
Le 31 juillet 1944, disparaissait au large des côtes de Marseille, le commandant d’active de l’armée de l’Air Antoine, Jean-Baptiste, Marie, Roger, Pierre, comte de Saint-Exupéry, né le 29 juin 1900 à Lyon, Officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1939-1945 avec palme de bronze, Prix Femina 1931, Grand prix du roman de l’Académie française 1939. Écrivain et aviateur, il avait 44 ans et pas d’enfant.
Fils gâté d’une grande famille de la noblesse, passant ses vacances dans les châteaux, élève des Jésuites au Mans, toujours indiscipliné et rêveur, il n’est bon qu’en rédaction. A 12 ans, il rêve d’avions, industrie en plein essor avant la guerre de 14, et connaît son premier baptême de l’air sur un Berthaud-Wroblewski W2-bis. Mais la mort guette cette fin de race. Déjà, le père est mort en 1904 à 41 ans d’une congestion cérébrale ; c’est ensuite le fils cadet François, chéri d’Antoine, qui meurt à 14 ans d’une péricardite ; Marie-Madeleine, sa sœur aînée, écrivain elle aussi, qui meurt à 29 ans en 1926 de la tuberculose. Tous ces fantômes inspireront, selon Michel Lhospice, le personnage imaginaire du Petit Prince, enfant jamais adulte, solitaire sur sa planète. Cela et un fantasme d’enfant de lui, engendré par une chanteuse de cabaret rencontrée à Perpignan, à Toulouse, à Buenos Aires, à Bastia : Yvette.
Une figure de roman, puisque cette biographie de Saint-Ex est romancée, l’auteur comblant les trous et les flous des faits. Passé le bac, Antoine échoue trois fois au concours de l’École navale, trop dilettante, trop distrait, peu motivé. Il flirte avec Louise de Vilmorin, aristo que sa mère qui verrait bien épouser ; mais la fille est « une grande sentimentale », comme on dit dans la haute, autrement dit une pute qui papillonne de mâle en mâle, tous de bonne fortune et de bon milieu. Le mariage ne se fera pas.
A 21 ans, le jeune Antoine effectue son service militaire de deux ans (après la guerre de 14-18) comme mécanicien au 2ème régiment d’aviation de Strasbourg ; il prend des cours de pilotage civil à ses frais (ou du moins à ceux de maman). Une fois pilote civil, il est affecté au 37ème régiment d’aviation à Casablanca, pour obtenir son brevet de pilote militaire en décembre 1921. Caporal, il passe le concours des Élèves officiers de réserve, vole à Villacoublay, est nommé sous-lieutenant puis breveté observateur d’aviation en décembre 1922. Affecté au 34ème régiment d’aviation au Bourget, en 1923, il connaît son premier accident d’avion à la suite d’une erreur d’évaluation, sur un appareil qu’il ne maîtrisait pas. La famille de sa fiancée Vilmorin exige qu’il ne vole plus, et il est employé d’usine ou représentant en camions. Mais tout cela l’ennuie.
Il rompt ses fiançailles et en revient aux avions, la seule façon qu’il connaisse de bien s’envoyer en l’air. Il fait alors la connaissance de l’Aéropostale en 1926, encore compagnie Latécoère. Il est engagé par Didier Daurat, le directeur, et part de l’aéroport de Toulouse-Montaudran pour transporter le courrier entre Toulouse et Dakar. Il y connaît Jean Mermoz et Henri Guillaumet. Il sera nommé en 1927 chef d’escale à Cap Juby, à l’extrême sud du Maroc (devenue Tarfaya). Il y fera la connaissance de la solitude du désert, de la soif et des Maures. Il en fait le récit dans Courrier sud, paru en 1929.
C’est l’année où il est nommé en Amérique du sud pour développer l’Aéropostale avec Guillaumet, jusqu’en Patagonie et d’Argentine au Chili. Ce sera le sujet de son second roman, Vol de nuit, paru en 1931. Il se marie la même année avec son « petit oiseau des îles », écrivaine salvadorienne déjà mariée deux fois, Consuelo Suncin Sandoval de Gómez. Elle est dépensière, fantasque, volage, mais il l’aime comme jamais. Elle lui survivra jusqu’en 1979, disputant âprement sa fortune et ses manuscrits à la famille de son mari décédé. Mais la politicaillerie française détruit tout ce que les industriels peuvent créer. Par ambition politique, il est décidé chez les fonctionnaires de créer une compagnie nationale, Air France, et l’Aéropostale lui fait de l’ombre. L’auteur n’a pas de mots assez durs pour les bureaucrates aux egos démesurés, qui massacrent une compagnie florissante et la livrent aux appétits étrangers pour satisfaire leur image – tout comme la Compagnie du canal de Panama jadis (et Alcatel ou Alstom ou Framatome sous les socialistes récemment).
Saint-Exupéry devient alors un temps pilote d’essai, pilote de raid en Afrique, journaliste, reporter durant la guerre d’Espagne, scénariste pour le cinéma. Il dépose une dizaine de brevets d’inventions techniques pour les avions. Lors d’un raid Paris-Saïgon à bord d’un Caudron-Renault Simoun acheté par l’écrivain pour battre le record d’André Japy qui les deux villes en 3 jours et 15 heures, le pilote se crashe dans le désert à 400 km du Caire, à cause d’une météo imprévue et d’un vent de face qui change les distances estimées. Pilote et mécanicien sont indemnes, mais vivent trois jours d’hallucinations, déshydratation, désespoir. Ils seront recueillis par des Bédouins qui leurs donnent de l’eau, histoire racontée dans Terre des hommes, publié en 1939 et Grand prix du roman de l’Académie française. En 1938, Antoine de Saint-Exupéry et son meccano André Prévot tentent le raid de New York à Punta Arenas en Argentine. Mais, au Guatemala, en raison d’une confusion entre les gallons US de 3,78 litres et britannique de 4,54 litres, ils surchargent leur nouveau Simoun F-ANXR et s’écrasent en bout de piste.
En 1939, bien que déjà d’un certain âge pour l’aviation, Saint-Ex sert comme capitaine dans le Groupe aérien de reconnaissance II/33 à Orconte, près de Saint-Dizier. Il s’agit de photographier le front et les lignes allemandes. Mais tout va très vite en 1940, les photos n’ont même pas le temps d’être développées qu’elles sont déjà obsolètes, et de toute façon personne ne les regarde. Impréparation politique, suffisance militaire, dispersion du matériel mal employé, c’est la Débâcle. En survolant Arras en flamme, cernée par une centaine de chars allemands, son avion moderne Bloch 174 de la Société des avions Marcel Bloch (qui a pris son nom de guerre, Marcel Dassault depuis) est criblé d’éclats de la Flak, mais Saint-Ex réussit à regagner sa base – et obtient la Croix de guerre avec palmes. Il en fera Pilote de guerre.
Démobilisé à Perpignan après l’armistice, son escadrille s’envole pour Alger le 20 juin 1940 alors qu’il va récupérer des pièces de rechange à Bordeaux dans un vieux Farman ; il charge accessoirement quelques passagers dont Suzanne Massu jusqu’à Oran. Il part à New York grâce à un passeport délivré par Vichy et un visa délivré par le consulat américain. Il n’est pas gaulliste, mais pas vraiment pétainiste, le vieux maréchal lui paraissant immobiliste. Son milieu l’ancre dans le conservatisme, le catholicisme, la terre, tandis que toute son éducation le tire vers les étoiles, l’industrie aéronautique, l’exploration. Comme il ne s’intéresse pas au petit cénacle renfermé des littéraires français autour de Saint-Germain-des-Prés, il est brocardé, accusé sans preuve, avec la même bêtise aveugle des egos sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Il s’en moque, en aristocrate de l’âme. Il refuse aussi bien le ralliement « inconditionnel » au général de Gaulle que son enrôlement au Conseil national de Vichy (ou au Rassemblement pour la Révolution nationale), où il est nommé contre son gré et qu’il refuse par deux communiqués. Il veut faire entrer les États-Unis isolationnistes en guerre pour la civilisation et, dans son livre Pilote de guerre, il montre que les aviateurs français se sont bien battus et ne sont pas des chicken. On dit que ce livre, qui a du succès traduit en américain, a contribué à retourner l’opinion.
Par son traducteur, il rencontre la journaliste Silvia Hamilton, avec qui il a une liaison. Il écrit alors Le Petit Prince, qui paraît d’abord aux États-Unis en 1943 avant de paraître en France (dans les 150 millions d’exemplaires dans le monde à ce jour). Mais il se veut aviateur avant d’être écrivain. Seuls ceux qui participent peuvent témoigner, tels Malraux, Kessel, Monfreid. Saint-Ex veut alors rejoindre une escadrille de reconnaissance en Afrique du nord, mais il faut l’aval des Américains et ceux-ci disent No! À cause de leur bureaucratie rigide : pas plus de 30 ans, des capacités intactes, une formation au nouvel avion ultra-moderne Lightning P-38, réputé le plus rapide du monde (il sera dépassé en 1944 par les nouveaux Focke-Wulf Fw 190 « long nez »). A force de faire le siège des uns et des autres, il obtient par exception d’effectuer cinq missions comme pilote de Lightning. Une de trop : la dernière lui sera fatale ; il est descendu par un FW90 plus rapide. Elle l’a fait passer au-dessus de la vallée du Rhône pour une reconnaissance avant le débarquement de Provence et il est attaqué au retour, près de Marseille.
L’auteur, écrivant en 1994, ne connaissait pas les découvertes de 1998, 2000 et 2003, et signe plusieurs pages de conjectures aujourd’hui obsolètes. En septembre 1998, un patron pêcheur marseillais remonte au filet une gourmette en argent gravée du nom d’Antoine de Saint-Exupéry, du prénom de son épouse Consuelo et de l’adresse de sa maison d’édition à New York. En 2000, une jambe du train d’atterrissage gauche et des éléments de carlingue de son P-38 sont retrouvés par le plongeur professionnel marseillais Luc Vanrell près de l’île de Riou. En 2003, la Codex remonte les vestiges de l’avion, identifiés grâce à un numéro de série retrouvé sur le caisson du turbocompresseur gauche. En mars 2008, Horst Rippert, ancien pilote de la Luftwaffe et frère d’Ivan Rebroff (qui n’avait rien de russe), affirme avoir abattu un avion de type P-38 Lightning précisément le 31 juillet 1944, dans la zone où se trouvait Saint-Exupéry. Il en témoigne au journaliste Jacques Pradel et au plongeur Luc Vanrell qui en publient un livre, Saint-Exupéry, l’ultime secret.
Il confiera par testament ses écrits épars à « Lyne », son amie aristo qui a mis en forme les paperolles qui forment Citadelle, publication posthume.

L’auteur a été avocat et commissaire colonel de réserve dans l’Armée de l’Air, Officier de la Légion d’honneur. Il a été également directeur de la société des eaux minérales d’Évian, administrateur de la société Merial, membre du Conseil Économique et Social, attaché au cabinet du Président Giscard d’Estaing, conseiller technique au cabinet de Simone Veil, conseiller du commerce extérieur. Il a écrit plusieurs livres historiques et est décédé en 2022 à 91 ans. Sa biographie romancée de Saint-Exupéry se lit agréablement et sort du seul factuel pour s’efforcer d’entrer dans la psychologie du sujet.
Michel Lhospice, Saint-Exupéry le paladin du ciel, 1994, Éditions France-Empire, 401 pages, €11,08, e-book Kindle €9,49
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