïdjane est verdoyante, plus haute en altitude. Riche en faune et en flore, on la nomme évidemment « la Suisse arménienne ». Elle a vu fleurir les maisons de repos à l’ère soviétique, grands bâtiments collectifs aujourd’hui péniblement reconvertis en hôtels ou en colonies de vacances. Il s’agissait hier de distinguer les ouvriers méritants, mais surtout de s’attacher les dirigeants par des privilèges. L’hôtellerie moderne n’a que faire de ces casernes mal conçues et nous voyons se construire des bâtiments plus design, en un complexe de petits chalets disséminés dans la forêt.

Notre guide arménienne nous a fait ce matin un historique de l’Arménie. Insistant sur la période récente, elle a réglé son sort au système soviétique. « Le tout collectif engendre l’irresponsabilité et aboutit au jemenfoutisme. Si aucun intérêt personnel n’est sollicité, nul ne se préoccupe de préserver ou d’économiser, l’inefficacité règne à tous les niveaux, de la gestion d’une cantine aux atteintes à l’environnement. » L’homme maître et possesseur de la nature gaspille sans compter puisque tout est à tous – sans restrictions – donc à personne. La charge de qui a vécu l’ancien système est sans appel. Elle peut être acide, notre guide arménienne. N’empêche : de l’Ourartou antique au Brejnev contemporain, le socialisme est toujours l’État d’abord.

Elle nous a décrit aussi les premières années de l’indépendance, le blocage du gaz russe. L’Arménie avait arrêté sa seule centrale nucléaire par crainte de voir sa technologie faillir comme à Tchernobyl. Mais le gaz n’arrivant plus pour cause de scission arménienne de la CEI à domination russe, la guerre avec l’Azerbaïdjan pour le Haut-Karabagh bloquant les frontières azérie et turque, le pays a vécu plusieurs hivers de rationnement extrême. L’électricité n’était délivrée que quelques heures par jour. Or le climat est rude puisque l’altitude moyenne est au-dessus de 1000 m. A Erevan, la capitale, les habitants brûlaient dans des poêles à bois tout ce qui pouvait se brûler, « à commencer par les œuvres complètes de Marx et de Lénine (plusieurs dizaines de volumes inutiles) » selon notre guide, puis les bancs des squares. On a accentué la déforestation à cette époque, le temps de remettre la centrale nucléaire en route, révisée aux normes de sécurité avec l’aide technique des Français. Ce n’est qu’en 1995 que la situation est redevenue normale. D’où la hantise arménienne de se voir couper d’une frontière commune avec l’Iran, poumon d’échanges si le monde russe fait pression sur elle. Désormais l’Arménie connaît un excédent d’électricité. Elle l’échange contre du gaz iranien et en donne à la Géorgie qui paye directement la Russie en remboursement des dettes arméniennes.

Nous partons à pied du lac de Parz Litch qui signifie « lac clair ou transparent ». Le sentier au bord du lac est fait de pouzzolane aux trois couleurs, rouge sombre, grise et noire. Notre objectif est le monastère de Gochavank.

Pour cela, il nous faut traverser la forêt européenne composée de hêtres, chênes et charmes principalement. Des fleurs bordent le chemin fort boueux des pluies d’hier. Les jeeps locales ont creusé de profondes ornières et il nous faut souvent passer dans les broussailles sur le côté. Certaines voitures se sont même raclées le ventre à voir les traces. Dans ces grandes forêts transcaucasiennes vivent encore le loup, l’ours et le lynx. Nous voyons d’ailleurs une trace de plantigrade sur le chemin. Je crois y reconnaître la trace d’un pied nu d’enfant mais la trace suivante, en avant, montre de fortes griffes dans la boue. Nous imaginons dans la conversation une randonnée de préadolescents heureux d’avancer pieds nus dans cette boue grasse, nez au vent, excités par les odeurs d’humus et d’herbe écrasée, la peau hérissée de rosée tombée des feuilles, les yeux ravis des fleurs de milieu humide. Il y a même quelques champignons. Mais il s’agit probablement des traces d’un petit ours. Tout est moite, dégoulinant d’eau. Il a plu cette nuit et le ciel reste couvert.

Une rude montée nous fait sortir de la forêt pour culminer dans les champs du plateau. Du foin en meules sèche ici ou là. Un vieux bus Kamaz, de l’ère soviétique, a achevé sa vie dans un tournant puisqu’il n’existe pas de décharge publique en ce pays. On l’a simplement poussé dans un fourré le long du chemin. Nous avons fait une boucle et la voie de terre qui redescend nous ramène au village, là où s’élève le monastère. Il ne s’agissait cet après-midi que de prendre l’atmosphère du pays en marchant dans le paysage, ce qui n’est pas une mauvaise manière d’explorer. Avant la visite, je prends une bière au bar d’en face. C’est une bière Ararat de 4.5° d’alcool ; la bière la plus courante est la Kilikian.

Le monastère construit dès 1188 doit son nom à Mekhitar Goch qui l’a fondé, auteur du premier code civil et pénal du pays. L’église Saint Grigor Loussavoritch est l’un des meilleurs exemples de l’architecture arménienne médiévale.

Elle est ornée de croix très ajourées de style tardif, sculptées par Poghos. Ses bâtiments ont des soubassements cyclopéens de pierres sèches, agencées antisismiques par imbrications. Les pierres ne sont pas rectangulaires mais biseautées pour s’ajuster en angles. D’autres murs, énormes, ont été conservés comme limites, ils dateraient de 3000 ans. Des puits de lumière octogonaux délivrent une lumière chiche dans les salles obscures.

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