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Paul Cleave, Cauchemar

Un roman brutal, policier néo-zélandais, bien dans la ligne de la mentalité yankee. L’intrigue est bonne, le déroulé bestial, tout empli de machisme et de gros coups de poing. L’auteur s’est décentré aux États-Unis, dans la petite ville forestière imaginaire d’Acacia Pines (non, ce n’est pas ce que vous croyez).

Dès le premier chapitre, le personnage principal Noah Harper, policier, tabasse Conrad, le gros con de fils du shérif qu’il accuse d’avoir kidnappé Alyssa, une gamine de 7 ans. Il veut lui faire avouer où il la cache, malgré son ami d’enfance Drew, flic lui aussi et qui cherche à le calmer, et le gros con finit par lâcher qu’il ne sait pas, que ce n’est pas lui, « mais » qu’il a entendu deux hommes parler au bar de la ferme abandonnée des Kelly. Le jeune policier fonce, bouleversé par le sort de la fillette, lui qui est marié mais n’a pas d’enfant. Il découvre Alyssa enchaînée, sale, apeurée, mais vivante. C’est un ouf de soulagement ; il l’emmène à l’hôpital et lui jure de la protéger toujours des « hommes méchants »

C’est là que les ennuis commencent. Sa femme Maggie est avocate, et a peine à le défendre alors qu’il a outrepassé ses droits de flics et sérieusement amoché Conrad. Il faut dire qu’ado, ledit Conrad a carrément violé Maggie après l’avoir bourrée, et que Noah lui en veut. Mais Alyssa est retrouvée, et le père Frank, pasteur de la ville et oncle de la petite, est tout heureux. Finalement, les torts semblent partagé et Maggie fait « deal » avec le shérif : abandon de toute poursuite contre Noah, à condition qu’il démissionne de son boulot de flic et qu’il quitte la ville – en même temps qu’abandon de toute enquête sur Conrad. Le droit est peu de chose face au deal dans la mentalité, constat d’un état des rapports de force.

Exit Noah, Maggie divorce de la brute et se remarie à Stephen qui lui colle deux garçonnets. Douze ans plus tard, appel de Maggie à Noah ; elle a gardé son numéro on ne sait pourquoi – peut-être reste-t-elle secrètement amoureuse ? Alyssa a de nouveau disparu. A 19 ans, elle est partie. Son oncle qu’elle appelle son « père » depuis l’âge de 12 ans parce qu’elle est orpheline et qu’il s’occupe bien d’elle, est sub-claquant et veut à tout prix savoir où elle est. Noah revient donc dans la ville des Pines, et replonge dans son atmosphère macho délétère.

Le père Frank est convaincu qu’Alyssa n’est pas partie d’elle-même mais a été enlevée, une nouvelle fois. On apprendra qu’il a reçu une confession qui le lui laisse penser mais, tenu par « le secret » religieux (immonde en cas de crime), il ne donne aucun indice. Il « sait » qu’Alyssa n’est pas libre, même si Drew, le nouveau shérif, lui a téléphoné et qu’elle a dit aller bien, même si Noah a téléphoné au numéro donné par Drew et que la fille a affirmé aller bien. Elle ne veut pas revenir parce qu’elle a avorté, ce qui ne se fait pas chez les chrétiens.

Noah s’apprête à repartir comme il était venu, d’autant que l’ancien shérif a menacé tous les hôtels de la ville s’ils l’hébergeaient, mais un soupçon lui vient à propos de Maggie, son ex-femme, qui était pâle et amaigrie, tandis que son fils aîné de 7 ans avait un œil au beurre noir. « Un palet dans la gueule », lui dit-on. Noah, en parlant à la meilleure amie de Maggie, à la doctoresse qui connaît tout le monde, à Drew qui avoue, est persuadé que son nouveau mari, Stephen, la bat et qu’elle est « sous emprise », craignant pour les enfants si elle le quitte. Noah va donc affronter Stephen et ce dernier, pas dupe, l’agresse au démonte-pneu. Noah le tabasse et le laisse rentrer à pied. Stephen n’aura de cesse de se venger du justicier et de sa pute de femme, à l’aide de trois copains aussi bas de plafond que les petites villes incultes des États-Unis peuvent en produire. Cela se passe mal avec des cous en tous genres, des morts et des mensonges « pour la bonne cause » (toute vérité peut être « alternative » dans cette mentalité de débile).

Je ne dis rien du reste, sinon que les coups pleuvent, à se demander comment Noah peut être encore vaillant ; que le shérif n’est pas ce qu’il paraît, aussi bien l’ancien que le nouveau ; que d’autres disparitions ont eu lieu depuis 12 ans, et même avant, comme en témoignent les archives de la presse ; que la ferme des Kelly, en ruines mais toujours invendue, recèle toujours une chaîne et des bouteilles d’eau vides, aux dates de péremption échelonnées ; qu’Alyssa n’est qu’une parmi beaucoup, jeunes hommes compris ; que cette affaire dépasse de loin le cadre de la cambrousse…

Le scénario est efficace, mais la mise en scène bestiale, rendant les caractères d’une brutalité très américaine. Même les femmes mentent. Maggie manipule Noah le trop gentil chevalier à son profit, hypocrite par égoïsme. A lire et à donner, ce n’est pas un livre que l’on garde ou que l’on relit. Le métier de prêteur sur gage ou d’agent immobilier, que l’auteur a exercé avant d’écrire, ne font certainement pas de lui un humaniste.

Paul Cleave, Cauchemar (Whatever it Takes), 2019, Livre de poche 2024, 479 pages, €9,40, e-book Kindle €10,99

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Franquin, Idées noires – L’intégrale complète

Franquin est connu pour Gaston Lagaffe et le Marsupilami. Dans ce recueil de planches pour les fanzines des années 1970, il révèle les dessous de notre civilisation : le nucléaire, la peine de mort, la guerre, la chasse, le fric. C’est parfois de l’humour, surtout de l’ironie. Parce que Franquin le dépressif n’est pas tendre avec les humains.

Le chasseur est un gros beauf qui adore tuer – et Franquin invente la cartouche qui part à l’envers ; le propriétaire du cheval de course est un gros con qui ne pense qu’à la course, il achève bien les chevaux lorsqu’ils ont la patte cassée – Franquin invente le cheval qui vient achever le jockey. L’amoureux prédateur aime tant la fille qu’il embrasse qu’il voudrait la dévorer – Franquin le prend au mot et le beau se rassasie. Le vendeur d’armes fait inventer divers types de missiles qui réussissent tout – même à faire sauter le gros con de général qui allume un faux cigare, missile en réduction posé sur le bureau. Quiconque a tué volontairement aura la tête tranchée – beau principe, que Franquin prend tel qu’il est en faisant trancher la tête de chacun des bourreaux à son tour. Le pasionné de bonzaï, qui torture se splantes pour les faire pousser petites et tordues, élève ses enfants pareil. Le capitaliste qui serre les coûts invente le boulon en carton, avec 10 % seulement d’acier – imparable ! Son avion part en morceaux. Même les survivants d’un holocauste nucléaire, presque nus, réinventent la civilisation en choquant deux cailloux pour faire du feu – mais ce sont des grenades abandonnées par la civilisation détruite. Et ainsi de suite…

C’est drôle, c’est désabusé, en phase avec le no future des années 70 et 80 chez les hippies laissés pour compte par le mouvement général du monde. « Je ne suis pas un humoriste, dit-il en interview en début de volume. Je suis un con, tout à fait normal, qui essaie de rigoler parce qu’il en a besoin (… et) parce que je suis né dans une famille qui ne rigolait pas du tout. »

Il ne faut pas être dupe – jamais. Le chien fidèle qui hurle à la mort parce qu’on enterre son maître reste sur la tombe à pleurer… mais sur sa baballe qu’on a mis dans le cercueil.

Un dessin bien noir pour des idées noires, autre façon de célébrer le vrai, « l’authentique » comme disait Pagnol. Nietzsche pensait qu’il n’y a rien de plus cruel que la vérité nue – non pas la Vérité platonicienne ou divine, mais la sincérité personnelle et l’honnêteté intellectuelle qui font voir les choses sans fioritures. Apollon, le dieu solaire, tranchait de même l’obscurité par ses rayons implacables. En disant vrai, l’individu se libère de l’hypocrisie sociale admise et établit son moi véritable – l’inverse du garçon de café sartrien qui joue un rôle. Ce pourquoi la plupart des gens préfèrent se faire leur cinéma et chérissent leurs illusions, comme une drogue qui endort et leur fait voir la vie en rose.

La vérité est que la chasse est un passe-temps de sadique entre mâles, prétexte à se bourrer la gueule et à comparer qui a la plus grosse – le fusil Pandan Lagl est-il meilleur que le Gastinne Renette ? La vérité est que le hippisme est un « sport » où le cheval fait tout et l’homme pas grand-chose. La vérité est que « l’amour » est rarement équilibré, l’un ou l’une voulant bouffer l’autre, en fusionnel, par ingérence physique et intégration morale sans merci. Et même le désespéré du climat qui s’inonde d’essence en bidon pour en finir gaspille la planète et concourt au réchauffement climatique. Le con.

Tout cela est vrai. Tout cela est cruel. Surtout quand on ne veut pas l’entendre.

Franquin, Idées noires – L’intégrale complète, Fluide glacial 2020, 80 pages, €17,90, e-book Kindle €8,99

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