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Cristian Fulas, Iochka

Écrivain, éditeur et traducteur, Cristian Fulaş est quasi inconnu en France. Né le 3 juillet 1978 à Caracal au sud de la Roumanie, il vit près de Bucarest et entreprend la tâche titanesque de traduire Proust, La recherche du temps perdu, en roumain. Iochka est son premier livre traduit en français et a connu un succès critique – même s’il est ardu à lire tant les phrases sont longues et la langue un torrent. Mais il suffit de se laisser porter, et de ne pas tenter de « tout » lire d’une seule traite. La matière est trop riche pour s’en prendre une indigestion.

Iochka est un cœur simple. Né fils de maréchal-ferrant en Roumanie avant la Seconde guerre mondiale, il a commencé par aider son père dans ses très jeunes années avant d’être envoyé, alors que la guerre commence, comme enfant de troupe sur le front ; il doit avoir dans les 12 ou 14 ans. Cinq ans de guerre, dix ans de camp de travail pour avoir été du mauvais côté (non-communiste), il est affecté sur un chantier d’une vallée perdue où l’on construit un « asile ». pour les fous, mais aussi pour tous ceux qui n’acceptent pas la « vérité » (pravda) du régime et sont donc considérés comme ayant perdu la raison. « En réalité, beaucoup de ceux qui s’y trouvaient n’avaient jamais été fous de leur vie et ils ne savaient presque pas ce que cela voulait dire, ils y étaient enfermés dans une autre sorte de prison, tout simplement. Enfermés pour en avoir trop dit ou pas assez, parce qu’ils avaient vu des choses ou au contraire n’en avaient pas vu, parce qu’ils avaient entendu et fait semblant de ne pas avoir entendu, parce qu’ils avaient fait des choses ou ne voulaient pas en faire, ou au contraire, voulaient faire des trucs mais dans l’imagination d’une justice à jamais aveugle et à jamais divine, ils étaient forcément coupables, certains pour la simple raison qu’ils existaient et qu’ils ne devraient pas exister, chose sensée dans un monde où tous les hommes n’existent pas réellement » p. 488.

Iochka est un solitaire, un taiseux. Il a pour amis d’autres hommes simples, un peu « fous » selon les critères du régime communiste : Vasilé le contremaître ancien partisan et soucieux de ses hommes, Iléana sa compagne sauvage qui s’est accouplée dans la forêt avec un loup (dit-elle), le pope oublié du régime et qui collectionne les icônes religieuses pour éviter leur destruction par les athées communistes, le docteur des fous laissé dans cet isolement. Mais surtout Ilona, sa femme, l’amante auprès de qui il a éprouvé l’amour le plus pur et le plus profond, une vraie bénédiction fusionnelle. Ils auront un seul fils, Iochka junior, mais ce n’est pas faute d’avoir baisé et rebaisé. Car il y a beaucoup de sexe animal, vital, instinctif, dans ce roman. Les hommes très jeunes en sont tourmentés, les filles ne sont pas en reste ; on se demande pourquoi il n’y a pas plus d’enfants en Roumanie.

Le roman se déroule sans chronologie, comme les souvenirs affluent, sans aucune incidence de « la politique » dans ce lieu reculé, isolé et préservé. « Il vivait cette permanence comme il l’aurait fait avant, comme du temps qui s’écoule, il la percevait de la même manière, il voyait, entendait, sentait, sauf que les choses n’avaient plus d’ordre établi dans le temps, leur ordre étant celui des causes et des effets. Une chose générait une autre chose qui, à son tour, en générait une autre qui en générait une autre, et ainsi de suite, mais sorties du temps, ces choses ne se passaient plus l’une avant l’autre, avant ou après, plus tôt ou plus tard » p.455.

Le contremaître Vasilé, qui a gardé des « camarades » devenus hauts placés, veille particulièrement sur ce paradis. Il fait partie de cette masse anonyme qui permet le pouvoir, et au pouvoir de durer. « Parce que, mais cela seul les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers et des milliers d’autres hommes qui le soutiennent et donnent l’impression qu’il est excessivement puissant alors que ce sont eux qui le sont et sont prêts à prendre les rênes de l’État » p.276. Ceausescu a été déboulonné en une journée, mais le pouvoir a-t-il changé ? Non, une autre mafia de puissants a pris sa place. « Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. » Pessimisme post-communiste, que seule la Chine a réussi à transgresser. On attend encore la Russie et Cuba…

Épreuves, amour, amitié, alcool – un roman de l’homme vrai, d’un Européen central pris dans la guerre des dictatures et qui s’en fout, vivant sa petite vie comme il doit.

Cristian Fulas, Iochka, 2021, 10-18 2024, 501 pages, €9,90, e-book Kindle €7,99

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Sissian, ville de l’Arménie intérieure

Le bus conduit enfin à Sissian nos jambes fatiguées et nos gosiers à sec de la marche. L’endroit apparaît comme une vraie ville, avec ses rues à angle droit. Le macadam est largement défoncé, mal entretenu. L’hôtel est l’ancien bâtiment soviétique réservé aux apparatchiks en visite. Il a une façade qui en jette avec jardin arboré et bassin, mais un arrière sordide. Nous entrons d’ailleurs par l’arrière pour que le bus puisse décharger les bagages plus facilement.

Un ourson empaillé devant le guichet d’accueil ressemble à un loup agressif, mais griffu. Le guichet est muni d’un hygiaphone comme à la Poste chez nous il y a quelques années encore. Préjugés de toute administration : les assujettis sont des emmerdeurs dont il faut se garder ; les fonctionnaires sont les gardiens des règlements qu’ils délivrent comme un oracle, soigneusement protégés derrière le guichet. Combien faudra-t-il de générations pour que la mentalité administrative disparaisse en Arménie ? Et chez nous ?

Dans le bassin devant l’hôtel, trois gamins jouent dans l’eau. Le plus petit de sept ans marche tout habillé dans la cuve tandis que le grand de neuf ans ne se met en slip pour se baigner que lorsqu’il voit que les filles du groupe le photographie. Il a le corps peu bronzé, rarement poitrine nue. La petite fille, dans les huit ans, reste au bord et se contente de regarder jouer les mâles. Elle ne peut ni se baigner nue ni mouiller ses vêtements, ce sont là rudes manières de garçons dont le corps a besoin de sensations fortes. Ainsi se font les préjugés, dès la prime enfance.

Les chambres sont vastes mais mal foutues, à la soviétique. La seule fenêtre donne sur l’arrière de l’hôtel et est réservée à la salle de bain, pièce qui tient toute la façade ! La chambre sans fenêtre n’est donc chichement éclairée de jour que par la porte de la salle de bain si elle est ouverte… Le mobilier est du style petit-bourgeois (ou prolétaire imbu), typique de ce modernisme de l’est balourd et clinquant : nappe de velours synthétique, tapis mal imprimé, lustre kitsch à la lumière chiche, lit matrimonial plaqué de faux bois, miroir placé dans un coin pour que personne ne s’y voie, téléphone vert-pomme sans cadran, uniquement pour communiquer avec la réception qui centralise et surveille…

Nous avons rendez vous pour aller dîner au restaurant Lalaneh, « le » restaurant officiel qui ouvre sur la place principale. Sa porte est fermée, nous entrons une fois de plus par l’arrière. Explication : il est réservé pour tout un mariage, fort bruyant avec chanteur aux baffles impressionnants et karaoké. Nous passons par les cuisines pour gagner une salle isolée du micro qui beugle des tubes à la mode d’ici. Quand un petit garçon entrouvre la porte pour voir qui est là, nous en recevons des bouffées dans les oreilles.

Aux nombreuses entrées de légumes cuits et crus s’ajoutent de la charcuterie et plusieurs sortes de fromages. Le jambon sec entouré d’une pâte au paprika est solide à mâcher mais fort gouteux. Un plat d’herbes aromatiques fraîches accompagne les tomates et concombre de rigueur : basilic, estragon, aneth, persil, coriandre, cardamone. On croque les tiges telles quelle. Suit un ragout de mouton à l’eau avec pommes de terre, tomates, poivrons, oignons – et un piment pour donner le piquant. C’est excellent de simplicité. Le dessert est un paklava, feuilleté aux noix et au miel, spécialité du pays. Des pichets de jus de cynorrhodon orange épais agrémentent l’eau minérale et la bière que j’achète pour 300 drams (60 centimes d’euro) la bouteille d’un demi-litre. Le jus orange a peu de saveur mais rafraîchit bien le gosier en cas de brûlure au piment. J’en profite pour nourrir de restes de mouton un minet tigré gris qui vient miauler désespérément à la porte sur la rue.

Nous sortons le lendemain matin à pied visiter l’église Saint-Jean de Sissian qui date du VIIe siècle. Elle est tétraconque avec rentrants antisismiques – pour causer comme la guide. Ce qui veut dire simplement qu’elle a un chœur et trois chapelles, que ses murs extérieurs ne sont pas droits mais bâtis en coins rentrant pour que le mouvement sismique se répartisse sur les piliers.

Les deux popes, qui s’affairent à épousseter les ornements du chœur avec une sorte de balais tenu en l’air, puis discutent dans la sacristie avec l’air important, portent la barbe. Avec leur long visage persan et leur robe noire, on dirait des khomeynistes. Pour un historien formé aux frises babyloniennes, ils ont plutôt le profil assyrien.

Un monument large et fraîchement fleuri, aux trois aigles sculptés, en contrebas de l’église, a l’apparence stalinienne de tout ce qui est bâti en ville. Mais il s’agit d’un commémoratif aux soldats arméniens tombés il y a dix ans pour le Haut-Karabagh.

En revanche, de jour, la place du peuple (rebaptisée de la République) et sa maison commune massive flanquée de lions carrés de profil, reste dans la tradition prolétaire.

Une épicerie bazar qui vend de tout quand il y en a (à la soviétique), permet des achats massifs d’eau en bouteille et de Coca pour les gourmandes. Elle est installée, comme deux autres à côté, au rez-de-chaussée d’un immeuble « grand ensemble » typique des banlieues de l’est.

Balcons garni de linge qui sèche et chacun une parabole pour la télé, vélo monté pour éviter le vol, fils qui pendent pour relier on ne sait quoi, fuites d’eau sporadiques. Des compteurs à gaz jaunes sont autant de preuves individualistes du socialisme réel. Heureusement que la façade est plaquée de basalte d’un rose sombre, car le béton brut comme à Moscou serait sordide.

Malgré ce décor déprimant, les habitants vivent et sourient. Des femmes font leurs courses et papotent, un couple se tient en sous-vêtements sur leur balcon du premier étage au-dessus de la rue et échangent des propos avec une vieille en fichu et cabas. Des gamins en débardeur, short et tongs regardent de tous leurs yeux les étrangers, mais sans ostentation, ne dédaignant pas sourire en réponse à nos regards.

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