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Serge Brussolo, La princesse noire

Une jeune fille d’un viking rangé des pillages est enlevée par d’autres vikings toujours actifs. Bien que « retirée » dans les terres sur les instances de la mère, Inga, 16 ans, a été chargée de livrer une croix finement ciselée de ses mains au prieur d’un monastère de la côte. Évidemment proie idéale pour ces pirates venus du nord. Les moines sont trucidés et les nonnes raptées pour être vendues comme esclaves, surtout les jeunes et les jolies. Ces vikings ne sont décidément pas chrétiens.

Chaque fille est systématiquement violée, la mise enceinte valorisant la marchandise sur le marché : deux pour le prix d’une. Inga y échappe, car son père, féru des traditions païennes, lui avait gravé dans la chair l’empreinte de son marteau de Thor qu’il portait au cou. Illustré de runes, ces lettres magiques qui servaient aux sorts, la cicatrice entre les seins inspire la crainte. Inga serait-elle vouée au dieu au marteau ? On ne la touche pas.

Au marché du sud Norvège, où elle est débarquée avec le reste du bétail femelle, elle est exposée sur le marché aux esclaves. Les plus belles sont mises nues pour vanter leur corps ; Inga reste habillée, au prétexte de christianisme et de sa honte du corps, mais surtout pour cacher le marteau gravé sur sa chair, qui pourrait faire reculer les acheteurs. C’est une femme, tout de noire vêtue et affublée d’une cape, qui l’achète. Elle l’emmène dans son repaire, un château en pierres – étrangeté en ce pays de bois – à une portée de flèche d’un village paysan. Comme Inga est jolie, la Princesse noire veut en faire son intermédiaire avec les villageois pour négocier de la nourriture. Son serviteur contrefait, Snorri, leur fait peur.

Elle ne tarde cependant pas à révéler sa vraie nature. Un jour d’hiver, elle emmène Inga dans la forêt pour subtiliser les enfants abandonnés par les pères qui les trouvent contrefaits, ou qui ont trop de bouches à nourrir. La Princesse les recueille et les élève dans son manoir. Elle est en concurrence avec les montreurs d’ours, qui enlèvent aussi les nourrissons exposés aux mâchoires des loups pour les façonner à leur manière : crâne mis au carré, membres tordus, allures de trolls ou de monstres. Ils en tireront quelque argent lorsqu’ils iront les montrer au public avec les ours enchaînés.

Inga se dit que c’est œuvre charitable, voire chrétienne. Mais la Princesse noire se désintéresse des enfants ; elle les laisse libres, déguenillés et sales dans la cour du château ou dans les souterrains. Car les villageois voient cet élevage d’un sale œil, comme contraire aux coutumes et offensant pour les dieux. Les gamins jettent des pierres aux petits handicapés s’ils sortent sur la lande. Quel intérêt pour eux de survivre ? Ils ne seront jamais « normaux », ni heureux sous le regard des autres. Dans leur prison, une hiérarchie s’est installée, fondée sur le droit du plus craint.

Inga, grande fille parmi ces gnomes dont le plus âgé, Skall le béquillard, a 13 ans, parvient à s’imposer – non par la force, mais en négociant. Elle leur sert la pâtée, leur raconte des histoires, monte sur le chemin de ronde où trône le chef Skall pour observer la lande et parler avec lui. Il veut bien lui raconter le château et la Princesse, mais à condition qu’elle ôte sa robe et se couche nue devant lui, pour la toucher. Il ne va pas plus loin, grâce au talisman gravé dans la chair de la jeune fille, et grâce aussi à l’absence complète de sensualité de l’adolescente. Inga est cérébrale, elle veut surtout comprendre.

Peu à peu va se découvrir une histoire compliquée et sordide d’amour avorté, où chacun raconte sa propre interprétation sous forme de « belle histoire ». Pour Skall, la Princesse est égoïste et ne recueille les enfants que pour les donner à manger au monstre loup-garou qu’elle cache dans les souterrains ; pour les villageois, elle forme une armée de contrefaits pour mieux les attaquer et les anéantir après la mort de son mari Arald, puis de son amant le beau coq du village Jivko, par vengeance pour ce qui s’est passé jadis ; pour Jean de la Croix, matelot né Olaf mais devenu fou lors d’un naufrage, la Princesse est une nymphomane depuis sa puberté, ayant quitté son père qui voulait la marier à un barbon alors qu’elle couchait avec tout ce que le royaume comptait de jeunes garçons beaux et bien bâtis. Que croire ? – Sa propre raison. Inga enquête.

Puisqu’elle sait bien dessiner, la Princesse l’envoie dans les souterrains rencontrer les aveugles afin de leur montrer, par des gravures, comment se présente le monde extérieur des voyants pour le jour où ils devront sortir. Elle doit se sceller les paupières à la cire pour qu’ils ne lui crèvent pas les yeux, par ressentiment contre les gens normaux. En bas, même hiérarchie, un garçon commande. Orök (prononcez oreuk) a inventé une nouvelle religion qui reprend celle du Ragnarök, la fin du monde des dieux scandinaves. A la fin des temps, les dieux seront vaincus et les gens erreront, aveugles, dans le monde. Ce sera alors la gloire des vrais aveugles, qui sauront s’y débrouiller. L’idole qu’il a sculpté dans la glaise avec sa pisse s’incarne dans le noir et erre dans les galeries, choisissant les enfants les plus vigoureux, aptes à le servir dans le futur. Les autres sont tués, le crâne éclaté à coups de pierre.

Cette situation repose sur un équilibre précaire, entre village et château, contrefaits du haut et aveugles du bas, monstre souterrain et chair fraîche. Le château est attaqué par les souterrains, la Princesse use d’une arme secrète ; la révolte grondant parmi les enfants, elle attaque le village à l’aide de flèches enflammées ; Inga sauve les villageois et les enfants, en les faisant passer par le souterrain qu’elle a découvert. Elle découvre surtout qui est « le monstre » qui tue les enfants en sous-sol. Il n’est pas celui qu’on croit.

Un roman décalé dans l’histoire, une trame policière dans la brutalité viking, un zeste de fantastique tempéré de raisonnable où la folie résulte des conditions. Cela se lit bien, sans laisser de souvenirs marquant – sauf quelques erreurs manifestes.

Les enfants aveugles dorment le jour pour mieux guetter la nuit la venue du monstre, alors pourquoi « à la nuit » Inga va-t-elle se coucher ? Pire : « pendant l’hiver polaire, il fait jour en permanence », affirme l’auteur dans une note page 106. Il dit n’importe quoi ! C’est justement l’inverse : les six mois d’hiver se passent dans un crépuscule d’où le soleil n’émerge qu’à la fin du printemps… Reste que, si l’on passe ces bévues d’ignare, le lecteur peut se laisser séduire par cette aventure pour adultes.

Serge Brussolo, La princesse noire, 2004, Livre de poche 2004, 287 pages, €4,48, e-book Kindle €5,49

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Un autre roman (meilleur) de Serge Brussolo chroniqué sur ce blog

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Le Loup-garou de Londres de John Landis

Dans le crépuscule d’un paysage de landes au nord de l’Angleterre, deux yeux jaunes trouent l’obscurité. C’est une bétaillère qui s’arrête à un croisement de routes. Le chauffeur descend, va ouvrir l’arrière et laisse descendre deux jeunes Américains en sac à dos, assis parmi les brebis. Une fois leurs études secondaires terminées, David (David Naughton) et Jack (Griffin Dunne) font leur tour d’Europe, du nord de l’Angleterre au sud de l’Italie. Mais la malédiction de l’Ancien monde, d’où sont partis les puritains pour créer la Nouvelle Jérusalem, ne peut que les rattraper. Telle est la vision yankee du monde : nous ou le chaos.

Les deux étudiants amis suivent la route du parc national des North York Moors jusqu’au village d’East Proctor serré autour de son église et de son pub. Lequel a pour enseigne grinçant dans le vent qui se lève L’agneau abattu, curieuse dénomination d’autant plus que la figure est celle d’une tête de loup décapité. Lorsque les jeunes entrent à l’intérieur, il se fait un grand silence. Les consommateurs de bière se figent et les regardent en chiens de faïence. Ils demandent à manger – il n’y en a pas ; du café (à l’américaine) – il n’y en a pas ; alors un thé – il n’y en a pas (mais je peux vous en faire). Déjà le ton est donné, entre frissons et ironie.

Car le loup-garou est peut-être une superstition médiévale que personne ne peut plus croire à la fin du XXe siècle, mais l’étoile à cinq branches peinte sur le mur du pub date d’il y a longtemps et personne n’a repeint dessus. Pour les Yankees c’est l’étoile du Texas car il n’existe rien en dehors de leur propre univers, mais pour les Anglais locaux c’est un pentacle, une protection contre le mal. Ils y croient mais ne veulent pas l’afficher, cela ferait trop plouc devant des jeunes venus d’Outre-Atlantique, mais ils n’en pensent pas moins. Lorsque Jack demande brusquement ce que l’étoile fait là, avec le sans-gêne et l’art des pieds dans le plat propre aux mœurs yankees qui se croient les maîtres du monde, les hommes leurs disent d’une seule voix « partez ! ». Seule la tenancière au comptoir tente de les mettre en garde mais, refroidis, les deux amis s’en vont.

« Restez bien sur la route et méfiez-vous de la pleine lune », dit quand même le patron. Mais les étudiants venus du pays phare de la terre s’en foutent, en bons jeunes, imbéciles et Yankees sûrs d’eux-mêmes de surcroit. Ils dérivent donc hors de la route sans s’en apercevoir, tout en discutant de sujets futiles ou se moquant du chien des Baskerville hululant dans la lande chez Conan Doyle. Et c’est là qu’un hurlement les saisit…

L’obscurité les empêche de voir et ils se sentent cernés par le son, complètement perdus à force de tourner en rond bien que leurs gilets ne soient pas jaunes mais rouge vif ou vert. Un feulement et c’est le drame. L’un d’eux est croqué, c’est Jack, l’autre fuit mais, penaud, se reprend et revient pour sauver son ami mais c’est trop tard. David va lui-même succomber aux griffes monstrueuses du Goliath velu, déjà lacéré à la joue et au torse comme d’une caresse amoureuse avant l’égorgement à pleine mâchoire, quand des coups de feu éclatent. Avant de s’évanouir, le jeune homme a le temps de voir un cadavre étendu, nu, mort, troué de plusieurs balles en pleine poitrine. C’était un loup-garou et les gens du pub, pris de remords d’avoir laissé partir les Américains avec leurs doutes, ont pris leur fusil et leur courage dans leurs deux mains pour mettre fin à la malédiction.

Mais comme chacun sait la malédiction se répand comme une pandémie ; il suffit – comme le sida ou le Covid – d’être touché ou griffé pour être contaminé. David passe trois semaines sans le savoir, sous sédatifs dans un hôpital de Londres. Ses plaies ont été pansées et les villageois ont déclaré à la police locale qu’il avait été attaqué par un vagabond devenu fou. Son premier mot saisi par l’infirmière à son chevet, lorsqu’il se réveille, est « Jack ». Le docteur Hirsh (John Woodvine) qui le soigne vient l’interroger sur ce dont il se souvient. David alors raconte l’histoire du loup-garou qui les a attaqués et le docteur ne le croit évidemment pas. Scotland Yard, mandaté par le consulat américain, vient l’interroger. David alors raconte l’histoire du loup-garou qui les a attaqués et l’inspecteur (Don McKillop) ne le croit évidemment pas. Il n’y a que le sergent (Paul Kember), moins imbu de raison intellectuelle, qui est enclin à le suivre mais son supérieur le fait taire : le jeune homme a subi un choc, il fait des cauchemars et prend ses rêves pour des réalités, l’affaire est classée. Autre moment ironique du film d’horreur.

Sauf que Jack va se manifester dans la chambre de son ami, tout ensanglanté et défiguré. Il va d’ailleurs apparaître trois fois, à chaque fois plus putride et décharné, effets spéciaux une fois de plus ironiques. Jack va rappeler à David la malédiction du loup-garou : il a été infecté par la bête et il va se transformer à la prochaine pleine lune (qui survient une fois par mois comme chacun sait, d’où les trois semaines de sommeil nécessaires à l’histoire alors qu’elles le sont peu du point de vue médical pour quelques égratignures). Le mieux qu’il ait à faire, c’est de se tuer avant de tuer les autres. David le sait au fond de lui mais n’y croit pas ; lorsqu’il raconte sa vision à l’infirmière Alex (Jenny Agutter), elle lui dit qu’il a vraisemblablement halluciné, ce qui est normal après un grand choc psychologique.

David va finir par sortir guéri mais, ne sachant où aller et sa jeunesse désemparée ayant tapé dans l’œil de la nurse, elle l’invite chez elle. « Je n’ai eu que neuf amants », déclare-t-elle dans une autre phase ironique du film, « certains une seule fois, et je ne suis pas de celles qui se font des mecs un peu partout – mais vous me plaisez et je ne vais pas passer à côté ». David baise donc Alex, ce qui est toujours curieux à lire en français dans le résumé avant de voir le film, car les anglo-saxons ont la manie d’invertir les prénoms : ce qui est masculin chez nous est féminin chez eux.

Mais la pleine lune arrive et tout se déchaîne. Jack apparaît encore une fois à son ami avant sa première transformation, un chien lui aboie dessus sans raison tandis qu’un chat roux feule et crache à son approche, mais David est obligé de se sentir brûlant à arracher d’un coup son tee-shirt et d’ôter d’un mouvement son pantalon avant de sentir pousser ses poils et ses os s’allonger comme son mufle aux crocs saillants. Il sort courir dans Londres, à poil évidemment, et hurlant à la lune. Un jeune couple fera son repas puis trois clochards peu ragoutant juste pour le plaisir de tuer. David se retrouvera au matin tout nu dans la bauge des loups du zoo de Londres, sur la paille tel un Jésus nouveau-né. Il se sent très en forme et les fauves viennent lui renifler la main, amicaux ; il est un des leurs. Mais il doit regagner l’appartement d’Alex et ruser pour trouver de quoi être décent – une nouvelle ironie dans le film avec la vieille victorienne puis le gamin aux ballons.

L’infirmière a passé la nuit à l’hôpital, elle ne sait rien. Les journaux se déchaînent cependant sur les cinq crimes de la nuit et le docteur a des doutes. Il est allé rendre visite au pub du village isolé et s’est trouvé confronté aux mêmes villageois taiseux, sauf le plus jeune qui lui a laissé entendre qu’il se passait des choses bizarres dans la lande, un loup-garou dit-on. Il faut retrouver David et l’enfermer pour tenter de le soigner. Mais c’est peine perdue. David ne veut rien savoir en Américain sûr de lui-même et qui sait tout. En taxi en route pour l’hôpital avec Alex, qui l’a retrouvé normal, il le fait stopper. Il se perd dans la foule, entre dans un cinéma porno – autre ironie du film – avant de se transformer à nouveau avec le soir qui tombe, haletant alors que lui viennent les poils comme le couple toujours à poil sur l’écran…

Je vous laisse découvrir la fin, les carambolages à l’américaine côtoyant la ruée de policiers non armés et des badauds qui s’agglutinent sans prendre conscience d’un quelconque danger – toute cette caricature de l’imbécilité humaine qui est une fois de plus ironique. Car les moments de tension alternent avec les moments de détente, l’horreur avec la satire, durant tout le film avec les effets spéciaux réalistes de Rick Baker (qui réalisera les effets spéciaux de Star Wars, Greystoke, Gremlins 2 Men in Black), et les chansons du temps qui évoquent la lune (Moon comme la secte). C’est ce qui fait son charme et depuis sa sortie un film de venu culte.

Il se termine par un encadré félicitant Diana d’être devenue princesse par son mariage avec le prince Charles le 29 juillet 1981. Etait-ce une prophétie ? Un loup-garou américain à Londres ? Une malédiction ? Diana s’affichera vite avec son amant arabe tandis que son fils cadet Harry multipliera les frasques, se déguisera en nazi, avant d’épouser une métisse qui le poussera à l’exil, le Megxit…

DVD Le Loup-garou de Londres (An American Werevolf in London), John Landis, 1981, avec David Naughton, Griffin Dunne, Jenny Agutte, Don McKillop, Paul Kember, Universal Pictures France 2001, 1h37, €14.00

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