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Arturo Pérez-Reverte, Le Maître d’escrime

L’auteur, membre de l’Académie royale espagnole, a été longtemps correspondant de guerre. Il sait ce que c’est de se battre ; il connaît la réalité humaine. Dans ses romans, tous originaux, il décrit l’homme seul face à la vie, la société et les émotions. La tradition l’aide : la discipline de l’art, la « voie » au sens zen.

Cette voie, pour le vieillissant Don Jaime Astarloa en pleine cinquantaine, est l’épée. Il est expert en cet art, formé à l’Académie parisienne de Lucien de Montespan, le Maître inégalé du fleuret européen. L’épée, c’est l’honneur, le combat d’homme à homme, moins plébéien et à distance que le pistolet. S’entraîner est moins un « sport », comme le dit l’un de ses jeunes élèves de bonne famille de 14 à 17 ans, qu’un art « utile » qui oblige. Il donne un sens à la vie, tout comme un art martial zen.

Astarloa est anachronique, dans cette Espagne de 1868 en pleins bouleversements sociaux et politiques, bruissante de complots pour renverser la monarchie et instaurer une nouvelle monarchie constitutionnelle ou une république autoritaire. Il entend sans écouter les propos enflammés de ses amis du café Progreso, Carcelès journaliste révolutionnaire ou Don Lucas prudent libéral. La politique l’indiffère ; la vie, d’ailleurs, lui importe peu depuis qu’il a dû rompre jadis avec l’amour de sa vie en France, pour rentrer en Espagne.

C’est dire le chamboulement de ses habitudes et de son âme lorsqu’une femme le convoque chez elle pour lui demander de lui apprendre sa botte aux 200 écus. C’est une suite de mouvements de l’épée qui oblige l’adversaire à ouvrir sa garde pour s’y enfoncer derechef. Le fleuret transperce la gorge. Cette botte n’est pas secrète, mais il ne l’apprend qu’à ceux qui ont la parfaite maîtrise de l’art et en sont dignes – tout comme les prises avancées du judo sont réservées aux ceintures noires. Jaime cherche la botte ultime, l’imparable, celle dont il a l’intuition mais qu’il en parvient pas à saisir.

Il élude, dit que ce ne serait pas convenable, qu’une femme ne saurait… Mais la belle Otero insiste. Elle est jeune, mince, souple, a les yeux violets. Don Jaime ne se laisse pas séduire, mais est touché. Trois jours plus tard, c’est elle qui vient chez lui – et il accepte de lui faire passer un test à fleurets mouchetés. Elle y réussit haut la main. Ce sont dès lors plusieurs cours par semaine, dûment payés par Adela de Otero, qui vont lui enseigner la fameuse botte.

Jusqu’à un matin où, en allant au palais de son client et ami le marquis Luis de Ayala-Velate y Vallespin pour s’entraîner avec lui comme tous les jours, il découvre qu’il est mort, la police dans les lieux. Il a été frappé à la gorge par un fleuret habilement manié. Qui d’autre que son élève Adela comme assassin ? Rattrapé par l’actualité qu’il ne voulait pas voir, Jaime Astarloa comprend qu’il s’est fait piéger. Ce n’est pas pour lui, ni pour son art, que la jeune femme a pris des cours ; c’est pour aborder le marquis, le séduire et le tuer. Cela pour une mission particulière, éviter un scandale politique à son mentor à qui elle devait tout. Deux jours plus tard, un cadavre est repêché sous un pont, défiguré : la police croit que c’est celui de la belle Otero et Astarloa, convoqué pour reconnaître le corps, est atterré.

Don Luis avait confié à Don Jaime une lourde enveloppe scellée, à conserver pour lui. La police constate que les pièces du marquis ont été fouillées, mais que les valeurs n’ont pas été prises. C’est donc l’enveloppe que le criminel cherchait, se dit Astarloa. Mais il se garde d’en parler à la police. Il veut d’abord comprendre. Quoi de mieux que de convoquer son ami journaliste pour lire avec lui ces documents qu’il a ouverts et dont il ne discerne pas le sens ? Sauf que l’agencier garde pour lui ce qu’il sait et veut faire chanter qui de droit avec les lettres. Il est assassiné. Don Jaime, qui va chez lui reprendre les documents, est attaqué. Il s’en sort grâce à sa canne-épée – et à son talent du combat rapproché. Mais il sait que les tueurs vont venir le chercher : il a lu les documents et il représente un danger.

A trois heures du matin, quelqu’un tourne la poignée de sa porte : c’est Adela de Otero. Elle a substitué le corps de sa servante, qui lui ressemblait, au sien, pour qu’on ne la recherche pas. Elle veut récupérer la seule lettre qui ne se trouvait pas dans le dossier pris chez Carcelès et est prête à tout pour cela, y compris coucher avec lui. Don Jaime sait qu’il en est amoureux, que son jeune corps parfumé à la rose l’enivre et, lorsqu’elle dénoue sa robe pour laisser paraître à demi ses seins, il flanche. A genoux devant elle, il va se soumettre quand, par un réflexe de lutteur, il lève la tête. Et ce qu’il voit ne laisse aucun doute : la belle est en train de retirer son chapeau, tenu à sa coiffure par une longue épingle ; son rictus victorieux montre qu’elle a pour intention de la lui enfoncer profond…

Don Jaime Astarloa est dessillé. Il se réveille de son engourdissement amoureux ; il reprend ses réflexes de duelliste. Otero se saisit de la canne épée, lui d’un fleuret, malheureusement moucheté. Un combat commence, qui ne durera pas. Et le destin s’accomplit.

Un roman espagnol, rempli de panache et de détachement très hidalgo ; un roman policier aussi qui démonte une machination fondée sur les nobles sentiments, manipulés pour de basses manœuvres. Il commence lentement, puis s‘accélère pour terminer captivant.

Arturo Pérez-Reverte, Le Maître d’escrime (El maestro de esgrima), 1988, Folio 2024, 384 pages, €9,50, e-book Kindle €7,49

DVD El maestro de esgrima, Pedro Olea, 1992, en espagnol

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Sylvain Tesson, La panthère des neiges

Un jour de Pâques, l’écrivain Sylvain Tesson rencontre le photographe Vincent Munier. Il l’invite à chasser les bêtes à l’affût avec lui, en commençant par un couple de blaireaux. Enthousiaste de cette façon de voir, Sylvain Tesson décide de partir avec lui traquer à l’objectif la mythique panthère des neiges, quasiment disparue au Tibet. « Comme les monitrices tyroliennes, la panthère des neiges fait l’amour dans des paysages blancs » p.23. Il ironise, cisèle ses phrases en aphorismes, mais il est conquis.

Il en tire un petit livre de voyage qui mêle le récit à la méditation, les conversations avec ses compagnons et les citations d’auteurs, l’observation des enfants tibétains et celle des yacks qu’ils gardent, ainsi que les autres bêtes, celles qui volent comme les rapaces ou celles qui chassent comme le loup ou la panthère. La solitude glacée amène aux souvenirs, et l’auteur croit voir souvent dans la panthère au loin l’image de sa mère au regard altier ou cette fille sauvage des Landes qu’il a aimé un temps sans pouvoir se fixer.

Car il va voir la panthère plusieurs fois. Une bête superbe qui se camoufle et passe son temps à dormir, le reste à chasser, comme un gros chat tacheté. L’affût à 5000 m d’altitude dans l’Himalaya n’est pas de tout repos car il fait volontiers -25°. Mais cette pratique de l’observation immobile est comme une voix du zen. « La grandeur de cet exercice partout praticable était de toujours procurer ce qu’on exigeait de lui. À la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d’un restaurant, dans une forêt ou sur le bord de l’eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d’écarquiller les yeux et d’attendre que quelque chose surgisse » 123.

C’est ce mode de vie que découvre Sylvain Tesson, lui qui était toujours assis sur des oursins, ne tenant jamais en place depuis ses 20 ans, poussé par cette neurasthénie qui lui fait fuir les humains et la civilisation. Les Français contemporains sont amoureux de ces écrivains qui chantent le désespoir, apanage hier des Allemands avec Schopenhauer, désormais passé en français avec Cioran, Michel Houellebecq et le journaliste politicien Éric Zemmour. « Fabuler d’un autre monde que le nôtre n’a aucun sens », disait Nietzsche cité avec gourmandise p.162. Sylvain Tesson préfère comme lui un monde célébré à un monde augmenté ; il préfère vénérer ce qui se tient devant lui et ne rien attendre, se souvenir beaucoup et se garder des espérances.

« L’affût commande de tenir son âme en haleine » p.183. Dans un monde pressé et superficiel, se poser et observer en profondeur choque les petits esprits évaporés en zapping permanent. Sylvain Tesson en fait une philosophie de l’existence, un élitisme à la mesure de l’époque. Moi qui connais le Tibet et ses hauts plateaux d’altitude, j’en sors encore ragaillardi. Là est l’aventure, dans un monde qui se croit fini.

Prix Renaudot 2019

Les photos de la panthère des neiges par Vincent Munier sont dans un autre livre, Tibet animal minéral, avec des poésies de Sylvain Tesson.

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, 2019, Folio 2021, 193 pages, €7.60 e-book Kindle €7.49

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