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Exposition Au fil de l’eau de Catherine Bonnet Litzler

Parisiennes et Parisiens ressortent après Covid comme les escargots après la pluie. Ils ont besoin de prendre le frais et de se frotter aux autres après des mois de confinements successifs. Les terrasses des trottoirs sont bondées, surtout dans le quartier des artistes, Saint-Germain des Prés. C’est dans une petite galerie sur deux niveaux de la rue Jacques Callot, derrière l’Hôtel des Monnaies et les longs bâtiments de l’Institut de France rue Mazarine, en face d’un café à la terrasse débordant avec exubérance sur la rue, que se tient « le jaillissement joyeux du mouvement », selon les mots de l’artiste.

Au fil de l’eau, ce ne sont que poissons à l’horizontale ou fleurs à la verticale, tous sur fond bleu. Catherine Bonnet-Litzler, 58 ans, approfondit depuis une quinzaine d’année son art, « une seconde vie ». Ce n’est pas bien faire qui compte, mais faire selon son plaisir. Ne vous trompez cependant pas ! Le plaisir n’est rien sans la technique, qui s’apprend. Il s’agit donc d’abord de bien faire, durant de longues années, avant de se lancer dans l’inconnu de soi. Et le soi de Catherine, c’est la joie d’être en vie, de faire envie de fleurs et de poissons. Un bonheur en sortie de Covid !

A l’école de Patrice de Pracontal à Issy-les Moulineaux puis d’Edgard Sailen à Montrouge, notre peintre a appris au final l’art du « lâcher prise » : se retrouver seule dans le grand bain des formes et des couleurs, faire passer sa propre émotion face à la beauté des choses, des êtres et du monde. Car bien voir est un travail empli d’humilité et de persévérance. Voir va plus loin que regarder car il ajoute la profondeur de l’être. Il s’agit d’une vision « au-delà » des apparences, une essence des choses si l’on veut, mais subjective, propre à chaque artiste.

Qui, bien entendu a en commun avec le reste de l’humanité sa capacité d’observation, d’analyse et d’émotion, ce pourquoi des peintures de chevaux ou de bisons d’il y a 20 000 ans nous parlent encore aujourd’hui. Si « la beauté est un signe », comme le croit François Cheng (chroniqué sur ce blog), il est celui des capacités humaines à s’émerveiller devant le monde, la nature et les êtres. Une transcendance sur cette terre avant tout. Les croyants peuvent y ajouter autre chose, mais cet étonnement face au monde et son admiration, en soi suffisent.

Cet élan exubérant de la vie qui jaillit dans les fleurs dressées vers le soleil, ou dans ces poissons libres qui passent en banc dans le bleu de l’océan, est un hommage au vivant, un hymne au vital qui nous constitue tous. Cet hymne-là me touche personnellement, moi qui le cherche et le voit en chaque être.

Catherine Bonnet-Litzler ne présente ici de son œuvre que les poissons et les fleurs, alors qu’elle a peint aussi des paysages et des portraits. C’est que cette quarantaine de toiles, peintes à différents moments et suivant des inspirations diverses, compose une unité. Elle est certainement la part la plus aboutie de son travail.

Au fil de l’eau ou la naissance d’un peintre.

Galerie 5

Du 7 au 17 octobre 2021

5 rue Jacques Callot, 75 006 Paris

Du lundi au samedi de 11h à 19h30

Site Internet de l’artiste

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Damien Luce, La fille de Debussy

damien luce la fille de debussy

Claude Debussy, musicien français (1862-1918), « tout le monde » connait (du moins parmi les cultivés) – mais connaissez-vous Claude-Emma Debussy ? Probablement pas, tout comme moi avant d’ouvrir ce livre – qui vient tout juste de paraître. Claude-Emma est la fille du grand-homme ; comme lui, elle s’exerce au piano, s’initie à Rimbaud, et rêve de la mer – surtout avec Marius, un roux de 15 ans rencontrée en slip sur le sable, dont elle est amoureuse. Claude-Emma s’appelle Chouchou, c’est du moins son père qui le dit ; elle aurait préféré Clémentine. En 1918, à la mort de son père, elle a 12 ans et compose un journal.

C’est un roman – bien sûr le journal est inventé, naturellement « découvert » par un gamin déluré de 7 ans dans le tronc creux d’un arbre du bois de Boulogne, au lieu-dit Jardin d’Acclimatation. Procédé littéraire bien connu dont Stefan Zweig a usé et abusé. Mais l’auteur, à 36 ans, n’a pas quitté le meilleur de l’enfance : sa capacité à s’émerveiller de tout et de jouer avec les mots. Il y a de la grâce dans ce roman-journal d’une adonaissante désormais orpheline.

Elle joue et rejoue les partitions de son papa pour le faire exister un peu, le respirer par les oreilles. Tout comme elle retient son souffle après le baiser de Marius pour le garder en soi. Pour elle, les larmes qui viennent à tout propos sont « le couteau suisse de nos peines » p.22. Elle se demande sérieusement si l’on peut « démourir » p.27 et passe « le triste repas à regarder [son] bouillon dans les yeux » p.29 ; après quoi elle médite devant une bougie en attendant un signe : « je prenais mes propres soupirs pour Dieu » p.59. Et pourquoi offrir aux gens des fleurs coupées ? « En vérité, ce sont des cadavres » p.91. L’été, pour elle « a des longueurs d’opéra » p.62, mais ensuite, au lycée, « la directrice a quitté l’habit courtois qu’elle portait devant maman, pour revêtir sa peau de vache » p.79. Quant au piano… « Un clavier de piano, c’est un peu comme un garçon : plus on le connaît, moins on le regarde » p.109.

La photo de Chouchou (Gallica.fr) à gauche

claude emma debussy dite chouchou gallica.fr

C’est dire le ton primesautier, poignant et drôle, de cette très jeune fille recréée par la magie de l’auteur. Il écrit pour elle ses pensées, sa lutte perpétuelle contre l’autoritarisme de maman, son amour du lointain Marius qui lui a permis de démolir ses châteaux de sable – la meilleure preuve d’amour – son amie Gabrielle aux yeux bleu, le piano et « la vielle loutre » qui lui donne des leçons, les amis de papa, toujours un peu étranges. Elle ponctue ces passages par des histoires de Xantho, le bon chien mort, qu’elle imagine comme en film dans des scénettes absurdes, naufragé sur un radeau, aux prises avec la bouteille pour un message à la mer. Plus enfant mais pas encore femme, elle reste à cet âge incertain où le monde est ouvert mais le destin pas encore fixé. Bien que l’œil de la société contraigne : « Il me manque, le temps où je pouvais courir presque nue sur la plage, gesticuler dans tous les sens, me rouler par terre, sans craindre d’offenser les passants avec cette encombrante féminité » p.35. Contrainte du genre…

Chouchou ne connaîtra pas le reste de sa vie : elle disparaîtra elle aussi, après son chien Xantho et son père Claude, terrassée par une diphtérie le 16 juillet 1919. Juste avant les vacances promises à Saint-Jean de Luz pour retrouver Marius, son garçon rouquin et son bateau à voiles.

Outre une faute inaperçue p.16 (« se livre » pour ce livre), j’ai un regret : que le titre soit si peu euphonique, la fille de de fait bien lourd, Flaubert s’en serait étranglé dans son gueuloir. Pourquoi ne pas avoir choisi le direct « La fille Debussy », comme il est dit p. 39 et p.78 ? Mais ce n’est que vétille car voici un beau roman, touchant et poétique, qui reconstitue l’enfance comme personne. La prolongation d’un spectacle où Damien Luce se met dans la peau du père, à partir de sa correspondance et de son œuvre musicale.

Damien Luce, La fille de Debussy, mars 2014, éditions Héloïse d’Ormesson, 155 pages, €15.20

damien luce

monsieur debussy spectacle damien luce

 

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