Penser l’avenir avec Tony Judt

Enseignant d’histoire européenne à Cambridge, Oxford, Berkeley et autres lieux, Tony Judt est mort de la maladie de Charcot en août 2010. Son dernier recueil d’articles sur l’histoire contemporaine est en quelque sorte son testament. Il y évoque le terrible XXe siècle dont il a connu la fin, étant né en 1948. Le mal, les intellectuels, l’État, la mémoire, le demi-siècle américain sont les principales têtes de chapitres. Il sollicite entre autres Arthur Koestler, Hannah Arendt, Albert Camus, Louis Althusser et Jean-Paul II, la défaite de 40 et la guerre des Six Jours, Kennedy, Kissinger et la guerre froide. Ses quelques trente pages d’introduction sont un condensé de méthode. Pour lui, nul ne peut penser l’avenir en restant dans le présent perpétuel. Le passé est indispensable pour la profondeur qu’il donne aux événements et pour le contraste rationnel qu’il apporte aux ombres émotionnelles.

La décennie américaine, de la chute du Mur en 1989 et de l’URSS en 1991 jusqu’à la guerre d’Irak en 2003, est une suite « d’occasions manquées et d’incompétence politique de part et d’autre de l’Atlantique ». Les « demi-vérités intéressées » nous donnent des œillères et nous empêche de voir le monde tel qu’il va. Ces illusions sont « le triomphe de l’Occident, la fin de l’Histoire, le moment américain unipolaire et la marche inéluctable de la mondialisation et du marché. » Rien de tout cela n’est faux, rien n’est entièrement vrai. Le passé ne nous intéresse plus alors qu’il le devrait. C’était « avant », mais cela ne veut pas dire que tout va bien et que les horreurs ne peuvent renaître. Justement, les voici ces temps derniers qui rentrent par la fenêtre…

L’amnésie, sous la forme du « devoir de mémoire » fige le passé en mausolées qui n’ont plus rien à dire :

  • ou c’est la nostalgie (ah ! ces Trente glorieuses ! ce de Gaulle !)
  • ou c’est le triomphalisme (ah ! la Grrrraannddde Victoire de 1945 ! la colonisation, enfin terminée !)
  • ou c’est l’Horreur absolue pédagogique à laquelle rien – jamais – ne pourra être comparé (l’Holocauste, plus jamais ça !).

Mais pour l’avenir, on fait quoi ? Le martyre des Juifs a déjà masqué le génocide rwandais comme l’éradication ethnique par les Serbes. De Gaulle sert d’alibi à tous les politicards qui veulent se faire un nom, à droite comme à gauche, voire aux extrêmes (eh oui, « Colombey-les-deux-mosquées » est un mot de de Gaulle à Alain Peyrefitte). Quant à l’État-providence, yaka conserver les zacquis, entend-t-on mâchonner à gauche. Comme si c’était évidemment possible sans rien changer dans un monde qui n’est plus le même, sans rien remettre en question alors qu’on a décolonisé justement pour permettre l’émergence de pays peuplés…

La mémoire sert d’alibi à tous ceux qui se sentent victimes de quelque chose – cela les dispense de se bouger, ils attendent des autres des hommages au détriment de la destinée commune. Il est de bon ton aujourd’hui de dénigrer l’histoire Épinal, simpliste mais qui soudait la nation. Elle fournissait au moins des exemples passés pour agir au présent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le présent manipule le passé pour exister ! L’expansion de la communication aboutit à la fragmentation de l’information ; plus personne pour faire la synthèse (regardez par exemple l’état lamentable du journalisme « citoyen », réduit aux invectives et dénonciations complotistes sur AgoraVox). Chacun reste dans la bulle revendicatrice de sa minorité communautaire, en braillant contre les autres pour se faire mousser…

Alors qu’il faudrait penser la guerre, l’État, la démocratie et la pensée, le mal et la peur :

  • « Nous avons oublié le sens de la guerre (les Américains tout au moins) », guerre continentale, coloniale, civile. Les États-Unis n’ont jamais été occupés au XXe siècle, ils n’ont jamais souffert des conséquences d’une défaite. Pour eux la guerre est « bonne », elle sert leurs intérêts et l’armée est glorifiée. Ce qui explique leur façon différente de la nôtre de concevoir les affaires internationales.
  • Essor des États-nations au début du siècle puis leur dissolution dans les traités, les multinationales, les organisations internationales, le libre marché des hommes, des capitaux et des marchandises. Démantèlement de l’État-providence qui veille aux besoins et minimise les risques. Peut-être faudrait-il réhabiliter l’État en partie, alors que la stabilité et le bien-être tenu pour acquis depuis 1945 peut être brutalement remis en cause par la dette, les délocalisations, le chômage de masse, la montée de ressentiment des déclassés, l’échec scolaire et la panne de l’ascenseur social ? Sans État, Haïti part à la dérive…
  • La démocratie se dilue dans l’économie quand tout va bien. Mais tout va-t-il si bien ? Il n’y a plus de grands récits de la Nation, de l’Histoire ni du Progrès, mais qu’y a-t-il donc à la place ? Les intellos ont disparu. Nés avec l’affaire Dreyfus pour dresser la justice face à la raison d’État, ils ont sombré avec le mirage communiste qui les a conduits à justifier la contrainte au nom de la liberté et la normalisation de la pensée au nom de prétendues lois de l’histoire (qu’ils étaient les seuls à pouvoir interpréter). Est-ce pour cela qu’il ne faut plus d’intellectuels ? Pourtant à l’Est, au Sud, ceux qui subsistent montrent leur utilité. Le prix Nobel chinois, la démocrate birmane, le journaliste cubain ou le cinéaste iranien disent l’enfermement de leur société.
  • A l’inverse, le terrorisme est amalgamé dans un seul sac. Abstraire la méthode pour en faire une menace globale ne nous permet pas de comprendre. Il y a là, comme hier avec le fascisme, « rétrécissement idéologique de notre champ visuel ». Il n’existe pas une Internationale terroriste mais de multiples groupes aux objectifs sans liens. De même le capitalisme n’est pas une Hydre monomaniaque mais se décline selon les cultures – et il a une histoire.
  • La peur ressurgit. Comment y faire face sinon en examinant « comment nos prédécesseurs du XXe siècle ont réagi à ces dilemmes, par bien des côtés, comparables » ? La peur est le mal du siècle : « La peur du terrorisme, bien entendu ; mais aussi, et peut-être plus insidieusement, la peur d’un changement rapide au point d’en être incontrôlable, la peur de perdre son emploi, la peur de céder du terrain à d’autres dans une distribution toujours plus inégale des ressources, la peur de perdre le contrôle des circonstances et routines de la vie quotidienne. Et peut-être surtout, la peur que nous soyons incapables d’infléchir le cours de notre vie, mais aussi que les détenteurs de l’autorité aient perdu la main au profit de forces qui leur échappent. »

Pas mal vu pour ce que nous vivons aujourd’hui !

  • Peut-être les leçons du siècle montrent-elles que seule la politique a le pouvoir de donner confiance à une société ?
  • Qu’elle est la contrainte collective débattue et assumée pour assurer certains filets de sécurité sociaux par une relative restriction des inégalités de revenus et de richesses ?
  • Que l’État est donc nécessaire, pas en tout, mais tout à sa place ?

« Dans un monde de plus en plus polarisé entre des individus isolés et exposés, et des forces mondiales échappant à toute régulation, l’autorité légitime de l’État démocratique pourrait bien être la meilleure espèce d’institution intermédiaire que nous puissions imaginer. » Après tout Beveridge, l’inventeur après 1945 de l’État-providence, était un libéral. Tout comme le père du libéralisme, Adam Smith, avait écrit un « Traité des sentiments moraux ». Nul n’envisage l’économie libérale sans politique régulatrice. Fernand Braudel n’a admirablement montré dans l’histoire : les capitalismes puissants sont ceux qui prospèrent à l’abri de sociétés où l’initiative est servie par un État affirmé. Que fait d’autre la Chine aujourd’hui ? Et les États-Unis ? La France est devenue trop petite face aux mastodontes mondiaux, mais que fait l’Europe ?

L’alternative, car il y en a une selon l’auteur, est inquiétante : « Notre culte contemporain de la liberté économique, associé à un sentiment accru de peur et d’insécurité, pourrait se solder par un recul des services sociaux et une régulation économique minimale, mais s’accompagner d’une large surveillance gouvernementale des communications, des déplacements et de opinions. » Une sorte de fascisme doux.

Il donne largement à penser, Tony Judt, non ?

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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