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Monaldi et Sorti, Imprimatur

Dix ans de recherches dans les archives pour ce couple de journalistes-écrivains, afin d’accoucher de ce gros livre historico-policier. Pour qui aime les pavés à histoire labyrinthique, il sera enchanté. Mais rassurez-vous (?), sur les plus de 1100 pages, près de 300 sont consacrées aux notes historiques puisées dans les bibliothèques. Ce roman, qui passe pour un manuscrit trouvé, selon le procédé bien connu de c’est pas moi c’est l’autre, est une mise en récit de l’histoire compliquée du XVIIe siècle, entre un Roi Soleil français encerclé par un empire espagnol s’étendant jusqu’aux Pays-Bas, une papauté hostile avec Innocent XI, et un royaume anglais protestant.

Le lecteur croisera Nicolas Fouquet, surintendant déchu, emprisonné, qu’on a dit mort mais qui, peut-être… Il fera connaissance de l’espion castrat Atto Melani, abbé de papier et favori de Louis XIV, d’un rondeau attribué à François Couperin mais qui n’est pas de lui, et qui aurait servi de code pour livrer « le secret de Fouquet », un remède contre la peste. Car nous sommes aussi à la veille de la guerre biologique des Turcs assiégeant Vienne, et menaçant de massacres et de conversion forcée à l’islam, s’ils gagnent la guerre, tout le cœur de l’Europe chrétienne jusqu’aux États pontificaux.

Nous sommes en 1683, à Rome, dans une auberge qui a vraiment existé, Le Damoiseau. Une société choisie y réside depuis tout récemment, jusqu’à ce que l’aubergiste, Pellegrino, tombe dans l’escalier et tombe malade dans la foulée. Le médecin présent, Cristofano, déclare qu’il ne s’agit pas de la peste, maladie qui hante les esprits du temps. Mais un autre personnage, nommé Mourai, décède brusquement après un bain de pieds. Là, on soupçonne en premier la peste, même si la suite dira qu’il s’agit de poison. Aussitôt, les sbires de la papauté ordonnent la quarantaine. L’auberge est scellée et leurs occupants interdits de sortie.

C’est dans ce petit milieu clos que vont se développer des intrigues. Le vieux personnage qui meurt et déclenche l’enfermement est le centre d’un complot visant à le tuer pour qu’il ne fournisse pas au Pape le remède contre la maladie répandue par les Turcs pour affaiblir l’empire des Habsbourg, ennemi du Roi très chrétien Louis XIV. L’abbé castrat Melani embauche l’apprenti de l’auberge, un Francesco de 20 ans qui a la taille d’un enfant de 12 ans, pour l’aider dans ses explorations et enquêtes.

Le jeune homme se prend au jeu, ravi d’avoir un nouveau protecteur, lui l’enfant trouvé abandonné pour nanisme, alors que son patron aubergiste est entre la vie et la mort. Il sait lire et penser ; il aime à spéculer et à suivre les raisonnements de Melani. Il ne tardera pas à observer qu’un des hôtes enfermés avec eux, Dulcibeni, parvient à sortir chaque soir de l’auberge en passant par les vastes souterrains romains de Rome, où il se rend dans un laboratoire alchimique souterrain, une imprimerie clandestine, chez un médecin du Pape. Il fera la connaissance des pilleurs de tombe, chercheurs de reliques chrétiennes à vendre à prix d’or aux prélats, et dont le langage se réduit à des borborygmes.

Sur neuf nuits, il connaîtra l’aventure dans la Rome souterraine, et les secrets du siècle. Que la peste peut être soignée par un remède sacré, contenu dans la musique ; que le pape Innocent XI n’est pas si innocent que cela en affaires et fort grippe-sou ; qu’il possédait des esclaves, et a vendu une gamine de 12 ans à peine formée, fille bâtarde de Dulcibeni et d’une esclave maure, à des marchands hollandais qui se la sont faite avant de la revendre à d’autres ; qu’il soutient la résistance des Viennois contre le Turc, mais qu’il a aidé par ses finances Guillaume d’Orange le protestant à conquérir l’Angleterre de Jacques II et à la convertir à la religion (prétendue) réformée – lui, le pape catholique !

Francesco connaîtra les tourments de la raison, ceux du cœur, ceux du sexe. Il aura la révélation de l’astrologie, qui prédit si bien les choses sans les dire. Il découvrira qui est la courtisane Cloridia, du même âge que lui et enfermée avec eux, mais qui habite la tour de l’auberge. Il peignera ses cheveux à sa demande, l’écoutera conter comment elle est venue à Rome, menée par la verge ardente (dont l’ambiguïté du terme est maintenu entre physique et métaphysique). Il finira par l’épouser lorsque tout cela sera fini, car elle a retrouvé son père biologique, sans le lui dire car il ne l’a pas reconnue.

En bref, un bon roman historique, plus dans la veine d’Umberto Eco (Le nom de la rose) que du Dan Brown (Da Vinci Code). Tout y est détaillé, scruté, introduit avec esprit d’escalier, via des périples souterrains et des écoutes sauvages. Vous en saurez plus sur les ruines du Colisée, la médecine du temps, la composition des remèdes, les théories du soin par la musique (qui existe toujours sous le nom branché de musicothérapie), sur la prévarication des cardinaux, l’affairisme des papes, la « belle histoire » des procès en béatification, les intrigues géopolitiques au prétexte de religion, et ainsi de suite.

L’autrice Rita est spécialiste en philologie et en histoire des religions, tandis que son mari Francesco est musicologue. Les révélations du roman sur le pape Innocent XI, étayées par les documents publiés en fin d’ouvrage, font scandale en Italie et transforme le livre en succès international, traduit en 26 langues dans 60 pays. Deux autres tomes suivront, Secretumen 2004 et Veritas en 2006 sur la vie de l’abbé Melani et ses intrigues, qui se poursuivent.

Rita Monaldi et Francesco Sorti, Imprimatur, 2002, édition revue et augmentée 2026, Nouveau monde éditions, collection Sang froid, 1111 pages, €14,90, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Bernard Clavel, La maison des autres

En 1937, Bernard Clavel a 14 ans ; il entre comme apprenti pâtissier à Dole pour deux ans. Il romance sa propre histoire sous le nom de Julien Dubois dans ce premier tome d’une saga populaire. Lorsqu’il entre chez les Petiot, il est chargé de la plonge et des courses, de remonter le charbon de la cave et de chauffer le four. Tout cela pour un salaire de misère puisqu’il n’est pas encore ouvrier. Il apprend le métier. Et avec lui les hommes et la vie.

Julien est fils de boulangers pauvres qui doit travailler bien qu’il soit doué à l’école. Pâtisser a ses joies, la chaleur du four et de l’équipe sous les ordres du chef, la bonne odeur des croissants qu’il faut livrer chaque main et dont on ajoute deux ou trois au panier de commande pour les manger en route, les courses à vélo pour livrer les particuliers et les hôtels, les pourboires en nature ou en argent. La vie en commun a ses satisfactions comme de filer en douce le soir par les toits pour aller boxer, en amateur, avec les autres apprentis, le bonheur de sentir son corps, déjà « mince et très musclé » à 14 ans. Les relations sociales apprennent à se tenir, à réagir, à être un homme.

Le patron Petiot est un petit-bourgeois conservateur âpre au gain, ancien combattant de 14-18 et résolument contre « la racaille », dont les communistes sont les pires, appelés au Parlement par le Front populaire et dont la CGT est le fer de lance syndical. Julien, dont l’oncle Pierre est anticlérical donc plutôt de gauche, sait qu’il doit se défendre contre l’exploitation et prend sa carte. Rien de révolutionnaire mais le désir de voir le droit (encore mince) s’appliquer équitablement.

C’est que l’existence d’apprenti avant-guerre n’est pas de tout repos : lever à 4 h pour chauffer le four, sa laver torse nu avec les autres, même l’hiver, à la fontaine de la cour pour se réveiller, enfournage des croissants du matin pour les livrer avant 8 h aux hôtels et cafés, préparation des gâteaux, vacherins et bûches selon la saison, du chocolat glacé à livrer aux cinémas le soir. Entre temps les clients à livrer, à vélo, avec le risque constant de renverser la marchandise fragile – ce qui arrive deux fois en deux ans à Julien. Coucher vers 11 h, quand le travail est fini, le nettoyage, les ultimes livraisons. Les repas sont pris en commun et assez roboratifs, des biftecks et des pâtes, des légumes, de la tarte aux pommes le dimanche. Le dortoir est cependant rempli de punaises, impossibles à éradiquer car au-dessus du four dont une couche de sable leur permet de se planquer. Un seul jour de repos par semaine, le mardi pour Julien, ce qui lui laisse le temps d’aller voir son oncle et sa tante à vélo, mais pas ses parents, trop loin.

D’ailleurs, lorsqu’il revient chez eux, dans la maison familiale, il s’ennuie vite. Son univers d’enfant lui paraît lointain et tous ses copains sont éparpillés, certains continuant au lycée et ne voulant plus frayer avec un laborieux, d’autres pris par d’autres relations et les filles. Julien fait du vélo, des agrès, nage à la piscine. Il est plus heureux à pêcher le brochet dans le Doubs avec son oncle Pierre et la chienne Diane. Il retrouve presque avec plaisir la chiourme, Chez Petiot, le patron irascible qui fait de lui souvent son bouc émissaire, la patronne cauteleuse qui admire sa jeunesse mais ne lui passe rien, le chef bienveillant qui le traite en jeune frère, le second Victor très blagueur, et l’autre apprenti Maurice, un vrai copain de boxe.

Mais l’oncle Pierre meurt d’un anévrisme, à 61 ans, et sa tante part vivre chez leur fils. Maurice termine son apprentissage et est remplacé par Christian, le nouvel apprenti pas encore pubère. Victor trouve une place et part lui aussi. Jusqu’à la guerre qui s’invite et fait partir le chef, mobilisé, et le nouvel ouvrier Édouard, un sale type qui aime à dénoncer. Julien, qui a vu sur l’invitation de plombiers, une fille couchée nue avec un homme dans une chambre d’hôtel, en est obsédé. Elle l’a reconnu et il l’invite, pressé de conclure. Ce qu’ils feront un soir dans la chambre de la fille, sous les toits. Pour lui, qui a 15 ans, c’est la première fois ; Hélène en a 26 et elle le trouve « bien foutu » pour son âge, même s’il s’est vieilli d’un an et demi pour faire plus viril. Il la reverra quelques fois mais elle a déjà un fils de 8 ans et partira pour un nouveau poste. Lui rêve d’une passante de 16 ans qu’il suit dans la rue et qui ressemble à Marlène Dietrich, qu’il dessine mais qu’il n’abordera jamais.

Ainsi grandit le jeune Julien, il fait son trou dans la société, il devient un homme. C’est raconté avec pudeur et une vraie empathie et le roman se lit avec enthousiasme. A l’issue de son apprentissage, Julien ne reste pas chez les Petiot, il a trop de mauvaises souvenirs du patron. Il met celui-ci en difficulté car il est resté le seul avec le nouvel apprenti, tous les autres ayant été mobilisés, mais c’est ainsi. A trop exploiter les gens tout en les insultant, on suscite la rébellion. Julien a trouvé par ses parents une place d’ouvrier pâtissier à Lons-le-Saunier. Il est trop jeune pour être mobilisable, mais la guerre peur durer…

Bernard Clavel, La maison des autres – La grande patience 1, 1962, J’ai Lu 2001, 576 pages, occasion €1,62

Bernard Clavel, Oeuvres tome 2 – La grande patience, Omnibus 2003, 1216 pages, €19,99

Bernard Clavel déjà chroniqué sur ce blog

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Sébastien Brégeon, Des vies autour du monde

Un livre lent, qui prend le temps de raconter ce qu’est un voyage. Car voyager, ce n’est pas seulement se déplacer mais se décentrer, entrer dans d’autres mondes que le sien, d’autres habitudes, d’autres climats et nourritures. S’il y a les fast travels pour touristes pressés de « faire » un lieu pour en parler, il y a aussi les slow travels pour voyageurs qui veulent s’interroger sur eux-mêmes et sur les autres. Le récit de Sébastien Brégeon est de ceux-là, un slow book « prenant le temps de caresser les émotions, les doutes, les interrogations ».

tour du monde stop nov 2006 sebastien bregeon

Sébastien a trente ans et ne veut plus consommer mais goûter : la cuisine, les coutumes, les gens, les paysages. Claudia a vingt-huit ans et aime observer, dessiner, lire. Tout commence par la télévision, qui ne fonctionne plus : pourquoi ne pas remplacer l’écran par la réalité ? « Notre décision de partir en voyage, après avoir tout lâché, semble maintenant irrémédiable » p.11. Réapprendre la vie, n’est-ce pas un peu naïf ?

Surtout si l’auto-stop remplace la voiture ou l’avion, trop peu écologiques… N’est-ce pas vivre en parasite sur ce système que l’on n’aime pas ? Nous « nous autori[sons] pour l’occasion d’adapter les circonstances à nos intérêts [pour] pouvoir continuer d’avancer. Pour notre plus grand bien, nous nous adaptons à notre environnement » p.22. Cette faculté d’adaptation, n’est-ce pas l’intelligence ? Récuser les dogmes aliénant, fussent-ils « écologiques », pour atteindre son objectif – n’est-ce pas ajuster les moyens aux fins, si les fins importent ?

Surtout que le stop par « contact direct » aux aires d’autoroutes ou aux stations-service est la meilleure des choses pour faire de bonnes rencontres, celles qui enrichissent mutuellement. Était-il utile, cependant, de disserter des pages durant sur les aléas de l’auto-stop ? N’aurait-il pas été préférable de se munir de sacs légers pour accomplir à pied le maximum de trajets ? De prévoir la pluie, le couchage, les vêtements tous usages à cumuler, d’éviter la longueur des cheveux (vite sales) et de dépenser inutilement pour des sandwiches, alors que le pain et les accompagnements directs (tomate, jambon, fromage, etc.) sont bien meilleurs et de moindre coût ?

divonnes photo sebastien bregeon

Ma propre expérience, dans les années 1970 plus faciles au stop, m’ont fait vite délaisser ce genre de nomadisme diesel au profit du train, du bus ou du vélo, voire du bateau… Soit explorer le pays proche en prenant vraiment son temps, soit se rendre par le moyen technique le plus rapide ailleurs, où commencer la marche lente ou le séjour. Mais chacun doit faire ses propres expériences, muni de son propre bagage : « Nous qui ne sommes partis hors de France qu’avec un voyage scolaire. Nous qui ne manions pas les langues étrangères » p.70… Une prospection Internet a révélé aux auteurs les WOOF Worldwide Opportunities on Organic Farms (nourri-logé en fermes biologiques contre travaux), Helpx (échange d’aide) et autres réseaux d’hospitalité (Couchsurfing…).

Paris-Divonne, après une étape vers Auxerre, pour trois semaines de pause… chez des amis, puis Cannes, Nice et la Toscane. L’Italie – ce vrai premier pays « étranger » où vivre un temps en WOOF. « Ce futur incertain est ce qui nous attire loin de notre ancienne vie planifiée de notre naissance à notre mort » p.93. Surtout qu’avec l’Internet (un autre bienfait du « système »), « à l’annonce de notre voyage, nous avons reçu des demandes de visites spontanées, auxquelles nous répondons bien volontiers : des amis, des amis de la famille, et des inconnus » p.99.

cannes photo sebastien bregeon

Découverte de la drague à l’italienne, des fromages alpins, de l’apprentissage danois de l’anglais, du système démocratique suisse. Surprenante différence avec la France pour les néophytes : « Les Suisses sont souvent bien moins jaloux, plus respectueux de la réussite sociale de leurs compatriotes. Préférant s’en inspirer, plutôt que de les discriminer » p.105. D’autres rencontres, impromptues, toutes enrichissantes sur l’humaine condition.

Le carnet de bord qui a donné ce livre est tenu aux moments d’oisiveté. Contrairement à l’auteur, je ne pense pas que « L’écriture du carnet [soit] souvent un dur compromis entre graver les instants passés, et vivre les instants présent » p.160. Écrire permet justement de se poser, de réfléchir (comme un miroir) directement ce qu’on vit – donc indirectement de réfléchir (comme une tête bien faite) « à » ce que l’on vit. Tout devient plus intense, moins superficiel : slow travel versus fast travel, périple en profondeur contre zapping de l’instant – voyageur, pas touriste.

partir dessin claudia bregeon

Un peu trop d’adjectifs (« douce » chaleur, phrase « innocente ») mais une écriture fluide qui se lit bien, familière, plutôt élégante. Surtout une expérience plaisante et utile à tout apprenti voyageur d’aujourd’hui. Le voyage premier, objet de ce tome 1, a eu lieu en 2006. A suivre ?

Sébastien Brégeon, Des vies autour du monde 1 : une aventure ordinaire, 2015, autoédition, 247 pages, papier €15.99, format Kindle €5.99
Site de l’auteur www.desviesautourdumonde.fr

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