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Élections – déceptions

Dissolution d’une Assemblée dissolue, élections piège à cons à cause des démagos, élisez Élysée. Après la « sidération » (mot à la mode), la réflexion. Il aurait mieux valu commencer par là. Mais que peut la raison (qui demande un effort) contre la passion (mauvaise) de foutre les gouvernants dehors et de « renverser la table » ?

Sauf que les gens, ces gogos, sont « sous emprise » (mot à la mode). Ils résonnent simple : « on n’a pas essayé », et pis « yaka » pêle-mêle : foutre dehors les étrangers (comme si c’était facile avec le droit international, les traités signés, la Constitution), redonner du pouvoir d’achat (comme si ça se décrétait d’en haut, sans souci des entreprises et de leur productivité, ou du budget de l’État pour augmenter les fonctionnaires), baisser le prix de l’énergie (mais il y a les accords européens, difficiles à renégocier, bien que pas impossible, sauf que ça prend du temps), augmenter les impôts et faire payer les « riches » (sauf que le riche en France commence à 3100 € par mois de revenu selon l’Insee et l’ineffable François Hollande), ou « nationaliser » (discours facile, mais avec quel argent, vu la dette, quels dirigeants, vu l’inanité des fonctionnaires passés à la tête des grandes entreprises ?).

Les réalités économiques, européennes, juridiques, mondiales, vont faire comprendre très vite au nouveau gouvernement, de quelque bord qu’il soit à l’arrivée le 8 juillet, que tout n’est pas possible, qu’il faut faire des choix, mettre de l’eau dans son vin. Je me souviens de la désillusion rapide et amère de « la gauche au pouvoir » en 1981 quand, au bout de quelques mois seulement, et après trois dévaluations du franc (TROIS !), le président avait tranché : soit vous rentrez dans les clous, soit vous isolez la France dans le monde (moi je m’en fous, je reste président). Je crains que les Français qui ont voté RN soient aussi cocus que les socialo-communistes de 81 passé l’été…

La question à cent balles : fallait-il dissoudre maintenant ? Oui et non, mais surtout pourquoi pas ? La sanction électorale a été nette, « rendre la parole au peuple » n’a rien d’idiot en république. Pourquoi si vite et ne pas attendre septembre ? Parce que les sacro-saintes vacances solaires, parce que les joujoux olympiques, parce qu’un nouveau gouvernement, à la rentrée, doit se précipiter sur la préparation du Budget tout de suite sans réfléchir. Parce que pourquoi attendre ? Que les gogos regrettent ? Que les partis se remettent en ordre ?

Fallait-il dissoudre en prenant l’initiative ou attendre une motion de censure (quasi inévitable à l’automne) pour dissoudre une Assemblée déjà ingouvernable (sauf à user et abuser du 49-3) ? Les Français veulent tenter les recettes populistes d’extrême-droite ? Autant le faire sous un président qui peut encore modérer, durant une cohabitation, plutôt que de voir arriver une Marine Le Pen au pouvoir comme une fleur, portée par la naïveté de n’avoir jamais gouverné, donc jamais mécontenté, et promis tout ce qu’on voulait sans s’être une seule fois heurtée aux dures réalités du monde. Et puis, au fond, les électeurs adorent la cohabitation : ils râlent, mais comme d’habitude, ils sont plutôt contents de voir l’un tempéré par l’autre pour les empêcher de faire à leur tête.

Que va-t-il se passer aux Législatives ? On ne vote pas pour une Assemblée nationale comme on vote pour des députés européens. L’Europe est loin, la France toute proche. Ce sont les impôts, les prix, la sécurité qui sont en jeu immédiatement, pas les grandes décisions prises à 27. Hors de « sortez les sortants », les promesses démagogiques sont-elles vraiment prises au sérieux ? Il n’est pas sûr que le RN ou les Nus-pieds recyclés en « front » (de gauche, on a déjà vu ça) gagnent autant de votes qu’aux Européennes.

Reste que :

  • le centre est laminé par dix ans de gouvernement (rien que de plus normal), par un président omniprésent sur tous les sujets, qui ne laisse pas son Premier ministre gouverner et qui sait mieux que vous ce qui vous convient (travers bonapartiste constant à droite, des gaullistes à Sarkozy en passant par Chirac).
  • la gauche recolle les morceaux mais ne s’incarne en personne (sauf Pépère qui se rallie au dictateur comme certains socialistes à Pétain en 40 – l’heure est grave – mais qui voudrait du Mélenchon comme décideur, ce repoussoir haineux ?).
  • la droite tradi a explosé, ce qui couvait bien avant mais que la bêtise et les egos des uns et des autres a précipité (Wauquiez a été nul, ce n’est pas nouveau, Ciotti lamentable, car il n’a pas avancé).
  • la seule droite est désormais le RN puisque Zemmour a montré son inanité à mobiliser (sauf chez les bobos riches des 16e, le 8e et 7e arrondissements de Paris) et que (même !) Marion Maréchal(-Le Pen) a rejoint le giron familial.

Alors, pour qui voter ?

  • Pour la valse des milliards à gauche ? Pour l’inexpérience de béjaune et le mur de la dette à droite ?
  • Pour l’antisémitisme sous-jacent et la politique pro-arabe à gauche, dans tout ce qu’elle comporte d’immigrés potentiels et de déni du terrorisme soit-disant « résistant » aux « colonialismes » (sauf russe) ?
  • Pour la préférence nationale et le repli frileux pro-Poutine à droite, dans tout ce que cela comporte de perte d’attractivité du pays, de déclin économique, d’émigration des élites et de politique pro-russe sans état d’âme ?

Ce n’est pas Hitler ou Staline comme le dit trop légèrement Jean-François Coppé, mais leurs avatars recyclés… inversés. Le RN prendra ses ordres à Moscou comme hier le PC. Le NFG prendra ses ordres à Alger ou Gaza comme hier l’OAS. Où sera la souveraineté nationale ?

Si j’avais, in fine, le choix cornélien de voter Mélenchon ou Bardela, je voterai… Blanc. Mais il reste encore une bonne semaine.

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Elsa Vidal, La fascination russe

Un essai fascinant d’une journaliste parlant russe, connaissant bien la civilisation russe et au fait de la Russie contemporaine. Pour elle, le tropisme français envers la Russie date de loin, de Voltaire avec Catherine II peut-être, mais il est resté un dogme de la pensée stratégique depuis de Gaulle.

C’est l’objet de la première partie. Le général président voulait équilibrer les puissances anglo-saxonnes, qui avaient libéré le territoire de l’Occupant allemand, avec l’autre puissance européenne une fois le Reich vaincu : « la Russie ». C’était alors l’URSS, qui englobait tout un empire de « républiques » soviétisées, et de Gaulle aimait bien l’idée « d’âme des peuples » . Mais lors de la crise de Berlin en 1961 et de celle de Cuba en 1962, « De Gaulle se range sans hésitation aux côtés de ses alliés occidentaux, un fait généralement passé sous silence par ceux qui aujourd’hui se revendiquent du gaullisme ».

Les présidents suivants se sont engouffrés à sa suite avec plus ou moins d’enthousiasme, mais avec constance. Mitterrand est resté « dans les pas de De Gaulle », Chirac était « amoureux de la Russie » (et parlait vaguement russe depuis l’âge de 15 ans), il a insisté en 1997 pour faire signer l’acte Otan-Russie et l’accord de partenariat UE-Russie, Sarkozy a été un candidat anti-Poutine avant de virer casaque et d’accepter de vendre à la Russie deux frégates Mistral sophistiquées, que Hollande, « exception française », a refusé de livrer après l’invasion de la Crimée en 2014.

Quant à Macron, il a d’abord été dans la conciliation durant deux années entières après l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine, déclarant qu’il ne fallait « pas humilier la Russie », avant de prendre l’option d’aider l’Ukraine à résister au maximum. Option qui tient à la position stratégique de la France, seule puissance nucléaire indépendante de l’Union européenne, mais aussi à une tactique électorale qui est de contrer les partis de Le Pen, Zemmour et Mélenchon, tous pro-Poutine, tandis qu’il se pose, étant bloqué sur les réformes à l’Assemblée faute de majorité absolue, comme le président qui prend les grandes décisions sur l’avenir du pays.

Sur la Russie, c’est l’objet de la seconde partie, les Français vont de « faux-semblants et confusions en série ». La « Russie éternelle » a du charme, mais la Russie éternelle n’existe pas ; elle est un mythe. Le pays n’a surtout jamais été « un allié de toujours » ! Les troupes du tsar Alexandre 1er ont occupé Paris en 1814. Sur la Crimée déjà, les troupes françaises ont vaincu les troupes russes à Sébastopol en 1854.

De même « la puissance russe » est un autre mythe. La Russie n’a rien d’un pays invincible. Certes, le territoire est immense et les armées peuvent s’y perdre, faute de commandement suffisant et d’objectifs précis (Napoléon, Hitler), mais les Russes ont souvent été vaincus dans l’histoire : en 1854 par une alliance franco-anglaise en Crimée, en 1905 par les Japonais, alors puissance du tiers-monde, en 1917 par les Allemands, qui lui ont envoyé Lénine en wagon plombé pour la déstabiliser de l’intérieur, en 1942 à cause des erreurs de Staline et après avoir signé le pacte germano-soviétique avec Hitler, en Afghanistan en 1989 après dix ans d’occupation sans résultat – et en Ukraine, où le « pays-frère » qui devait être libéré des pro-occidentaux a résisté en masse et bouté l’armée de Poutine hors du Dniepr.

Et ce n’est pas « la Russie » qui a « sauvé la France du nazisme », mais l’armée rouge de l’URSS, soit 70 millions de citoyens non-russes sur 170 millions de soviétiques. Et les Alliés qui ont débarqué sur son sol, et qui ont massivement aidé l’URSS industriellement indigente en livrant des radios, des camions et du carburant, tout en bombardant massivement les infrastructures industrielles allemandes. La Russie est « une puissance pauvre », selon le mot d’Hélène Carrère d’Encausse. Elle a des missiles nucléaires mais vit mal au quotidien. La seule chose qui la rend attirante pour les intellos français est sa contestation de la puissance américaine.

La propension pro-russe des militaires et du Renseignement français est avérée. Il fallait défendre la Serbie (orthodoxe) par tradition depuis le XIXe siècle contre la Bosnie (musulmane) ; la lutte contre le terrorisme rapproche les services, les Tchétchènes sont laissés aux Russes en faveur d’échange des renseignements sur les mouvements islamistes. L’ancien chef des renseignements intérieurs français Bernard Squarcini, reconverti dans le privé, a plusieurs clients russes oligarques. Le Centre français de recherche du renseignement, dirigé par Eric Denécé « utilise des éléments de langage provenant du Kremlin ». Le militaire préfère l’ordre au chaos, surtout dans un pays nucléaire : plutôt Staline ou Poutine qu’un inconnu imprévisible. En outre, Poutine défend le conservatisme tradi, ce qui tente maints officiers élevés dans la foi catho tradi et le respect des hiérarchies.

Tradi, la Russie ? Pas vraiment, sauf dans les discours officiels. Soixante-dix ans de communisme athée ont libéralisé les mœurs (divorce, avortement, première femme ministre, gestation pour autrui autorisée, suicides à la 3ème place mondiale). « Déprécier l’Occident est avant tout un levier politique puissant en Russie » – il n’y a que les idiots utiles français qui croient à cette propagande, et les pays du « sud global » conservateurs et religieux. Poutine a fait remettre dans la constitution russe en 2020 « la foi en Dieu » ! La Russie reste messianique et se voudrait, comme en 1453, « la Troisième Rome » contre les coups de boutoir de l’islam qui a fait chuter Constantinople. Mais la pratique religieuse est aussi faible que chez nous, et les divorces représentent 68 % des mariages.

L’homosexualité, la pédocriminalité et l’avortement sont les vrais ennemis de Poutine : ils empêchent la renatalité ! En 2022, la population russe est de près de 147 millions d’habitants, inférieure aux 149 millions de 1994, et risque de passer sous les 120 millions d’ici cinquante ans (partie 4). Le tournant réactionnaire du régime est motivé par cette menace vitale, mais aussi par le vieillissent des dirigeants : Poutine a 71 ans. La perspective de la mort incite les dirigeants à se tourner vers la religion… Et à exalter le patriarcat, pas seulement celui de l’orthodoxe Kyrill, mais celui de tous les mâles du pays. Les violences faites aux femmes sont courantes et la Russie est le seul pays du Conseil de l’Europe à ne pas les criminaliser.

Nous ne voulons pas voir que la Russie est violente : à l’intérieur à l’extérieur, dans les films, dans le romantisme machiste de la jeunesse. « Tous les faibles sont exploités, violentés et tués » dans le film Grouz 200 (Cargaison 200). « Tous ces films déploient sans exception et sans espoir une vision pessimiste de la nature humaine – mauvaise – et du monde – chaotique – qui ne peuvent être contenus que par une violence justifiée (…) Dans cette optique, le pouvoir lui-même est un mal nécessaire contre un péril plus grand. » Maximalisme et dualisme caractérisent la culture russe, c’est tout ou rien, le Bien ou le Mal absolus, le Paradis ou l’Enfer. Pas de purgatoire intermédiaire dans l’orthodoxie russe, pas de société civile mais seulement les citoyens et l’État. Toutes les organisations et ONG deviennent « indésirables ». La guerre est un des moyens du pouvoir. Les ex-républiques soviétiques sont déstabilisées par des conflits où la Russie « s’engage ou s’implique (…) Non pas pour les régler mais pour se doter de leviers d’influence » : Arménie-Azerbaïdjan, Transnistrie-Moldavie, Ossétie du sud-Géorgie. Ce n’est qu’après ces conflits que ces pays envisagent de se tourner vers l’UE et l’Otan – pas avant, contrairement à ce que croient les imbibés de propagande.

Pourquoi ce penchant pro-russe est le propos de la troisième partie. L’autrice y voit trois raisons principales, la nostalgie de la grandeur par le souvenir français de l’empire colonial perdu (que la Russie voudrait retrouver après l’URSS), l’obsession anti-américaine pour notre indépendance (Echelon, Prism, contrats des sous-marins avec l’Australie, dépeçage d’Alcatel) – mais la dépendance au gaz et au pétrole russe est minimisée…. Enfin la référence messianique à de Gaulle (sans recul, sans relire ce qu’il a écrit ou dit).

Tout le monde se veut gaulliste (lutte contre le déclin pour Le Pen, la bannière pour Zemmour, les convictions économiques pour Mélenchon, la résistance pour Macron). Mais de Gaulle avait une hauteur de vues qui manque aux politiciens qui voudraient le récupérer. « Stratégiquement, il croit à l’utilité de la relation avec Moscou pour équilibrer l’influence américaine. En revanche, ce qui n’est presque jamais mis en avant dans ce débat, c’est sa loyauté sans faille à l’Alliance atlantique et le fait que, dans sa vision, une entente avec la Russie ne signifie pas une rupture avec Washington ». L’exemple de la crise de Berlin en 1961 est éclairant sur la situation actuelle.

De Gaulle a des mots qui cinglent à la fois l’impérialisme soviétique et la mauvaise foi des politiciens français d’aujourd’hui. Le relire est un plaisir : «A un certain point de menace de la part d’un impérialisme ambitieux, tout recul a pour effet de surexciter l’agresseur, de le pousser à redoubler sa pression, et finalement, facilite et hâte son assaut ». C’est pareil face à un caïd de banlieue ou à un chien agressif. Quand Obama a reculé face à Bachar el-Assad qui a usé d’armes chimiques alors que c’était une ligne rouge américaine, Poutine a senti qu’il pouvait envahir la Crimée sans réaction de l’Occident. Ce qu’il a fait. A l’inverse, quand Nicolas Sarkozy a été à Tbilissi en Géorgie durant l’offensive russe, Poutine s’est arrêté et a négocié. « Dans le système de valeurs de la culture russe, la faiblesse ou les signes de faiblesse sont méprisés. Ce qui pour un Européen est considéré comme un compromis, avec sa connotation positive, est regardé comme une ‘concession’, ce qui a un sens négatif ».

Pour sortir de la fascination, que faire (Chto dielat? demandait déjà Lénine). C’est l’objet de la quatrième et dernière partie de cet essai plutôt riche. Eh bien, il faut d’abord « regarder le régime russe en face » et ne pas s’illusionner : voir qu’il est en réalité répressif à l’intérieur et impérialiste à l’extérieur. Puis nous voir, nous Français, dans les yeux des Géorgiens et des Ukrainiens, et ce n’est pas très glorieux : « la France, (…) avance sous les traits de discours sur les valeurs, mais se révèle beaucoup plus pragmatique et intéressée ». Toujours l’écart entre a théorie et la pratique, l’idéal et la réalité – le mal français.

Enfin choisir entre être « réalistes ou naïfs ». Les réalistes n’ont que des intérêts, c’est que ce disent Hubert Védrine et Pierre Lellouche, mais cela nous empêche de comprendre réellement le réel : « il sert surtout à réduire au silence ceux qui tentent de faire entendre que notre politique pro-russe par défaut représente maintenant une menace sur notre souveraineté. » Car quel réaliste a pris au sérieux la menace russe sur l’Ukraine ? « Se placer du côté du plus fort et de l’agresseur » – c’est le parti de Pierre Lellouche et d’Eric Zemmour. Mais la Russie de Poutine est-elle forte ? Il est bien naïf de le penser, puisqu’elle craint la « contagion démocratique »… tandis que son PIB est la moitié de celui de l’Inde, dépassée même par les économies de l’Allemagne et de la France réunies. Quant à sa protection sociale, elle est bien inférieure à celle qui existe en Europe ! Pourquoi donc se soumettre ?

Elsa Vidal, La fascination russe – Politique française : trente ans de complaisance vis-à-vis de la Russie, Robert Laffont 2024, 324 pages, €20,00 e-book Kindle €13,99

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Randa Kassis, La Syrie et le retour de la Russie

La Syrie est d’actualité avec la réduction du dernier bastion islamiste d’Idlib, et la Russie est aux premières loges avec la défection trumpeuse des Etats-Unis qui se retirent de la régence du monde. Randa Kassis est née syrienne et demeure une femme politique « laïque et démocratique » jadis membre du Conseil national syrien ; elle milite depuis 2015 pour « la plateforme d’Astana » qui consiste à mettre tout le monde autour de la table sous l’égide des Russes, des Turcs et des Iraniens alliés, afin de trouver une solution politique à la guerre civile et au chaos syrien sur le modèle du règlement de la guerre civile au Tadjikistan entre 1992 et 1997.

Son essai est publié aux éditions des Syrtes, qui vise depuis Genève à éditer des textes russes méconnus en littérature et des études à contre-courant de la mode médiatique sur la Russie. C’est dire si le livre de Randa Kassis mélange allègrement propagande et recherche en histoire. Touffu, il mêle des invectives à des analyses, parfois d’une logorrhée qui rappelle les textes-fleuves gauchistes des années post-68 par la multiplication des qualificatifs, comme par exemple page 17 : « des faucons russophobes américains et de leur fidèle soutien français François Hollande » – qu’est-il besoin de multiplier ce genre d’étiquettes ? Mais chacun des chapitres se termine toujours par ce leitmotiv à la Cicéron à propos de Carthage : il faut que la Russie impose une solution politique.

Car la Russie serait la puissance stabilisatrice vers laquelle il serait nécessaire de se tourner. Dans l’urgence pour la Syrie, compte-tenu de l’égoïsme américain et de la lâcheté occidentale, c’est une vérité bonne à dire. D’autant que Daesh encourage les musulmans intolérants du Caucase russe et du Tatarstan aux frontières, ce qui menace la Russie du terrorisme à la tchétchène.

Sur le long terme, c’est accepter sans débat le néo-colonialisme d’influence de la Russie sur le Moyen-Orient comme du temps soviétique. Poutine « raisonnable » et « respectueux des autres » ? Demandez aux Baltes, aux Géorgiens ou aux Ukrainiens… L’auteur reprend sans recul les antiennes de la diplomatie russe affaiblie depuis la chute de l’URSS : le monde « doit » être multipolaire, les puissances « doivent » contrecarrer autant que faire se peut l’hyperpuissance américaine inégalée qui la pousse à l’orgueil solitaire, les nations « doivent » préserver leurs cultures tout en respectant celle des autres, l’usage de la force « doit » être réservé au dernier recours et avec l’aval de l’ONU (où la Russie possède un droit de veto). Avec ce rappel un peu court sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : « Dans le sillage de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie… » p.229 – il n’y avait bien-sûr ni Anglais, ni Américain pour débarquer en Normandie, ni prêt-bail des Etats-Unis pour livrer des camions et du matériel à l’URSS de Staline… Et cet amalgame inepte pour une historienne : « Etant donné qu’elle n’a pas un passé colonial dans la région du Moyen-Orient arabe, la Russie bénéficie de plus de confiance de la part des peuples arabes, dont beaucoup ont été déçus des expériences américaines… » p.267 – les Américains auraient-ils eu « une expérience coloniale » dans les pays arabes ? En bref, une « chercheuse » plus pro-russe que l’auteur est rare ces temps-ci, proche d’Alexandre dell Valle (Marc d’Anna) dont la thèse complotiste affirme que le gouvernement américain utilise l’islamisme dans le but de détruire l’Europe, et avec qui elle a co-écrit un livre (Comprendre le chaos syrien).

Il reste que, dans ce fatras enflammé, des analyses subsistent miraculeusement, comme si le « livre » était une compilation d’articles disparates hâtivement rassemblés en un semblant de plan qui n’évite ni les répétitions, ni les contradictions. Comme cette curieuse phrase page 20 : « l’administration américaine (…) soutient de moins en moins le PYD kurde, d’où une relation de plus en plus tendue avec la Turquie » (ah bon ?… si vous avez compris, laissez un commentaire).

Les Etats-Unis se retirent piteusement après avoir échoué en Afghanistan, en Irak, en Libye, et avoir laissé détruire le Syrie et le Yémen. Daesh est la conséquence de la guerre d’Irak qui a détruit l’Etat et n’a rien construit à la place, tout en poussant l’indigent Obama à retirer les troupes sans solution politique, conduisant à la débandade de l’armée et au chaos des milices. Comme si tout ce qui intéressait les « stratèges » en chambre de Washington était de contrer l’Iran pour protéger Israël, au prix d’un pacte avec le diable saoudien.

Car c’est bien l’Arabie Saoudite, aidée des émirats richissimes en pétrodollars, qui a financé les mosquées salafistes partout dans le monde (y compris aux Etats-Unis même) et exporté sa version archaïque et fondamentaliste de la lecture du Coran et des hadiths. Ce sont bien des Saoudiens qui sont majoritaires dans la liste des terroristes du 11-Septembre et le prince Bandar a largement financé dans les années 2000 les islamistes sunnites pour contrer les chiites. « Le résultat, après des décennies de propagande totalitaire théocratique wahhabite, est que le monde musulman, en pleine métamorphose néo-totalitaire, est en train de s’uniformiser de façon inquiétante autour de la vision obscurantiste wahhabite-salafiste » p.129. Arabie au demeurant fragile, car 4000 prétendants sur 20 000 princes peuvent revendiquer le trône et la lutte interne des familles polygames aux nombreux fils ne cesse jamais. Quant à la minorité chiite du pays, elle est massée justement sur les champs pétrolifères juteux de la côte est face à l’Iran.

Conséquence historique : « La résurgence du panislamisme conquérant, sur le terrain mythifié des premières conquêtes islamiques des VIIe et VIIIe siècle, est une lame de fond, un tsunami civilisationnel dont le terrorisme de Daesh n’est que la face émergée et la plus convulsive. Ce projet totalitaire d’une extrême brutalité que le politiquement correct occidental considère comme n’ayant « rien à voir avec l’islam » ne doit pas dissimuler la réalité profonde et l’étendue de la radicalisation du monde musulman (…) dans un processus qui remonte à la Première Guerre mondiale » p.73

L’Iran, seule puissance musulmane non-arabe du Moyen-Orient, conteste la lecture sunnite wahhabite saoudienne et veut s’imposer comme puissance régionale, utilisant pour ce faire du « croissant chiite » Téhéran-Bagdad-Damas-Hezbollah-Hamas qui coupe le Moyen-Orient en deux et assure l’équilibre confessionnel de la région.

L’Égypte, autre puissance, a été échaudée par l’expérience au pouvoir des Frères musulmans (branche salafiste moins ouvertement barbare que Daesh mais tout aussi intégriste) et s’est retirée de la diplomatie. La Turquie islamo-nationaliste, sous l’ego enflé du président Erdogan, a pour premier objectif d’éviter que les populations kurdes ne créent un Kurdistan à ses frontières, mais aussi pour ambition de recréer une influence perdue après la Première guerre mondiale sur les sunnites du Moyen-Orient.

Au total, il y a à prendre et à laisser dans ce livre d’actualité brûlante. Une fois passé le style agaçant qui multiplie les qualificatifs comme s’ils étaient explicatifs (l’équivalent des « voilà » à la télé de ceux qui ne savent pas s’exprimer), le lecteur pourra s’instruire en géopolitique régionale, mesurer une fois de plus le « moi-je » américain qui se croit une vocation messianique d’imposer la démocratie et le libre-marché aux autres (mais plus chez lui), l’indigence des Européens passivement arrimés à l’OTAN, et les ambitions qui s’aiguisent entre Turquie, Iran, Arabie Saoudite et Russie pour exister dans la zone. Il pourra aussi mesurer l’ampleur de l’intégrisme en islam, la vision partiale salafiste l’emportant par l’argent sur les autres visions plus savantes de la religion.

Randa Kassis, La Syrie et le retour de la Russie, 2018, éditions des Syrtes, 307 pages avec glossaire de 19 pages et bibliographie de 8 pages, €20.0

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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