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La Chute d’Oliver Hirschbiegel

Le film raconte la chute de Hitler et du « Reich de mille ans » dans les derniers jours de Berlin en avril et mai 1945. Le Führer hystérique et paranoïaque, parkinsonien avancé (Bruno Ganz), fête ses 56 ans lorsque éclatent les premiers obus à longue portée de l’armée rouge. Il ne veut pas y croire, il fantasme encore une prise en tenaille des forces soviétiques par le Groupe Steiner et la IXe armée, pourtant décimés et encerclés. Ce récit des derniers jours a été écrit par Joachim Fest, historien du IIIe Reich d’après les mémoires de la jeune Traudl Junge de 22 ans, née Humps (Alexandra Maria Lara). Elle avait été engagée comme secrétaire du Führer en 1942 à la Wolfsschanze, la Tanière du Loup, où le dictateur gouvernait en végétarien antialcoolique et antitabac, accompagné de sa chienne Blondi, une bergère allemande, et d’Eve la première femme du Reich (Juliane Köhler). Cette ravie de la crèche nazie deviendra Madame Hitler par un mariage hâtif in extremis en bunker sous les bombes.

Ce qui est intéressant aujourd’hui est moins l’apparat des uniformes nazis et la discipline stricte qui fait rêver plus d’un, ni les beuveries et fiestas endiablées au bunker (qui sont contestées par un témoin), mais l’engrenage du déni et de la folie délirante. Rien ne va plus, le Reich est foutu et l’Allemagne ravagée, mais Hitler fait comme s’il jouait du haut de l’Olympe avec des pions. Il les déplace à son gré sur une carte en papier comme s’ils étaient réels. Tout revers est pour le paranoïaque « un mensonge » et tout contradicteur réaliste « un traître ». La défaite ne peut être, seule la victoire existe. On croirait Poutine… Hitler est aussi enfermé, aussi délirant, aussi enclin au déni de réalité. Ses partisans fanatisés préfèrent se tuer plutôt que de tuer les ennemis, même les garçons de 12 ans de la Hitlerjugend. Hitler n’a aucune compassion pour la population civile (pas plus que Poutine) et il déclare : « Je ne verserai aucune larme sur le sort du peuple allemand. Il a choisi son destin » en l’élisant Führer. Quant à l’armée, lorsqu’un général lui déclare que « 15 à 20 000 officiers sont déjà tombés pour défendre Berlin », il répond froidement (comme Poutine avec le contingent) : « Mais la jeunesse est là pour ça ! »

Malgré ses plus fidèles qui le mettent en garde et le pressent de quitter Berlin pour résister dans les montagnes de Bavière, le vieux refuse. Il ne croit pas à la défaite, ou alors comme à un crépuscule des dieux, dans l’explosion finale de son monde. Hermann Göring a quitté la capitale et tente de s’accaparer le pouvoir au motif que Berlin est coupée du monde extérieur, Heinrich Himmler (Ulrich Noethen) contacte les Alliés occidentaux pour leur faire une offre de capitulation en arguant d’un Führer malade, même Albert Speer (Heino Ferch), l’architecte en chef du Reich que le dictateur aime bien, lui révèle qu’il désobéit depuis des mois à ses ordres absurdes de terre brûlée qui détruiraient systématiquement toutes les infrastructures allemandes. Seul Joseph Goebbels (Ulrich Matthes), qui a dans le film la gueule d’un mafioso corse des années trente, non seulement reste au bunker mais fait venir sa femme Magda (Corinna Harfouch) et leurs six enfants. Tous vont mourir, les petits avec, la walkyrie fanatique les droguant avant de leur faire mordre durant leur sommeil une capsule de cyanure, avant que son mari en grand uniforme ne la tue au revolver avant de se tuer (en fait, ce fut un médecin qui a injecté le cyanure aux enfants et des SS qui, sur ordre, ont revolvérisé les époux). Le médecin du Reich, le SS Ernst-Robert Grawitz à qui le Führer a refusé l’autorisation de quitter Berlin pour mettre en sécurité sa famille dégoupille deux grenades à main sous la table du dîner, se faisant exploser avec sa femme et ses enfants.

Après ses ordres aberrants et sans aucune « pitié » (mot judéo-chrétien qu’il avait en horreur), Adolf Hitler a fini par disparaître volontairement, sachant que tout est foutu. Dès lors, lourde ironie allemande, tout le monde a recommencé à fumer dans le bunker. Mais ce ne fut qu’une vingtaine d’heures seulement avant que les Russes ne débarquent à la chancellerie. Il a ordonné à son aide de camp Otto Günsche (Götz Otto), de la 1ère division SS Leibstandarte Adolf Hitler, de brûler son corps et celui d’Eva Hitler née Braun à l’essence, à l’orée du tunnel d’entrée. Le colonel médecin SS Ernst-Günther Schenck (Christian Berkel) croise des commandos SS dans la ville en flammes qui n’ont que ça à faire d’abattre des civils pour « atteinte au moral de l’armée » et des Volkssturm mal armés qui n’avaient d’autre choix que de se rendre ou de mourir. Même Peter (Donevan Gunia) le petit fana mili de 12 ans, Hitlerjugend blond bien pris dans son uniforme noir, se rend compte de la stupidité de la fidélité à tout prix. Il a été inspiré par le vrai Alfred Czech né en 1932 et mort en 2011, le plus jeune garçon à avoir été décoré de la Croix de fer devant le bunker par Hitler en personne pour avoir dégommé deux chars soviétiques au Panzerfaust. Les armes de poing ne peuvent guère contre une armée en marche et ses amis et amies se font tuer bêtement – pour rien. Même son père, qui voulait l’empêcher de se battre, a fini pendu au dernier moment par des voisins jaloux ou fanatisés.

La dernière image est une convention d’espérance. Traudl Junge, hier nazie convaincue, décide de passer les lignes soviétiques en civil au lieu de se rendre et, en chemin, le gamin ex-hitlérien qui n’a plus personne (ni père, ni Führer, ni amis), lui prend la main pour l’accompagner. Eux seront la relève de la nouvelle Allemagne démocratique et prospère, loin des lunes hitlériennes que Poutine, cet archaïque, semble reprendre presque entièrement à son compte compte… 77 ans plus tard. Le spectateur peut noter que le gamin en uniforme portait son col fermé, bardé de certitudes, alors qu’en liberté il le porte ouvert, accueillant ce qui vient, du vent coulis aux désirs et aux curiosités du monde. Tout un symbole.

DVD La Chute (Der Untergang), Oliver Hirschbiegel, 2004, avec Bruno Ganz, Ulrich Matthes, Christian Berkel, Juliane Köhler, Oliver Hirschbiegel, Corinna Harfouch, Heino Ferch, Matthias Habich, Alexandra Maria Lara, TF1 studio 2005, 2h30, €14,90 blu-ray €49,25

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J’ai visité le site d’où est partie la fin du monde

La « fin du monde » (maya) est une histoire de calendrier et de computation. Un cycle commencé en 3114 avant JC se termine et un autre commence – parce que le calendrier solaire de 365 jours et le calendrier divinatoire de 260 jours ne coïncident que rarement. Il n’existe que 13 chiffres mayas, donc tous les 13ème bak’tun un nouveau cycle commence. Les ignares ont vu sur Internet que « le calendrier » maya situait la fin du monde le 21 décembre 2012 (ou peut-être le 23). Les ignares sont donc « cru » que c’était arrivé, tout comme la finance en 2008, les millénaristes en 2000, les partisans de l’Ancien régime en 1940, les pacifistes en 1914, les anarchistes en 1871, les Lumières en 1789, les moines en l’an mille… Déjà « le monde » était né du chaos en Grèce antique, tout comme le Crépuscule des dieux allait advenir dans le monde nordique. Et alors ? La terre continue de tourner, le soleil de briller, la galaxie d’étaler sa spirale – et l’humanité est toujours vivante.

calendrier maya et bas relief

Mais les ignares ont « la croyance ». Nul ne peut rien dire contre les croyances. Aucune raison ne saurait en venir à bout. C’est au contraire prétexte à délires, comme les lycéennes immatures de Poubelle la vie, le feuilleton phare de la chaîne multiculturelle régionale. Faire « des conneries », voire « baiser pour la première fois » : les ados auraient-il besoin de prétextes ? Redécouvre-t-on l’idéologie ou l’emballage marketing avec la soi-disant « fin du monde » ? L’idéologie, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition marxiste des profs du secondaire, est le masque des intérêts. L’emballage marketing, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition intello-médiatique des Normaux supérieurs, est la manipulation du désir. Un prétexte pour forcer la main. Rien de tel qu’une bonne peur bleue pour que la ou le chéri(e) vienne se blottir dans vos bras – et plus encore pour oublier. Nous sommes bel et bien dans La société du spectacle.

palenque tête maya en forêt vierge

Mais le calendrier maya est réel, la date d’aujourd’hui n’apparaît qu’une seule fois sur l’ensemble des stèles mayas découvertes. Il s’agit du monument 6 de Tortuguero, lié au site de Palenque au Mexique. Je l’ai visité par une riante matinée, avant les grosses chaleurs du jour et l’afflux des touristes. Voilà un site enchanteur tel que je les rêvais dans mes lectures d’enfants, de vieilles pierres monumentales érodées, une jungle proliférante au-dessus et alentour, les mystères des rites oubliés.

Bob Morane y situait quelques-unes de ses aventures, exaltantes pour les gamins de 12 ans des années 60. Les photos de quelques têtes mayas parues en noir et blanc dans la vieille revue Archaeologia ont entretenu ma flamme d’archéologue en herbe. « Aux confins septentrionaux du pays lacandon, où la montagne couverte de forêts vient s’achever en contreforts et en gradins qui dominent la plaine marécageuse, les monuments gris et dorés de Palenque se détachent sur le moutonnement vert de la jungle », écrit Jacques Soustelle dans son livre Les Quatre Soleils.

bob morane et revue l histoireNous pénétrons dans un bois clairsemé au-delà duquel nous pouvons apercevoir une partie des 15 hectares fouillés sur une superficie évaluée à 16 km². Palenque signifie « maisons de pierres fortifiées », traduction espagnole du mot chaol Otulum. Le site aurait été occupé de -100 à +900 avec son apogée au 7ème siècle sous le roi Pacal pendant 46 ans, auquel a succédé son fils durant 18 ans. Le déclin de la cité commença quand le successeur du fils fut vaincu par le roi de Tonina et décapité selon les rites. Des peuples venus du golfe du Mexique affaibliront progressivement la ville continentale jusqu’à son abandon. Cortès ne l’a pas vue durant son périple. Le père de Solis, venus évangéliser, la découvrira en 1746, le comte aventurier français Jean Frédéric Maximilien de Waldeck y passera un an, en 1832, pour dessiner les ruines.

Palenque expédition Stephens & Catherwood

Mais ce seront Stephens et Catherwood, en 1840, qui révèleront Palenque au public en publiant leur récit de voyage. Il est vivant, sensible et imagé, illustré de gravures réalistes ; il se lit encore agréablement aujourd’hui. « Nos Indiens crièrent « el palacio ! » et nous vîmes, par les éclaircies de la forêt, la façade d’un grand édifice dont les piliers étaient ornés de personnages en stuc, aux formes curieuses et raffinées. Des arbres avaient crû tout près et leurs branches pénétraient dans ses ouvertures. Unique par son style et l’effet qu’elle produisait, cette extraordinaire structure nous frappa par sa beauté funèbre ». Les fouilles scientifiques du site n’ont débuté qu’en 1949 et se poursuivront longtemps.

Palenque temple et plan generalNous commençons par le temple de la Calavera. Ce terme signifie « bambocheur » mais aussi « tête de mort », parce que l’on y a découvert un relief en stuc de crâne modelé sur un pilier de la galerie. Pour les amateurs de chiffres, la tombe contenait 670 pièces de jadéite, aujourd’hui au musée du site, un vrai trésor ! Mais le roi Pacal a sa vraie tombe dans le temple en pyramide d’à côté, dite « des Inscriptions ». Elle fut découverte en 1952 après 1269 ans de secret. Quatre hommes et une femme ont été sacrifiés en même temps que le roi et laissés là, dans le couloir funéraire, pour l’accompagner dans cet au-delà auquel la plupart des humains tentent désespérément de croire. La crypte renfermant le sarcophage de 3 m de long et pesant 20 tonnes a une voûte de 7 m de haut. De somptueux ornements de jade reposaient sur la poitrine, les poignets, les doigts et les oreilles du défunt. Un masque funéraire en mosaïque de jade recouvrait son visage, les yeux en coquille et obsidienne. Les deux têtes en stuc de Pacal à 12 ans (âge où il devint roi) et de Pacal adulte, ont été découvertes sous le sarcophage. La pyramide a, selon les datations au carbone 14, été construite après la tombe, en une vingtaine d’années.

Le fameux « palacio » se visite en groupe. 100 m de long, 80 m de large, 10 m de haut, il comprend deux cours, une tour de 15 m de hauteur et une série d’édifices dont les usages restent obscurs. Des reliefs en stuc montrent le fils de Pacal, Chan-Bahlum, dansant devant sa mère. Dans la cour de la Maison A, ce sont des captifs agenouillés qui se soumettent. Des galeries souterraines, au sud, permettent de ressortir vers le rio Otolum. Une fois passé le pont, fin de la visite commentée, la liberté commence.

Palenque bas reliefUn petit sentier mène au temple XX d’où il est aisé de photographier le temple de la Croix, celui de la Croix Foliée et d’autres temples. Elles s’élèvent à une vingtaine de mètres du sol et permettent d’accéder à une sorte de sanctuaire représentant cet inframonde qui communique avec les défunts. Le fils Pacal, qui devait bien aimer son père, les a fait bâtir pour cela. Depuis les corniches du temple de la Croix qui domine le site, je peux prendre en photo les autres temples découverts, dont le temple du Soleil en face. Le reste du site est dans la forêt, ce qui donne de l’ombre et de jolies vues. Ce qui sert aussi à réfléchir sur l’histoire et sur l’obstination de la nature à tout recycler dans le temps.

PalenqueCes pyramides, durant de longs siècles, avaient disparu du regard des hommes, recouvertes par la jungle. La nature, avec lenteur et patience, avait repris ses droits, ne laissant de traces de l’homme que cet ordre enfoui des pierres. Je pense à ce naturaliste qui déclare qu’il suffirait de « laisser faire », une fois coupée la source, pour que toute pollution se résorbe d’elle-même, tant la nature est luxuriante. Sur le long terme, le plus patient et le plus têtu gagne, comme l’eau des philosophes chinois. Souple, éminemment adaptable, l’eau se coule dans tous les moules qu’on veut lui imposer. Mais elle pèse, elle s’infiltre, elle passe par toutes les failles. Elle ne peut que gagner.

Palenque gaminLa grandeur de l’homme est justement de s’opposer un temps au courant, de bâtir un ordre éphémère au-dessus de la nature (mais pas « contre » elle, il en fait partie !). Existence tragique puisque l’homme n’a que moins d’un siècle de temps à passer alors que la nature a des millénaires devant elle… Il n’empêche que transformer le donné naturel pour l’adapter à l’homme, c’est cela même qui est « la civilisation ». Et tous ceux qui ne veulent rien changer ou, pire, revenir à une neutralité de cueillette, ceux-là sont des « barbares » puisqu’ils veulent abandonner ce qui fait l’homme même pour le ramener à sa pure condition d’animal prédateur.

Peut-être est-ce le retour de cette « barbarie » qui est pour l’homme « la fin du monde » ?

Les Mayas : la fin du monde n’aura pas lieu, dossier de la revue L’Histoire, décembre 2012, €6.20 en kiosque ou sur www.histoire.presse.fr

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