Thierry Roux, Jean-Louis Curtis

« On » a oublié cet auteur de la seconde moitié du XXe siècle, tant notre époque est au présentisme à tout crin. Mais les lettrés savent avec quoi rime « on ». Les livres de Jean-Louis Curtis, pourtant publiés en collections de poche, se trouvent déversés par dizaine dans ces poubelles que sont les boites à livre. L’époque jette la culture par tombereaux, les dictionnaires, les encyclopédies, les romans d’hier, et même les classiques indémodables du programme scolaire, une fois passé le bac. C’est ainsi que j’ai redécouvert, pour l’avoir lu dans les années 70, cet auteur qui parle de ce qu’il connaît, en humaniste ouvert au monde, ayant vécu les affres de la guerre, de l’Occupation, des délires intellos intoxiqués par le communisme. Il a eu une belle vie, pleine et variée. Le (re)lire est plonger dans la pâte humaine, l’éternelle, quelles que soient les époques. Thierry Roux, le tente dans cet essai documenté, érudit, citant maintes sources et illustrations, écrit simplement. Il donne envie de découvrir un peu plus cet écrivain resté somme toute mystérieux, si l’on en croit l’encyclopédie pratique, très sommaire mais gratuite pour les nuls.

Louis Albert Irénée Laffitte est né en 1917 à Orthez, petite ville des Basses-Pyrénées ; il prendra le pseudonyme de Curtis après la guerre, du nom des avions qu’il a pilotés. Il suit le cursus classique de la promotion républicaine par les écoles, l’université et le talent. Mobilisé en 39, formé sur avions Curtiss au Maroc, démobilisé en 40, résistant dans le Corps franc pyrénéen en 1944 qui fera la campagne d’Alsace sous De Lattre. Il est repéré par l’éditeur René Julliard sur recommandation de Jean Giraudoux, anecdote cocasse, qui lit par hasard quelques pages sur le bureau en attendant que l’éditeur termine sa conversation téléphonique. Prix Goncourt pour son deuxième roman Les Forêts de la nuit en 1947 à l’âge de 30 ans, grand prix de littérature de l’Académie française en 1972, prix Prince Pierre de Monaco en 1981, sacré « Immortel » à l’Académie française en 1986 à la veille de ses 70 ans, Jean-Louis Curtis est décédé le 11 novembre 1995 à 78 ans.

Il a été remis au goût du jour par Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire et est cité comme inspirateur par Pierre Lemaitre. « Né en 1917, l’année d’un des séismes politiques majeurs du siècle, Curtis est l’écrivain d’une époque, d’un siècle, qui pour beaucoup a commencé cette année-là, et qui sera marqué par la crise économique, les totalitarismes dévastateurs et meurtriers puis les patientes reconstructions, la prospérité retrouvée, à peine voilée par la peur de l’apocalypse nucléaire », résume son biographe-essayiste Thierry Roux p.16. Il aura traité les grands thèmes de son temps : les différents âges de la vie en province et les changements affectant la société de province (Les Jeunes Hommes, La Quarantaine, La Parade) ; les choix politiques (Les Forêts de la nuit, Les Justes Causes, la trilogie de L’Horizon dérobé, Le Mauvais Choix), les questions existentielles (de la conscience de sa mortalité, Le roseau pensant, aux tourments de l’Amour, L’Échelle de soie, Un jeune couple, Andromède), les atteintes à la civilisation occidentale et des traditions qui se perdent (Le Thé sous les cyprès), de la culture menacée par le terrorisme (Les Jardins de l’Occident récit au sein de L’Étage noble), de la liberté confrontée à l’avancée du communisme (Le Mauvais Choix) ».

L’essai est classiquement en deux parties : Une vie / une œuvre – avec la modernité et la liberté pour phares.

« Curtis mène une vie tranquille, car c’est un homme calme et qui aime la modération en toute chose. Il tient par-dessus tout à son indépendance et ne se laisse nullement entraîner par une mode, une tendance et encore moins par le snobisme qu’il déteste. Son anticonformiste est bon teint », dira de lui Paulette Roy, sa biographe (p.111). Son entrée à l’Académie française sera en 1986 « l’hommage rendu à la discrétion, à l’art des nuances et des demi-teintes à une époque où le tintamarre fait souvent office de talent », dira Jacques Brenner, critique littéraire, dans son Journal).

Il a une écriture vive et juste, un don d’observation, de fins jugements esthétiques et un sens historique. Il parle clair. Ni existentialiste, ni Nouveau roman, mais Hussard ; il s’en éloigne par son dédain des foucades, incartades et polémiques et surtout des engagements radicaux. « Un roman serait pour moi, un puzzle de petites pièces bien ajustées, autrement dit un ouvrage bien organisé, visant à l’efficacité, en effaçant toute trace d’effort et en dérobant les secrets de fabrication », préfère-t-il dire dans Une éducation d’écrivain, rappelant ses origines familiales ébénistes.

Pour lui, l’humain reste le même dans l’histoire, pris dans les changements du monde qui le dépassent, tout en lui posant toujours les mêmes questions sans réponse. Ses personnages, par ses yeux, observent les transformations économiques et sociales de la province, la vie dans un pays occupé, l’aveuglement face aux idéologies tentatrices et menaçantes, l’irruption brutale de la société de consommation après-guerre et les fractures qu’elle révèle, la révolte de la jeunesse du baby-boom et les dangers du jeunisme qui la suit, la quête illusoire du bonheur entre espérances et réalités, l’Occident menacé dans ses valeurs, son art de vivre exposé à la barbarie des fanatiques de toutes religions et aujourd’hui de l’égoïsme libertarien, la défense de la langue française fragilisée par le snobisme conformiste, le livre par l’image, la pensée personnelle par la doxa du réseau…

Ses « pères » en littérature sont Barrès et l’esthétisme sensuel du Moi, Mauriac et la vie tourmentée de l’âme humaine provinciale, Montherlant et son art de l’ironie comme sa liberté de ton et d’esprit. Étudiant en anglais, il décortique la technique d’Aldous Huxley. Il écrit dans Une éducation d’écrivain que « la grande idée d’Huxley est que le roman moderne pourrait prendre exemple sur l’écriture musicale (polyphonie, contrepoint) pour embrasser la réalité complexe. »

Thierry Roux retient treize thèmes du récit du monde par Curtis : « la vie sous l’Occupation, la province, la politique (), la jeunesse, l’amour, l’art de vivre en Occident, l’héritage lettré ou encore l’écologie, l’art du voyage ou l’espérance des temps futurs » p.166. Il les détaille.

L’Occupation était une période où il n’était pas aussi simple de comprendre les choses et de choisir son camp, comme chacun le croit aujourd’hui. La phrase-clé de Curtis est : « ce n’était pas tout à fait aussi simple que cela : d’une attitude extrême à l’autre attitude extrême, il y avait des moyens termes ; il pouvait se produire d’innombrables glissements, des interférences. Sous les étiquettes grossières que l’on collait au dos des gens, il y avait mille et mille nuances possibles ». Les nuances, l’aujourd’hui ne les connaît pas, ne veut pas les voir ; tout doit être binaire comme l’informatique, Noir ou Blanc comme la race (qui revient), ami ou ennemi comme le juriste nazi Carl Schmitt le pensait (référence favorite de la bande à Trump). « Dans Les Forêts de la nuit, la pulsion d’agir du jeune héros résistant, Francis, relève d’un élan de jeunesse désintéressé qui le pousse à aider son prochain, en faisant passer la ligne de démarcation. À l’inverse, celle de Philippe, le collaborateur, s’enracine dans un élan qui au gré de mauvaises circonstances conduit à s’engager dans une cause malheureuse, dans le sillage des collaborateurs à la solde de l’Allemagne nazie », explique l’essayiste p.219. Il s’agit d’un élan vital qui justifie la politique, dans un affrontement entre le courage et la peur. Les personnages sont tourmentés, parfois faibles, dont « les idées » ne sont que des justifications a posteriori de leurs pulsions profondes. L’Occupation, parce qu’elle met en cause la vie même de chacun à tout moment, est un révélateur des êtres.

La politique est la continuation de cet élan pulsionnel par d’autres moyens. Jean-Louis Curtis déclare à La Nouvelle Revue de Paris : « Je suis libéral. Être libéral, c’est savoir que toute une part immense de notre vie, de nous-même ne relève pas, n’est pas tributaire de la politique, et doit obstinément refuser de l’être ». D’où son anticommunisme, religion d’État totalitaire exigeant l’engagement tout comme hier le nazisme, dans laquelle s’est fourvoyé Sartre avant de basculer en pire vers Mao. Avec la tentation des intellos de suivre le mouvement grégaire, de se faire dictateurs de bureau, tant la tentation de la facilité est grande de suivre au lieu de penser, d’obéir à une soi-disant Loi de l’Histoire au lieu de la faire. Curtis se montre plus ouvert au mouvement anarchiste et ludique de mai 1968, qui pour lui secoue heureusement le vieux monde, avant qu’il ne dégénère dans la logorrhée trotskiste et le culte ridicule du lointain nouvel empereur communiste amateur de très jeunes filles. Il met en scène la politique dans Les justes causes, en montrant le contraste entre la puissance des idées pour lesquelles on se bat et les illusions et drames qui surviennent dans la réalité vécue.

Avec la patte lourde et le style réjouissant envers « la gauche », toujours contente de soi et de son bon droit, encore de nos jours : « En face de cette droite coupable, inquiète, peu sûre d’elle-même, la gauche se rengorgeait dans son sentiment de légitimité. On n’a jamais vu, au cours de l’Histoire, sauf peut-être chez le dévot du XVIIe siècle et les Jacobins de 1793, une satisfaction de soi, une complaisance aussi affichée et aussi imperturbables. Il suffisait de se dire « de gauche » pour être assuré de sa vertu et jouir de la considération universelle. Le bon droit se trouvait de votre côté, la grâce divine vous avait élu. Ceux qui n’épousaient pas votre cause étaient des damnés, tout juste bons à jeter à la géhenne » (La France m’épuise).

L’auteur note une fidélité d’écrivain au Béarn, sa région natale, qu’il justifie par un besoin de se rattacher à ce qu’il connaît. Thierry Roux est lui-même originaire d’Orthez, haut fonctionnaire, titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et diplômé de Sciences Po Bordeaux. Mais la province d’enfance de Curtis change radicalement après 1945, gagnée par une frénésie nataliste et consumériste. Curtis observe et dénonce sa transformation brutale, où sa qualité de vie est supplantée par des comportements moutonniers, un nouvel état d’esprit, mélange d’américanisation et de dolce vita, et une vraie différence entre la vie à Paris et celle en province. Marc Bloch, historien résistant fusillé par les Allemands, a bien décrit la chère petite ville, désuète, dépassée, explication parmi d’autres raisons de la défaite de 1940. Mais Jean-Louis Curtis a la nostalgie de cette province de la lenteur, du travail tranquille, du temps qui passe, du silence et des paysages préservés. Le « c’était mieux avant » aujourd’hui des ultra-conservateurs et de nombre d’écolos.

Curtis, défendant la langue française, se moque des tics de langage qui donnent l’impression aux branchés d’être dans le vent, « mainstream » comme on jargonne franglish aujourd’hui. Ils ne sont qu’un vernis superficiel qui ne trompe personne. Les tics comme disons, au niveau de, motivé, concerné par, tout à fait, absolument, effectivement, et les nouveaux et agaçant donc du coup et voilà, révèlent ce que sont ceux qui en usent et abusent (y compris le super-intelligent Luc Ferry avec ses voilà en rafale). Ose-t-on conseiller à ce donneur de leçons tous les lundis sur Radio-Classique, qu’il (re?) lise donc Curtis ? « Entre le débraillé démagogique antibourgeois, l’infantilisme « chébran », le pédantisme hexagonal et le snobisme convulsionnaire des ciné-clubs, notre malheureux français peut-il demeurer le splendide instrument linguistique qu’il fut en des temps moins gogos et moins gagas que le nôtre ? » s’interroge Jean-Louis Curtis, cité par La République des Pyrénées du 8 novembre 2024. Dans Une éducation d’écrivain, il prophétise d’ailleurs la fin du livre, dont les faillites en chaîne de grandes librairies en France montre l’actualité : « les livres que vous produisez ne seront pas lus par la génération qui vous suit et, dans cent ans, ce seront les ouvrages d’une langue morte que quelques érudits pourront encore déchiffrer ». Pour lui, cela n’empêche pas d’écrire quand même, pour que vive la beauté des personnes.

« Pour résumer son œuvre, écrit Thierry Roux, on pourrait dire que Curtis a été le conteur des vies ordinaires, une manière d’historien du social en prise avec son temps. Parce qu’il aura labouré les sillons des existences et des questions intemporelles – le sens de la vie, l’âme et le cœur humain – son œuvre romanesque demeure précieuse pour notre temps. Curtis a su – et c’est sans doute l’essentiel – ne rien sacrifier à sa liberté d’écrire et de penser » p.343

Au bout de ce parcours, reste une interrogation. Certes, Jean-Louis Curtis a souvent répété qu’il n’avait d’autre biographie que la liste de ses livres, mais la vie intime de Louis Albert Irénée Laffitte importe pour comprendre son œuvre. Un homme libre – et moderne – ne devrait avoir aucun tabou pour ses lecteurs, surtout posthumes. Avait-il des désirs sous-marins comme son mentor Mauriac ? A-t-il eu un fils caché comme son modèle Montherlant ? – ou s’est-il marié avec la chanteuse Mireille comme l‘affirme l’IA de Mistral (je ne sais pas où il a trouvé cette fausse nouvelle) ? Cet essai biographique ne le dit pas.

Thierry Roux, Jean-Louis Curtis – Une vie d’écrivain, la modernité d’une œuvre en liberté, 2025, Éditions Gascogne, 380 pages, €22,00

Un lot de 5 Jean-Louis Curtis en poche : les jeunes hommes – l’horizon dérobé – l’étage noble – l’échelle de soie – les forêts de la nuit, €17,80

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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