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Reliez le savoir à la nature, dit Alain

Le philosophe Alain 1910 rêve sur l’almanach. Les paysans le lisent, dit-il. « Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont déjà jalons sur leur projet. »

Bon, mais tout commence par les étoiles. Leur départ et leur retour, qui est le squelette de l’almanach. « Une année, c’est un tour complet des étoiles. » Elles marquent les saisons. « Ce n’est pas un petit travail que d’expliquer la relation entre l’Ourse qui tourne au ciel et l’oiseau qui fait son nid. Mais encore faut-il commencer par la remarquer. Je dirais même par l’admirer. » Or, dit Alain, les paysans ont un peu oublié ce regard vers les étoiles. Le laboureur lit maintenant le journal. « C’est la ville qui imprime l’almanach et à la place des mois qui sont au ciel. Elle nous dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches, selon le commerce et les échéances. » Et de nos jours, les paysans ne sont plus guère des paysans, à part les bergers et les maraîchers bio peut-être. Ils sont devenus des industriels, plus portés à regarder le net et leurs applications météo que les étoiles.

Tel est le progrès, qui sort de terre pour aller en ville. Mais que connaissent les gens des villes de la nature ? Ou de la marche des saisons et des astres ? Restent les fêtes traditionnelles, précieuses pour se souvenir du lien entre les humains et le monde qui l’environne. « Heureusement, la nature célèbre aussi Noël et Pâques. Heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans les bois. » Haro sur les woke qui voudraient éradiquer les fêtes traditionnelles au nom du « respect » des autres coutumes !

Alain, le philosophe, rêve donc d’un grand almanach qui servirait à tous, des écoliers aux adultes. « Dans l’almanach auquel je rêve, on verrait l’année tourner sur ses gonds ; c’est ouvrir de grandes portes sur l’avenir, et élargir l’espérance. Les hommes seraient plus près d’être poètes, et plus généreux, s’ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers. » Un rêve communiste de relier l’homme à sa propre nature, que le travail industriel parcellaire a brouillé.

Il a une fibre pré-écologiste, ce philosophe, au début du 20e siècle. Il garde un côté romantique à la Rousseau ou à la Chateaubriand, avec en plus ce souci positiviste du savoir et de l’instruction. Commencez par le tracé des étoiles, la course du soleil et les phases de la lune. D’où les saisons et les travaux des champs et du jardin. « On en parle assez dans tout almanach, et c’est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la chimie et de la médecine, l’almanach serait un beau livre. Quoi de plus ? Une bonne géographie de la région ». A partir de là, les ressources, les productions agricoles et industrielles, les échanges, le mouvement de la population. L’histoire viendrait tout naturellement. Au fond, l’instruction à l’école n’est autre chose que cette description systématique de l’univers et de ses liens avec les hommes, pense Alain.

De nos jours, la spécialisation vaut tout. Chacun ne voit que le petit bout de sa lorgnette, assis tout seul devant son ordinateur « personnel » (Personal Computer). Pas de synthèse, pas de vision globale, mais son petit travail tranquille de petit esprit dans son petit coin, à petit feu. D’où la difficulté à concevoir un avenir (no future), à envisager la Dette publique (je paye déjà trop d’impôts), de penser à l’intérêt général (les politicards ne regardent que leur ego). Heureusement que le climat se rappelle à nous de temps à autre (ouragans, canicules, sécheresses, inondations, tsunamis, glissements de terrain, tremblements de terre), en attendant des chutes d’astéroïdes ou une bonne vieille pandémie qui effraie – ou encore les sanctions des marchés et le recours au FMI. Ce n’est que dans la peur du réel que l’humain en revient au réel.

Dommage qu’il ait coupé ce lien avec la nature et les forces de l’univers, car il dérive dans l’imaginaire et le délire de l’utopie. Alain nous le rappelle avec son tout bête almanach.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Étiolles au musée de préhistoire de Nemours

Article repris par Ideoz.

J’ai déjà évoqué Étiolles pour sa découverte, à laquelle j’ai participé à la fin de mes seize ans. Étiolles reste un chantier école pour les étudiants archéologues de l’université de Paris 1 Sorbonne, mais est aussi au musée. La petite ville de Nemours, assoupie au bord du Loin en Seine-et-Marne, a ouvert en 1981 le musée de préhistoire de l’Île-de-France. L’époque était à la mode rétro, élever des chèvres, restaurer les vieilles pierres, marcher en sabots (suédois). Le musée de l’architecte Roland Simounet s’est donc installé à l’écart du centre ville, dans les bois, en même temps que le collège. Les neuves frimousses côtoient les plus anciens silex. Le béton brut du musée s’ouvre par des puits de lumière et de grandes baies sur les arbres alentour, illusion d’être ramené aux âges farouches…

La création d’un musée offre de la place pour tout ce qui est trouvé au même moment. Les visiteurs peuvent ainsi voir un moulage de l’habitation n°1 de Pincevent, dans une pièce assombrie pour créer une « atmosphère ». Cette ambiance ne plaît pas à tous les petits, j’ai vu l’un d’eux hurler de terreur en imaginant des monstres assoupis, restes de télé mal digérés parce que les parents laissent regarder n’importe quoi à n’importe quel âge. Le moulage du foyer W5 d’Étiolles est en bonne place, mais lumineux. Autant le visiteur est incité à rêver dans l’obscurité sur Pincevent, autant Étiolles est présenté comme chantier école à la lumière. C’est un théâtre scientifique avec truelles et grattoirs, mètre pliant et carroyage, sur planches à plots destinées à préserver le sol archéologique.

Une pièce entière est consacrée au Magdalénien, cette période séparée de nous en gros de 10 à 15000 ans. Le climat était plus froid, les humains vivaient de chasse, pêche, nature et traditions, suivant les bonnes habitudes. Ils poursuivaient troupeaux de rennes dans leur migration saisonnière à la recherche d’herbe grasse. Cela permettait aux hommes d’exploiter le silex affleurant en certains endroits, de pêcher sur la Seine et ses affluents, et de ramasser les baies, herbes et champignons comestibles sur les pentes. Des coquillages inconnus dans la région et des variétés de silex que l’on n’y trouve pas montrent que des contacts étaient entretenus avec d’autres communautés humaines vivant ailleurs.

Les activités étaient principalement pour se nourrir, s’abriter, se vêtir et s’outiller. Le soir à la veillée, ou lors de cérémonies magiques, les traditions s’exaltaient pour dire l’origine et le destin, chanter la gloire du clan et des grands personnages. Chamane ou chamasesse, ancien ou ancienne, guérisseur ou guérisseuse, donnaient un sens à l’existence.

Les enfants apprenaient tout petit sur l’exemple de leurs parents ce qu’il faut faire et ne pas faire, non pas d’une quelconque morale « révélée », mais simplement pour survivre. Si les activités les plus physiques étaient probablement masculines (vigueur musculaire oblige), rien ne permet de penser que les femmes ne taillaient pas le silex ou ne chassaient pas avec les hommes et les adolescents. Tous les pionniers le savent, la survie en milieu hostile exige de chaque individu la plus grande autonomie et réduit la spécialisation sexuelle ou sociale.

Les grandes lames de silex, qui font la réputation du site magdalénien d’Étiolles chez les archéologues, étaient tirées par percussion indirecte, un os ou un bois faisant levier pour détacher la pièce. En reconstituant le nucleus (noyau originel de silex brut), les préhistoriens permettent de donner du mouvement aux objets. Chacun étant relevé précisément sur le sol archéologique, un schéma se trace aisément entre les morceaux qui se remontent sur le nucleus commun. On peut ainsi formuler des hypothèses sur l’endroit (de taille, de retouches, d’usage ou de déchet), sur la succession des mouvements (éclats corticaux, éclats de préparation, outils, finition) et sur la répartition sociale des tailleurs (confirmé, apprenti, gamin imitant).

C’est ce qu’il y a de plus émouvant : faire lever les gestes humains des millénaires. L’outil de silex une fois taillé, il pouvait servir à chasser, gratter les peaux, couper les viandes, écharner les os, tailler le bois et mille autres usages dont un canif donne une assez belle idée à la campagne.

Les os travaillés en harpons, en alènes et  en aiguilles à chas permettent d’imaginer un artisanat du vêtement et de la tente, issu de pauvres bêtes (comme écrit le Cancre des dictées).

Outre le moulage du sol, le musée de Nemours recèle le trésor d’Étiolles : le galet gravé. Sur la face et sur l’avers, à chaque fois un cheval, dessiné de stries dans la pierre. On distingue parfois l’ébauche d’un autre animal, mais surtout une figuration humaine derrière le grand cheval.

Sur deux pattes, cuisses musclées, sexe tendu, bras levés, tête couverte d’un masque chevalin, naseaux et œil dardant des rayons, la « créature » fait penser aux déguisements des rituels chamaniques. Mais ce n’est qu’hypothèse. Certains (certaines, pour cause de féminisme ?) voient dans « le sexe » un « sein flasque » puisque placé au-dessus de l’entre-jambe. Mais la musculature impressionnante des cuisses me laisse dubitatif sur l’aspect féminin de la créature. D’autant que le cheval est indubitablement un mâle, le sexe clairement dessiné.

L’animal, en tout cas, est bien dessiné, d’un trait sûr comme à Lascaux, grotte peinte à peu près à la même époque. Faut-il y voir une exaltation religieuse de l’animal fétiche chassé pour sa viande, ses tendons, ses os ? Deux traits sur le flanc peuvent montrer qu’il est en train de mourir, haletant selon les traits qui échappent des naseaux. Est-ce un hommage à sa beauté charnelle arrêtée dans son mouvement, une excuse pour avoir ravi sa vie, la reconnaissance de sa vigueur musculaire masculine ? C’est le cas encore de nos jours chez les peuples animistes, mais nous ne pouvons qu’inférer de notre humanité d’aujourd’hui les croyances éventuelles de l’humanité d’hier, sachant que les Magdaléniens étaient des Homos sapiens sapiens comme nous.

Vous trouverez bien autre chose dans ce musée, des silex issus des fouilles de Daniel Mordant un peu partout ou Béatrice Schmider à Saint-Sulpice de Favières, entre autres, une barque fossile du néolithique à Noyelles-sur-Seine, des épées et de haches de l’âge du bronze, un casque gaulois, des verres gallo-romains… Philippe Andrieux a reconstitué l’expérience des métalliers du bronze, dans des fours de fortune faits de terre et d’un soufflet de peau.

Chaque jour que l’été fait, une animation est effectuée sur un sujet : la chasse, l’alimentation, les outils, le feu, la protohistoire… Une partie est destinée aux enfants, avec toucher des armes et broyage du grain à la meule. Toucher, mimer, ils adorent ça. Leur imagination travaille bien plus que par les mots du prof !

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