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Elisabeth Taylor, Une saison d’été

Elisabeth Taylor (à ne pas confondre avec Elisabeth Taylor, la seule que le Gogol yankee met en avant pour des questions de fric, toujours le fric…), est un écrivain anglais de sexe féminin, décédée en 1975 à 63 ans. Elle décrit la société de son temps, notamment l’après-guerre des années 50, de façon magistrale et caustique. Aucun personnage ne trouve entièrement grâce à ses yeux, ce qui fait le sel de ses histoires.

Le sujet de l’été, c’est « l’amour ». Un mélange de désir sexuel et de besoin d’attention, qui se décline suivant les âges – et les générations. La nouvelle (fin des années 50) est « libérée » comme on le dira bientôt, tandis que l’ancienne en reste aux mœurs compassées du can’t. Trois couples : Kate, veuve dans la quarantaine remariée à Dermot, de dix ans plus jeune ; Tom, son fils de 22 ans, tombé amoureux de la fille d’une amie de ses parents qui revient à Londres, Minty, diminutif d’Araminta ; Lou, sa fille de 16 ans encore en pension au collège, raide dingue du vicaire Blizzard.

Problème du couple mal assorti de Kate et Dermot, mal vu par la famille et la société. La sensualité érotique n’est pas convenable, or Kate adore se faire prendre par son mari en pleine vigueur de sa trentaine, à peine plus âgé que son fils. Même dans le jardin, à la vue de tous. : « Il ramena ses épaules contre lui et glissa les mains à l’intérieur de son chemisier fin. Elle lâcha ce qu’elle cousait sur ses genoux et ferma les yeux, brusquement envahie par une sensation de vertige, par le désir. Une seconde, pressant la tête contre lui, elle eut envie qu’il la prenne ici, en ce moment même – en vue de la maison, avec Ethel qui regardait peut-être par une fenêtre d’en haut, Mrs Meacock qui sortait pour cueillir un peu de menthe, ou le jardinier revenant chercher quelque chose qu’il avait oublié ; mais la sensation extrême, après l’avoir entraînée dans les airs à un rythme vertigineux, l’abandonna de nouveau. Elle se sentait faible, vide comme une noix creuse, et il sentit que son pouls redevenait peu à peu normal. Il retira ses mains de son corsage et lui caressa les cheveux.

Tu me prends trop par surprise, dit-elle.

j’en suis heureux. » Il s’assit près d’elle et elle se remit à coudre.

C’est une journée de surprises » dit Kate. »

Dermot ne travaille pas, fils à maman instable qui ne réussit jamais rien, et que sa mère Edwina pousse sans cesse auprès de ses relations. « Comment osent-elles discuter de moi en mon absence ? pensait il. Pour lui, Kate était autant à blâmer que sa mère. Elle le traitait comme un enfant. Leur projet ridicule, l’humiliaient tant que chacun des mots qu’elles employaient à ce propos, laissait une trace indélébile. Il ne pouvait pas courir ce risque plus longtemps, redoutant d’entendre quelque chose de trop monstrueux, quelque chose dont son fragile amour-propre ne se remettrait jamais, et qui ne séparerait de Kate qu’il aimait si profondément. »

Tom, le fils, travaille, mais auprès du grand-père, dans l’usine où il s’ennuie comme un rat mort. Il a pris pour maîtresse une fille au prénom exotique d’Ignazia de sa « bande de Chelsea », comme dit le vieux, réprobateur, pour évoquer le quartier des artistes à l’ouest de Londres. Et Tom culbute volontiers ses conquêtes sur le siège arrière de la voiture, tradition des années 50.

Lorsque les Thornton reviennent de leur long séjour ailleurs, deuxième partie du roman, c’est la révolution dans le manoir tranquille. La jeune Minty s’est transformée en femme. Elle est jeune, bien roulée, affranchie, et travaille comme mannequin haute couture pour la haute société. Tom l’emmène au pub, au restaurant, au cinéma, se met en quatre pour elle. Il rompt avec Ignazia, trop commune. Sa choucroute de cheveux, haute de quinze centimètres comme c’était la mode à la fin des années cinquante, gêne les spectateurs, mais elle s’en moque ; Minty ne fait que ce qu’elle désire. Elle se laisse d’ailleurs draguer tout autant par Dermot, qui l’emmène faire des tours dans sa nouvelle voiture ; elle aime la vitesse. Quant au père de Minty, Charles, veuf lui aussi, il incline pour Kate, dont il était l’ami de collège de son mari décédé Alan. Ils pique-niquaient ados en « se servant de leurs nombrils comme salière », lui dit-il sensuellement. Il est de sa génération, mieux assorti ; et ce qui doit arriver arrivera.

L’été avance, l’automne se profile dans la touffeur et les orages, avec le départ programmé du père Blizzard qui fait pleurer l’ado Lou, tandis qu’elle prépare son inévitable « malle de collège » pour le train de la rentrée. Les relations de Kate et de Dermot se tendent, le mari étant honteux de ne pas réussir à trouver un emploi à la mesure de ses indigentes capacités ; il évacue son irritation en frimant en voiture avec la jeune et pas farouche Minty. Le désir de Tom s’exacerbe, alors que son grand-père le promeut enfin à l’usine tandis que Dermot sort de plus en plus ouvertement avec Minty. Jusqu’à la cuisinière du domaine, Mrs Meacock, qui commence à faire ses valises pour aller voir ailleurs.

La tante Ethel, éternelle célibataire qui a vu grandir les enfants et passer les couples, reste le seul pôle stable de la famille, percluse en petites habitudes étriquées. Elle fantasme sur les accouplements des uns et des autres dans les lettres qu’elle écrit religieusement à son amie Gertrude, dingue d’oiseaux en Cornouailles et vieille fille comme elle. La vie « comme il faut » qu’elle a, dont rêvent les bourgeois prudes, est-elle la bonne ? Même les fleurs et les oiseaux font l’amour toute la journée.

Et c’est le drame, la chute finale, les trois coups du destin. Désir et colère, aspiration à la tranquillité à une heure de Londres et bouleversement des passions. Le rééquilibrage des balances. Tout n’est que surprises renouvelées. La vie comme elle va, quoi. Du grand Elisabeth Taylor, du grand roman psychologique anglais. Un critère : on a envie de le relire.

Elisabeth Taylor, Une saison d’été (In a Summer Season), 1961, Rivages poche 1995, 277 pages, €8,15

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Rosamond Lehmann, L’invitation à la valse

Fille d’un député libéral rédacteur en chef du Daily News, Rosamond, née en 1901, est au Royaume-Uni la femme libérée qui étudie la littérature à Cambridge, se marie deux fois et a deux enfants, puis prend successivement deux amants. Elle écrit des romans depuis ses 26 ans et L’invitation à la valse est son troisième. Elle y décrit de façon romancée le lancement dans le monde d’une jeune fille de 17 ans, Olivia, élevée sous serre dans le manoir anglais de tradition entre un père usé par la guerre de 14, une mère qui fut belle autrefois, une grande sœur qui veut vivre sa propre vie et un jeune frère encore au collège.

L’intérêt aujourd’hui est surtout sociologique. Ces grandes familles de haute bourgeoisie du début du siècle XX passionnent par leur côté forteresse, nid précieux, d’où les garçons vont s’envoler pour l’université ou la marine, et les filles convoler dans le conventionnel mariage. Rien de tel alors que les bals, versions antiques de nos rallyes bourgeois, pour rencontrer la gent masculine et flirter aux yeux autorisés de tout le monde. De quoi se côtoyer, se frotter et même s’embrasser, avant de consommer. Chacun s’évalue et se jauge, la nuance et la couleur des robes est cruciale côté filles, l’habileté à la danse et à la conversation côté garçon.

Olivia, pour son premier bal, est prise dans un tourbillon de sensations et de relations neuves qui la saoule. Elle ne sait plus où elle en est. Elle aimerait bien épouser Rollo, le fils de la maison invitante, le frère aîné de son amie Marigold, mais celui-ci est pris par une jeune blonde intellectuelle – elle ne fait pas le poids. Elle voudrait se remémorer au bon souvenir d’Archie, un garçon avec qui elle a dansé lors d’un bal prépubère mais ce dernier l’ignore et feint de ne plus la connaître – pas son style. Elle est poussée par la maîtresse de maison qui a promis à son amie de faire s’amuser son fils asocial, dans les bras d’un poète marginal qui hait la société – mais ne peut se faire à son caractère hanté et haineux. Elle danse avec un aveugle marié, une balle lui ayant tranché le nerf optique lors de la « grande » guerre ; il élève des poules avec on infirmière devenue sa femme et avec qui il a eu une petite fille – rien à faire avec lui. Alors qui ? Rien pour le moment.

Au fond, Olivia découvre le monde. A la fois le monde social et le monde humain. Tant de diversité ! Tant de petites passions ! Si sa sœur Kate trouve de suite chaussure à son pied, Olivia reste en route. « Mais ça ne fait rien. Moi aussi j’ai à penser à beaucoup de choses », dit-elle à la fin. Elle est jeune, elle a le temps. « Des paroles, des regards, des gestes – c’était tout simplement extraordinaire. La vie. (…) Tout va commencer. » Comme le vent qui déboule, la vie s’engouffre en elle et elle va surnager. Une intéressante psychologie.

Rosamond Lehmann, L’invitation à la valse (Invitation to the Waltz), 1932, 10-18 1988, 255 pages, €10,79 e-book Kindle €12,99

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Colette et Willy, Claudine s’en va

Claudine mariée en a marre, elle s’efface. Ou plutôt Colette elle-même, forcée de donner une suite à sa série à succès, au détriment du talent. Car si le roman est homogène, centré sur la personnalité d’Annie que Claudine mettra en valeur, il se disperse en bavardages et descriptions pour faire du volume. Ainsi explore-t-on le salon du mari, va-t-on à la campagne chère à l’épouse, part-on en ville d’eau à Arriège (ville inventée sur le modèle d’Uriage), assiste-t-on au festival Wagner à Bayreuth avec Siegfried Wagner, fils aîné du maître en chef d’orchestre pas terrible, et lit-on enfin la lettre interminable et vulgaire de Maugis qui déblatère sur les acteurs et les personnes…

Claudine s’efface car elle n’est ici que faire-valoir. Le roman est le Journal d’Annie, une jeune campagnarde velléitaire tombée amoureuse dès son enfance d’un garçon de quatre ans plus âgé qu’elle, qui l’associait à ses jeux, la protégeait. A 9 ans, elle a eu une bouffée de sensualité pour lui, son « premier rêve, le garçon de 13 ans, nu sous le maillot de laine » p.625 Pléiade. A 16 ans, Alain lui a déclaré qu’il l’épouserait ; elle avait 12 ans. A 24 ans, il l’a fait et elle, à 20 ans, s’est laissée faire. C’était naturel, normal, évident. « Cet Alain ! Je l’aimais à douze ans, comme à présent, d’un amour confus et épouvanté, sans coquetterie et sans ruse. Chaque année nous vivions côte à côte pendant près de quatre mois (…) Il m’emmenait, nous lisions, nous jouions, il ne me demandait pas mon avis, il se moquait souvent. (…) Il passait son bras autour de mes épaules et regardait autour de lui d’un air méchant, comme pour dire : ‘qu’on vienne me la prendre !’ » p.534. Et les mois ont passés, le couple s’est installé dans la routine, Alain faisait « toc-toc, ça y est… Jusqu’au revoir, chère madame » comme dit drôlement la sœur Marthe, autrement dit baisait vite fait sans se préoccuper d’Annie. D’ailleurs elle avait trop peu de santé, trop peu d’initiative, trop peu d’intérêt pour les choses pour qu’elle ne soit pas constamment assistée de son mari.

Jusqu’à ce qu’un héritage opportun envoie Alain en Amérique du sud, où un oncle basque était allé s’établir et y avait fait fortune en élevant des taureaux. Annie reste donc seule plusieurs mois, ce qui lui permet de se retrouver et de réfléchir à sa personne, à son couple, à sa vie. Avant de partir, son mari lui a établi tout un « emploi du temps » et des règles, mais la principale est qu’elle se réfère à la sœur d’Alain, Marthe. Voici donc Annie embringuée dans un groupe où la liberté d’allure et de propos est grande, chaperonnée pour sa libération par une Marthe qui n’a pas froid aux yeux (ni ailleurs) et par une Claudine en verve, toujours amoureuse de son Renaud mais qui lui a promis de ne plus toucher aux femmes.

Annie va donc aux limites. Elle découvre que le « contrat » moral du mariage peut connaître de sérieux accrocs, donc des conséquences. Par exemple que Marthe faute régulièrement avec le gras et alcoolique Maugis, critique de théâtre aviné mais riche, qui lui paye restaurants et places car son mari Léon ne parvient pas à subvenir aux dépenses excessives de son ménage par ses romans populaires écrits en série. Et que son propre mari Alain, garçon carré et sérieux, a eu pour maîtresse la Chessenet dont il a conservé un paquet de lettres avant de rompre. Enfin que Claudine lui ouvre les yeux sur les manigances intéressées de la Calliope Van Langendonck, chypriote belge polyglotte, qui aimerait bien s’enamourer d’elle.

L’esclave Annie, sans son tuteur de mari qui ne l’a jamais quittée depuis toute petite, découvre la vie, l’indépendance, la volonté personnelle. Ainsi prend-t-elle auprès d’elle son chien Toby qu’Alain avait relégué aux écuries pour chasser les rats ; ainsi part-elle seule à la campagne ; ainsi décide-t-elle, après avoir reçu la visite de Claudine à Paris, de quitter son mari, de demander le divorce, récupérer ses biens propres et de commencer une nouvelle vie. Elle s’est même acheté un petit pistolet. Quatre mois auront suffit pour faire d’une femme soumise sans le savoir une femme libérée. Un cocorico de la féministe Colette. La fin des Claudine.

Colette et Willy, Claudine s’en va – journal d’Annie, 1903, éditions de Crémille 1969, €7,50 e-book Kindle €5,49

Colette et Willy, Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va, Albin Michel 2019, 598 pages, €24,90

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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