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René Hardy, La route des cygnes

Lorsque j’avais quinze ans, élevé avec Ulysse le rusé Grec et Roland neveu de Charlemagne, j’ai découvert Erik le Rouge et son fils Leif l’Heureux. Les sagas scandinaves des Vikings ont alors compté autant pour moi que l’Odyssée et les combats des preux. Cette période, autour de 1968, était de jeunesse et de redécouverte. Il fallait secouer les vieux classiques en histoire, la doxa marxiste à l’université et le gaullisme devenu lourd en politique. ‘La route des cygnes’ appartient à ce mouvement de renaissance. Il romance en douze veillées le conte de l’exploration vers l’ouest des marins nordiques vers l’an mil, tandis que l’Europe continentale se rencognait frileusement en ses terres, châteaux forts et monastères, dans l’attente de l’Apocalypse. Je me dis, en 2010, qu’il y a peut-être une leçon à tirer pour aujourd’hui.

J’ai dévoré ‘La route des cygnes’ durant les fêtes de Noël, en 1970. Les douze nuits les plus sombres de l’année sont propices à rêver d’ailleurs et d’avant, à écouter une geste qui galvanise pour l’année à renaître. En ce 21 décembre, jour de l’hiver, c’est l’occasion !

Tout commence par la mort du vieux Thorvald dans sa ferme, à vingt jours de mer du pays à l’est des vagues, ainsi qu’on appelle l’Islande. Banni de Norvège par le parlement des hommes libres, le jour de Thor, le vieux chef de clan était allé explorer l’île de glace et de feu vers l’ouest, où des ermites irlandais s’étaient déjà établis pour rêver à Dieu tout seul. Foin de bondieuseries ! Thorvald était païen et faisait deal avec les dieux avisés, commerçants et guerriers. Lui était plutôt fermier et il avait laissé l’en-haut choisir sa terre en jetant ses bois de lit gravés à la mer. Il s’était établi là où les courants et les vents (messagers des dieux) eurent touché la terre.

Le vieux Thorvald meurt, mais reste après lui son fils valeureux Erik. Il est dit le Rouge à cause de sa chevelure rousse flamboyante (tout comme Daniel Cohn-Bendit). Je note qu’Erik est né exactement mille ans avant moi, l’année 955. Il a dix-neuf ans lorsque meurt son père et qu’il devient majeur, chef de clan. Tout comme moi qui devint majeur sans le savoir, un beau jour de 1974, lorsque le nouveau président Giscard fit voter la majorité à dix-huit ans. J’aime à trouver ainsi des correspondances, elles donnent du présent à l’aventure passée.

Erik le fermier se marie l’année suivante et naît de suite un fils, Leif. Naîtront de lui encore deux fils, Thorvald et Thorstein, puis une fille avec une concubine, Freydis. Tous ses enfants sont différents, seule la fille dernière née lui ressemble, en moins sage. Leif sera le plus avisé. En 981, poussé par « la gauche au pouvoir » en Islande, ces jaloux dont le ressentiment provocant l’amènent à combattre bien malgré lui, Erik est banni pour meurtre de l’Islande. Qu’à cela ne tienne, il fait comme son père et part encore plus à l’ouest. Il découvre le Groenland, cette terre verte à laquelle il donne son nom. Le climat était plus chaud qu’aujourd’hui (eh oui) et entre les glaciers s’étendent des pâturages. Erik établit des fermes, revient en Islande et galvanise des colons qui le suivent.

Son fils Leif ira plus loin encore, découvrant le Canada, Terre-Neuve et ce qui deviendra la Nouvelle Angleterre. Il n’établit que des campements d’été pour ramener le bois, le raisin séché et les fourrures. Car la terre américaine est plus belle encore que l’Islande, plus chaude que la Norvège. Helluland (terre de glace), Markland (terre du bois) et Vinland (terre du vin) seront les trois établissements vikings au nord de l’Amérique. Les marins sur leurs ‘cygnes’ suivront les vents et les courants dominants pour joindre l’Islande au Groenland et au Canada, mais il fallait oser. Parfois la coque en bois est taraudée de vers lorsqu’elle a été remisée hors du flot trop longtemps. Et c’est le naufrage. Il faut choisir qui survivra sur le canot qui ne peut les contenir tous. Mais nulle anarchie : tous acceptent le sort qui les désigne.

C’est que le monde viking n’est pas encore chrétien, Erik le Rouge naît justement à la conjonction des croyances. Son fils Leif se convertira, mais pas lui, qui reste fidèle à Thor, le dieu guerrier au marteau à double tête. Les relations humaines des paysans-guerriers vikings horrifient les moines en robe qui se pâment de terreur devant la femme, la bataille et la boisson. Mais elles sont bien belles et bonnes, ces relations humaines : fidèles, chaleureuses, hardies. L’auteur prend un malin plaisir à provoquer les missionnaires chrétiens qui assistent à ses veillées, en l’an 1477, décrivant les combats d’honneur ou le désir pour Asa Longues cuisses ou la fière Feydis qui combat les indigènes Algonquins seins nus et longue épée franque à la main. La cabale des dévôts fera interdire par l’évêque de raconter ces payenneries !

D’où le juste retour à l’autonomie que sera le protestantisme pour tous les pays marginaux d’Europe, de l’Allemagne à la Scandinavie en passant par l’Angleterre. Le césarisme à prétentions totalitaires de l’Église de Rome restera insupportable à tous les peuples non latins. Cela dure encore avec la méfiance envers l’État et tout ce qui est supranational. La liberté ne se marchande pas, disent les libéraux !

1477 n’est pas choisie par hasard : c’est la date où Christophe Colomb fait escale en Islande pour consulter les vieux marins et les manuscrits des scaldes. Il veut trouver la voie vers la Chine par l’ouest et, pour lui, ces terres découvertes par les Vikings quatre siècles avant lui sont plutôt un obstacle !

Reste une geste en douze chapitres qui se lit aisément. Elle emporte l’imagination sur les faits réels d’il y a mille ans. Même si le livre n’est pas réédité et son auteur bien oublié, on le trouve encore d’occasion. Lisez donc cette passionnante Odyssée du nord, votre esprit s’ouvrira.

René Hardy, La route des cygnes, 1967, Robert Laffont, 437 pages, occasion 15€

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Histoire islandaise

Article repris par Medium4You.

Ce matin, il pleut. Nous démontons les tentes sans les laisser sécher. Après deux bols de café allongé et un de yaourt, nous remettons tout dans le bus et reprenons la piste. Nous repassons le chaos basaltique jusqu’à la route et la suivre sur la péninsule du Snaeffels.

Le guide, Français de l’est, fils d’un couple soixantuitard, nous entreprend au micro sur l’histoire islandaise et sa littérature. Lui n’a jamais été grand lecteur, il nous déclare que les sagas sont « chiantes comme les ‘Mémoires d’outre-tombe : au bout de deux pages, j’ai refermé ». Chacun jugera de la culture des années 1980 dont il est le sympathique mais ignare représentant. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé la sage d’Erik le Rouge à 15 ans ; il est vrai que j’avais déjà lu en entier les ‘Mémoires d’outre-tombe’.

L’Islande viking s’est fondée sur le refus de la centralisation royale norvégienne. Aristocratie et individualisme équilibrent la méfiance de toute autorité politique. L’Althing est le parlement qui réunissait en assemblée plénière tous les hommes libres une fois l’an dans le site de Thingvellir, au sud-ouest de l’île. Il fut instauré vers 930. Le pays n’avait ni pouvoir exécutif, ni armée, ni administration.

La grandeur médiévale de l’Islande est dans sa littérature, dont les Islandais sont très fiers. Ils organisent des ‘sagas trails’ destinés aux touristes, dans les hauts lieux vikings de l’île. Une brochure en énumère trente et une ! Exclusivement en langue nordique, les sagas parlent d’aventures, dans un esprit tolérant et ouvert, avec un coup d’œil historique fondé sur les faits et la critique des sources. L’existence est tragique, mais la vie se doit d’être énergique, active, fondée sur le courage, l’honneur et la loi. Elle est écrite dans une prose rapide et sans sécheresse, avec ce regard froid qu’aimera Flaubert. Elle pratique understatement, ellipse et formules bien frappées. Objectivité, précision et dynamisme en font un style très moderne, reflet d’un état d’esprit non conforme, se méfiant des autorités comme de toute eschatologie. Les Eddas évoquent la mythologie et l’action ; la poésie scaldique est magique, funéraire et de cour, usant de la métaphore filée et d’un mètre à multiples variantes ; la littérature de clercs recueille les lois et les biographies, conte les sagas des rois, des contemporains, de familles d’aventuriers explorateurs, et les sagas légendaires. Les romans rimés seront développés à la suite d’histoires de chevaliers et de contes populaires au XVe siècle.

La conversion au christianisme a été adoptée en 999 par le parlement, du fait des missionnaires apparus vers 980 et des incitations du roi de Norvège. Les pratiques païennes resteront tolérées, comme l’exposition d’enfants non désirés et les sacrifices privés, mais l’esclavage sera aboli vers 1100. Le premier évêque islandais, Isleif Gissurarsson, fut consacré à Brême en 1056. Environ 300 paroisses seront crées, le clergé n’exigeant jamais le célibat. Une dizaine de monastères vont se créer à partir de 1133.

Ce sont les troubles entre grandes familles au XIIIe siècle qui vont précipiter l’intervention du roi de Norvège, pressé par l’Église. En 1264, l’Islande était devenue partie du royaume, soumise à la hiérarchie et aux taxes des gouverneurs royaux, et l’Althing ne servit plus à grand chose. Le pays connu la misère, la Norvège se révélant incapable de ravitailler l’Islande, la laissant à merci des pirates allemands ou anglais. La Réforme fut imposée par les Danois, qui avaient repris le commerce avec l’Islande et administraient l’île en 1537. Le dernier évêque catholique fut exécuté. L’absolutisme du royaume de Norvège et Danemark, instauré dès 1660, fut imposé à l’Islande et l’Althing, réduit au rôle de tribunal, fut supprimé en 1800.

Les détériorations climatiques vers 1400, les redoutables hivers de 1695 et 1696, de graves épidémies venues du continent durant tout le XVe siècle, puis la variole de 1707 qui tua 18000 personnes sur 50 000, les éruptions volcaniques des années 1780 qui ont tué plus de 1000 personnes, ont déstabilisé la population islandaise, qui n’a retrouvé le nombre de 50 000 qu’en 1823. L’abolition du monopole des compagnies, qui sévissait depuis le XVe siècle, a permis l’essor du commerce et l’amélioration des récoltes. L’émigration vers le Canada a cependant été forte à la fin du XIXe.

L’Althing a été rétabli en 1845, une Constitution en 1874, l’autonomie en 1904, l’Université d’Islande en 1911. L’occupation allemande d’avril 1940, le débarquement britannique de mai 1940, suivi de l’occupation américaine de juillet 1941, ont permis à l’Althing de se séparer complètement du Danemark. La République fut rétablie le 17 juin 1944, revenant au statut de liberté avant 1264. L’Islande appartient à l’OTAN, à l’OCDE, et demande à intégrer l’UE.

Halldor Laxness fut prix Nobel de littérature en 1955, pour son itinéraire du catholicisme au marxisme avant de rejoindre la sagesse orientale. Le socialisme va créer un mouvement de poésie « atomique », influencé par le surréalisme, pour faire de la poésie une subversion. Mais la génération contaminée, née dans les années 1920, laissera la place – comme ailleurs – à une génération moins militante.

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