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Pierre Benoit, Le roi lépreux

Qui se souvient encore de Pierre Benoit, membre de l’Académie française, écrivain et journaliste après une double licence de droit et lettres, mort en 1960 à 75 ans ? Il est pourtant l’écrivain de l’aventure pour adultes avec ses femmes fatales ou bénéfiques (toutes dont le prénom commence par un A), son érotisme latent, ses dépaysements exotiques, son incomparable talent de conteur. Il délivrait la France qui lit des affres de la Première guerre mondiale, du sang et de la boue, de l’odeur de cadavre et de la jeunesse massacrée. Quarante romans, cinq millions de livres vendus, Pierre Benoit fut, entre les deux guerres, le Pierre Lemaitre de son temps. Et ce n’est pas un hasard si le premier volume du Livre de poche, créé en 1953, fut Koenigsmark, l’un de ses romans.

Le roi lépreux se passe au Cambodge, à Angkor, cette féerie de temples dans la jungle qui séduit toujours (je l’évoquerai un jour). La terrasse où est érigée la statue de Yama, dite du Roi lépreux, est sur une terrasse du site d’Angkor Thom. « Elle était d’un beau grès violacé, et représentait un jeune homme complètement nu, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assis à l’orientale. Les cheveux tressés finement retombaient en torsade, le visage remarquablement pur avait une noblesse triste, presque désespérée. (…) Le buste est flou, pas d’indication de muscles. » Ainsi le décrit l’auteur. Le dieu serait Yama, le juge hindouiste des âmes, et daterait du VIIIe siècle ; la statue est visible au Musée national du Cambodge. Ayant perdu plusieurs doigts, comme sous l’emprise de la lèpre, la statue de jeunesse aurait été sculptée en hommage au roi khmer, Yasovarman I, lui-même lépreux, mort en 910 après avoir régné 21 ans. Pierre Benoît s’est inspiré d’une gravure publiée par Henri Mouhot en 1863.

Gaspard Hauser, jeune prof agrégé de province, célibataire et mal payé (déjà !), rencontre à Nice Raphaël Saint-Sornin, ancien condisciple de droit que son futur beau-père a forcé à acquérir la licence, avant d’exiger un doctorat ès-lettres, puis une mission en Indochine, avant de consentir à peut-être lui donner sa fille Annette, seule héritière de son usine de soieries de Lyon. Raphaël est amoureux, la belle l’attend, il se plie à ces directives. Nommé par piston du beau-père à l’École française d’Extrême-Orient, il est mal accepté par l’étroite coterie des docteurs luttant pour les postes. Il est donc exilé comme conservateur intérimaire d’Angkor au Cambodge, loin de Hanoï où tout se joue.

Le hasard veut qu’une riche Américaine ait envie de visiter le site. Elle est la cousine de l’amiral commandant la flotte qui croise au large de l’Indochine, sur le croiseur Notrumps… (qui voudrait dire « sans atout »). Elle se propose de le faire avec le jeune archéologue fraîchement nommé. Lui ne connaît encore rien à Angkor, sa civilisation de l’eau, ses temples. Il va vite bachoter pour être à la hauteur car Miss Maxence Webb est redoutable. Elle s’installe chez lui, en tout bien tout honneur, avec sa femme de chambre, son chauffeur, ses deux jeunes mécaniciens annamites, et Raphaël jouit de deux mois entier avec elle. Ils visitent les ruines, la fameuse terrasse du Roi lépreux et sa statue de jeune homme nu. Lui l’apprécie, elle non. Mais elle la prend en photo.

Commence alors une intrigue compliquée et prenante entre lui, elle, et une ravissante jeune danseuse cambodgienne nommée Apsara (encore un prénom en A). Celle-ci n’est pas ce qu’elle paraît et est protégée en haut lieu. L’aventure se pointe alors pour notre enchantement. Raphaël conte son histoire à Gaspard entre deux cocktails dans sa villa de Nice, en attendant sa femme et son amie. Jusqu’au bout le lecteur croira savoir qui est cette femme, il sera bien surpris. En attendant, le Cambodge est une féerie, un pays paisible, luxuriant, où les gens sont minces et dorés, aimables. Ils assistent à un spectacle de danses dans l’enceinte même du temple d’Angkor Vat. « Des ombres grouillaient autour d’un cercle de cinquante pieds de diamètre, un cercle formé par des enfants nus, accroupis en rond. Chacun d’eux tenait entre les genoux une torche embrasée. Il n’y avait aucune brise, si bien que les hautes flammes rougeâtres montaient droites comme si, d’airain elles-mêmes, elles eussent jaillit de flambeaux d’airain ». Parmi les danseuses, Apsara. Raphaël l’a connue à Paris lors de ses études d’art ; elle sculptait des statues dans un atelier de Montparnasse. Mais chut ! Elle est là incognito ; elle va tout lui raconter.

Elle est la fille d’une princesse royale échappée au massacre de sa famille ordonné par le roi de Birmanie Thi-Bo. Il était devenu fou après deux ans de règne parfait, parce qu’il avait refusé l’aumône à un mendiant lépreux surgit devant sa monture lors d’une chasse palpitante. L’ayant cravaché au visage pour qu’il lui laisse le passage, le mendiant lui avait jeté une malédiction. Après sa mort, hâtée par les Anglais soucieux de « protectorat » colonial sur la Birmanie, Apsara prépare une insurrection avec son frère aîné, resté dans le nord. Elle demande à Raphaël de l’aider…

Pierre Benoit, Le roi lépreux, 1927, éditions Kailash 1999, 150 pages, €12,00

Pierre Benoit, Koenigsmark, L’Atlantide, Pour Don Carlos, Le puits de Jacob, Le Roi lépreux, Le désert de Gobi, Robert Laffont collection Bouquins 1994, 1006 pages, €18,46

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Un autre roman de Pierre Benoit chroniqué sur ce blog :

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Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam

Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui.

Son récit, écrit à la Chateaubriand dans le style fleuri de son époque, est un témoignage irremplaçable des premiers temps modernes du Siam, du Cambodge et du Laos vers 1860. Paysages, faune, flore, population, tout est décrit avec verve et réalisme. L’explorateur sera aidé par les sociétés savantes anglaises (les françaises pleines de morgue et de conservatisme n’ayant pas daigné lui répondre…). Il aura aussi le soutien des diplomates et commerçants européens de Bangkok, des missionnaires français, des mandarins locaux sur lettres de recommandation du roi, et des Chinois, commerçants partout en Asie. « Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, chent le bétel comme des indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs » p.24.

Comme tous ses contemporains, Mouhot a pour première impression la « saleté repoussante » des villes, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Leur théâtre dure 24 h, les funérailles t3 jours, mais pour le roi 6 mois. Le roi du Siam à Bangkok est Phra-Bard-Somdetch-Phra-Pharamendr-Maha-Mongkut, abrégé en roi Mongkut, dont il faut bien prononcer le g et le t. Il est maître « absolu des êtres et des choses en son royaume » p.31, « chef infaillible de l’armée, de la loi et du culte » – un vrai Poutine.

Le voyageur ne doit pas confondre Siamois et Annamites. Les « Siamois sont mous, paresseux, insouciants et légers, mais généreux, hospitaliers, simples et sans orgueil. L’Annamite est petit, maigre, vif, actif, mais prompt et colérique. Il est sombre, haineux, vindicatif et surtout orgueilleux » p.88.

Lui prendra un boy annamite mais surtout un boy chinois, un jeune Phram de 18 ans fils d’un planteur de poivre qu’il aime beaucoup et qui lui fermera les yeux lorsqu’il décèdera des fièvres en forêt tropicale en 1861. « Un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable ; il m’est déjà fort attaché et a grande envie de m’accompagner au Cambodge » p.95. Il reviendra plusieurs fois dans ses notes sur les qualités du jeune homme. Car Mouhot est un être sensible, croyant, un peu perdu loin des siens et de sa patrie ; il s’attache volontiers, allant jusqu’à pleurer lorsqu’un boy le quitte pour retourner chez lui (p.300). Ou lorsqu’il aperçoit la croix chrétienne sur une maison missionnaire loin de tout : « Vous saurez ce que peut sur le voyageur errant loin de sa patrie ce signe divin de la religion. Une croix pour lui, c’est un ami, un consolateur, un appui. L’âme entière se dilate à la vue de cette croix ; devant elle, on s’agenouille, on prie, on oublie. C‘est ce que je fis » p.114.

Le Cambodge reste pauvre et sous-développé car soumis au despotisme asiatique – le même qui demeure en Russie actuelle : « Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il paiera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non seulement on retient la plus grande des meilleures parties de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsion, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois eux-mêmes donnent l’exemple » p.173. L’ère Hollande qui a augmenté massivement les impôts à l’époque des 35 h le prouve : je connais des médecins qui ont réduit leurs heures pour ne pas travailler pour le roi de l’Élysée et sa gabegie administrative.

En 1860, Henri Mouhot s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

S’il s’amuse du jeu des singes avec les crocodiles (p.93), s’il savoure le goût du durian à l’odeur de cadavre (p.104), il aime être dans la nature plutôt que dans les villes. Il en devient lyrique comme Chateaubriand découvrant le Nouveau monde : « Nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de sa forêt, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! Dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je la préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyant de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul » p.215. Il la laissera. Malade, son journal se termine le 5 septembre 1861 et il se contente ensuite de noter quelques repères jusqu’au 19 octobre, « je suis atteint de la fièvre » et au 29, jour de sa fin : « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu !… » p.300.

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, écrit en 1861, publié en 1868, Olizane 1999, 315 pages, €18,00 e-book Kindle €2,49

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