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Flaubert, leçon du bien écrire

Dans sa Correspondance tome 2 de la Pléiade, qui court de 1851 à 1858, Flaubert écrit Madame Bovary puis commence Salammbô. Ses lettres à sa maîtresse Louise Colet, puis à celle de son admiratrice Mademoiselle Leroyer de Chantepie, donnent des leçons d’écriture à ces femmes qui se piquent de romans et de vers. Flaubert s’isole pour travailler : « Je vis comme un ours et je travaille comme un nègre » (26 décembre 1858). Il leur expose sa conception de l’écriture en trois concepts : le fond, la couleur et le style.

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Le fond, c’est l’histoire à raconter.

Le roman doit s’égrener comme des perles sur un fil. Le fil est le fond. Pour cela, se pénétrer du sujet, le faire sien. Un fait divers donne l’histoire de Madame Bovary, mais c’est pure invention que Salammbô. A chaque fois il faut cependant se mettre dans l’époque, visionner le lieu, être chacun des personnages. Faire un plan avant de commencer. « Réfléchis, réfléchis avant d’écrire. Tout dépend de la conception. Cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux résumé et précepte de toutes les œuvres d’art possibles » (13 septembre 1852).

La couleur, ce sont les perles du collier.

Il faut écrire avec fougue – Flaubert parle de « lyrisme ». « La vie ! la vie ! bander, tout est là ! (bander = le mot manque dans l’édition Conard ajoute, imperturbable, l’éditeur de la Pléiade). C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d’une œuvre gît dans ce mystère, et c’est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l’esprit, définition de l’éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité » (15 juillet 1853). Chaque détail doit faire « vrai », même si tout est inventé. Pour cela, il faut se mettre dans la peau du créateur de monde, être comme Dieu dans sa Création : aussi imaginatif et aussi impassible à la fois. La couleur, ce n’est pas le prêche ni la déclamation. « Pour qu’un livre ‘sue’ la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l’idée même » (6 août 1857). L’auteur doit s’effacer devant ses personnages. Si l’on ne sait faire autrement que de donner son opinion (comme Voltaire), autant écrire ses Mémoires ou des pamphlets – pas être romancier. « Tu t’étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu. Tu trouves qu’elles sont bien écrites. Belle malice ! Là, j’écris ce que je pense. Mais penser pour d’autres ce qu’ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence ! » (30 septembre 1853).

Le style enfin est la précision clinique apportée à la phrase.

Il s’agit de construction, de précision et d’euphonie. Une phrase doit se tenir debout toute seule – avoir un sens. « Demande-toi à chaque phrase ce qu’il y a dedans » (28 décembre 1858). Elle doit user de tout le vocabulaire de la langue française pour dire précisément – comme un savant – ce qu’il en est. Elle doit pouvoir se dire à haute voix – se gueuler – comme un vers poétique. « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » (22 juillet 1852). Et encore – lyrique : « Écrivons, nom d’un pétard ! Ficelons nos phrases, serrons-les comme des andouilles et des carottes de tabac. Masturbons le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures. Il faut que tout en pète, monsieur » (3 décembre 1858 à Ernest Feydeau son neveu). Le style ne naît pas tout armé du cerveau du romancier : il se prépare, se polit, se façonne. Pour cela, rien de mieux que de prendre exemple sur les Grands. « C’est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l’habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s’infiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne. (…) Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maîtres » (6 juin 1853 à Louise Colet). Le style dont rêve Flaubert est une souplesse de langue et une profondeur de vue sans cesse reculée : « J’en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu’un fera quelque jour (…) et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu, un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée voguerait enfin sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière » (24 avril 1852).

Bureau de Gustave Flaubert à Croisset

Bureau de Gustave Flaubert à Croisset

Tout cela est une vocation, un savoir-faire, un labeur.

La vocation est de quitter le siècle pour vivre dans un ailleurs : « Un livre n’a jamais été pour moi qu’une manière de vivre dans un milieu quelconque » (26 décembre 1858). Le savoir-faire est un travail de forçat, comme tout métier qui se respecte. Pas de génie sans travail. « Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution. Un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l’innéité et de l’éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l’illumination. (…) On n’arrive à ce degré-là que quand on est né pour le métier d’abord, et ensuite qu’on l’a exercé avec acharnement pendant longtemps » (31 mars 1853).

Mais après, quelle récompense ! « N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse chose que d’écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd’hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entre-fermer leurs paupières noyées d’amour » (23 décembre 1853). Amis qui écrivez, soyez les chevaux, les feuilles, le vent et le soleil rouge ! Vous connaîtrez ainsi non pas le bonheur de vous « exprimer », mais la joie de la création, qui est bien autre !

Gustave Flaubert, Correspondance tome II 1851-1858, édition Jean Bruneau, Gallimard Pléiade 1980, 1568 pages, €61.00

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