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Philippe Lançon, Le lambeau

Philippe Lançon est l’un des rescapés de la tuerie de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 à 11h30. Il a eu entre autre la mâchoire inférieure emportée et a été laissé pour mort. Douze personnes n’ont pas eu cette chance. Ce jour de saint Raymond fut une Saint-Barthélémy de la religion musulmane dans sa version intégriste, haineuse et bornée. Le journal « bête et méchant » brocardait de façon permanente la religion, toutes les religions, et tous ceux qui se prenaient au sérieux ; il avait publié les « caricatures de Mahomet ».

L’islam rancunier et fanatique restait ignoré du Français moyen, et surtout des intellos qui adorent bavasser tout en minimisant. Il a fait irruption brutalement et sauvagement en pleine capitale des Lumières, sous les rafales méthodiques de deux tueurs Français nés en France, des paumés arabes ignares en religion mais qui cherchaient dans leur action de « djihad » un rachat identitaire. « L’abjection vivait sans limites et d’être sans limites » p.79.

Michel Houellebecq, qui a l’intuition juste sur les sensibilités et les veuleries françaises, sortait le même jour son roman Soumission, chroniqué sur ce blog, qui décrit une France du futur musulmane et pas si fâchée de l’être devenue : prééminence du mâle, les femmes à leur place, la règle morale pour tous, l’ordre, la décence et l’autorité restaurés. Pire, dit Houellebecq : « Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière » p.56.

Philippe Lançon se reconstruit, lentement, en 282 jours, avec vingt-deux passages au bloc opératoire. Son titre est expliqué, en termes médicaux, p.248, chapitre 12. Il décrit de façon plate son expérience, ses émotions, l’afflux des parents (dont en premier son frère Arnaud), des amis et des ex ; il évoque sa chirurgienne Chloé, ses infirmières et infirmiers, ses policiers et policières du service de protection – tous « éléments d’une chaîne humaine » p.104. Il explore les locaux de la Pitié-Salpêtrière puis du Val de Grâce aux Invalides ; il rencontre François Hollande, président, plus intéressé par les femmes que par la victime, dit-il, et dont le costume mal fagoté apparaît très bien coupé de près (détail aigu d’observateur).

Il écrit à la façon logomachique et subjective du journalisme Libération, il n’a pas le temps de faire court ni le métier de ciseler ses phrases, d’où ses longueurs, parfois lourdes à subir. Ses compagnons littéraires ont été Proust, Kafka et Thomas Mann, son compagnon musical Bach. Le meilleur de l’Occident cultivé, qui explose en vol sous les balles des incultes. Philippe Lançon ne sait plus quoi penser. Son humanisme nourri de grands mots s’effondre sous la réalité qui a meurtri sa chair. Même les reportages dans l’Irak de Saddam ou au Liban sous les bombes, ne lui ont pas fait sentir, ni toucher, ce réel islamique qu’il a tempéré, comme les autres, tous ceux qui ne veulent pas voir et se croient protégés parce qu’ils ont la tête dans le sable. Il en veut notamment à « la gauche », toujours inquisitrice et en pointe dans les leçons de morale : « J’avais une fois de plus senti, à l’occasion de cette crise, à quel point le monde de l’extrême gauche était doué pour le mépris, la fureur, la mauvaise foi, l’absence de nuances et l’invective dégradante. Sur ce plan au moins, il n’avait rien à envier à celui de l’extrême droite. Je continue à me demander si, dans ce processus de déformation, ce sont les convictions qui déforment le caractère ou si c’est le caractère qui déforme les convictions » p.67.

Il ne hait pas ses bourreaux, « à vrai dire, je me foutais des frères K comme je me foutais des discours qui les condamnaient ou qui, sous prétexte de sociologie ou de pensée, cherchaient déjà à les comprendre. (…) J’étais stupéfié, moi le journaliste qui n’aurait pas dû l’être, par cette prodigieuse capacité du monde contemporain à bavarder de l’explication et du commentaire à propos de tout et n’importe quoi » p.273 Mais il garde un réflexe de peur et de rejet lorsqu’il croise « un arabe de moins de 30 ans » dans la rue ou le métro. Il ne peut plus supporter le Allah Akhbar, « cette prière qui me berçait en me réveillant avant l’aube quand je dormais près d’une mosquée, cette prière pacifique qui élargissait le ciel en annonçant le jour, cette prière n’est plus qu’un cri de mort aussi ridicule que sinistre, un gimmick stupide prononcé par des morts-vivants, un cri que je ne pourrai plus entendre sans avoir envie de vomir de dégoût, de sarcasme et d’ennui » p.128. Il n’écrit qu’une fois le nom des tueurs, pour le reste, ce sont des « K. », autrement dit des cassos, « triomphants de malveillance et de stupidité » p.241. Un monde « de crétins sans humour et de possédés » p.491, dotés d’« un fanatisme inculte, stupide et sanguinaire », dit-il encore p.257.

Il écrit ce récit non pour l’Histoire, mais pour lui-même, en une sorte de psychanalyse. Surtout ne pas théoriser, mais suivre le fil des sensations, des pensées, « sans morale, sans résistance » p.373. Un voyage autour de sa chambre, comme l’autre, centré sur soi et non sur le commentaire de soi. « Écrire sur mon propre cas était la meilleure façon de le comprendre, de l’assimiler, mais aussi de penser à autre chose – car celui qui écrivait n’était plus pour quelques minutes, pour une heure, le patient sur lequel il écrivait : il était reporteur et chroniqueur d’une reconstruction » p.364.

Mais a-t-on compris ?

D’autres attentats suivront, comme ceux du Bataclan et de Nice. Et c’est à chaque fois la même niaiserie, la litanie des plaintes, des marches blanches et des commentaires interminables sur la violence, les jeunes, l’inculture. Mais rien sur le fanatisme, ni sur les moyens de l’expulser comme savent si bien le faire les pays arabes, ces modèles de la Charia, justement en acte. Il ne faut pas confondre musulman et islamiste, mais « la gauche » a la mauvaise foi de l’assimiler pour servir son « agenda politique », comme on dit en jargon contemporain. La pitié est un fléau, dit Alain, un empoisonnement de religion : ce n’est pas de la pitié mais de la force de vie qu’il faut à la société française. La relation du procès du Vendredi 13, par Guillaume Auda, est intéressant à lire pour ce qu’il montre de cette niaiserie bobo où l’on se conforte entre soi par bonne conscience morale, sans agir en pratique. Or le djihadisme n’est pas mort mais prolifère en Europe, démontre le chercheur Hugo Micheron.

Ce livre a reçu le prix Fémina, le prix spécial du jury Renaudot, été le Meilleur livre de l’année du magazine Lire, a reçu le prix Roger Caillois, le prix des Prix, le prix du Roman News, le prix Humanisme du salon maçonnique du Livre de Paris, le prix Jean-Bernard de l’Académie de médecine – n’en jetez plus.

On le lit une fois, mais le relit-on ? Il s’agit d’un témoignage, pas de littérature.

Philippe Lançon, Le lambeau, 2018, Folio 2019, 513 pages, €9,50, e-book Kindle €9,49

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Anatole France, Pierre Nozière

Pour se délasser de son Histoire contemporaine emportée par l’Affaire, qu’il publie en même temps, Anatole France classe divers textes parus entre 1884 et 1887 en un recueil sous le signe d’un double de lui-même : Pierre Nozière. C’était l’usage en ce temps-là, et il n’a pas disparu. Il y conte en trois parties des scènes d’enfance, des pensées en marge de Plutarque, et des promenades en Picardie, Normandie et Bretagne. C’est agréable, excellemment écrit, avec la simplicité des « dictées » d’enfance. Anatole France a inspiré Philippe Delerm dans ses textes courts et ciblés – mais France a la fluidité en plus et le guindé en moins.

Car rien de meilleur en français que la langue d’Anatole France. La simplicité fait passer l’érudition, le rythme les élans poétiques, l’enchaînement la complexité des récits. France est moderne : direct, accessible, précis.

En sa partie enfance, l’auteur reprend des histoires déjà contées dans Le livre de mon ami, avec quelques ajouts. La nostalgie nimbe d’une ombre de poésie ces petites choses intimes ressenties par sa personnalité enfant : l’imagination, la compassion, la honte. L’âge mûr le fait s’intéresser surtout aux gens : le marchand de lunettes sur les quais de Paris, Madame Mathias sa gouvernante, l’écrivain public, les deux tailleurs (de pierre), Madame Planchonnet, et d’autres encore.

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En sa partie pensées, l’auteur a quelques mots bien sentis sur les cuistres – ceux qui sévissent encore, surtout dans l’enseignement. « Je tiens pour un malheur public qu’il y ait des grammaires françaises. Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la langue vivante : quel contresens ! Notre langue, c’est notre mère et notre nourrice, il faut boire à même » p.556. Lorsque l’on constate combien – après 7 ans de langue « vivante » ! – nos bacheliers savent à peine ânonner l’anglais, on comprend pourquoi il serait plus utile de les immerger dans le bain plutôt que de leur faire apprendre par cœur des règles de grammaire livresque. Mais la pédanterie prof est sans limites, ils croient se hausser du col en pratiquant l’abstraction ; ils ne fabriquent que des crétins qui sont la risée du monde et que sanctionnent sans pitié les tests PISA.

En sa partie voyages, l’auteur explore la province, sa profondeur historique inscrite dans le paysage et dans les coutumes encore marquées des habitants (avant que la guerre de 14 puis la télé nivellent tout cela). Le christianisme encore païen le ravit ; il voit toujours les nymphes dans les sources et les faunes dans les bois, surtout lorsqu’une jeunesse conduisant ses moutons surgit au coin d’un fourré, ou une chapelle moussue d’un bosquet. C’est pittoresque, coloré, bienveillant.

L’unité du livre réside en la personnalité de l’auteur : enfant, penseur ou promeneur, il est bien lui-même à chaque instant. Curieux, sceptique, historien, il goûte de tous ses sens avant de se prendre de passions qu’il dompte et raisonne. Il aime le patrimoine, les légendes et traditions ; mais il les voit avec le recul de la science et de la république, sans superstition. Inlassablement les générations recommencent, elles renaissent toujours. Pourquoi donc le présent serait-il plus important ? C’est là le charme France – celui d’un caractère qu’on aimerait accoler au pays, le meilleur produit des Lumières.

Anatole France, Pierre Nozière, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

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Le reste du tome 3 des Œuvres en Pléiade ne mérite pas qu’on le lise aujourd’hui, aussi, je n’en parlerai pas. Sous l’invocation de Clio est une suite de contes historiques à la manière romantique, sans le souffle hélas, avec la vision faussée du temps sur les Gaulois. Crainquebille est un conte lourdement moral sur les préjugés de la justice. Histoire comique est une bluette entre cocotte, amant et spectre assez « fin de siècle ». Sur la pierre blanche, son « utopie socialiste » 1903 composée de bouts d’articles remaniés et contredits, est triste à mourir, une bavasserie d’intello (à son époque on aurait dit un dialogue entre érudits)… Rien qui vaille d’être lu encore, sauf pour les amateurs de la prose Anatole France. Car c’est toujours admirablement écrit

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