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Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu

Cette dame est morte à 101 ans en 1969 après une existence bien remplie. A Paris, elle fit des études de philosophie et de langues orientales à la fin du siècle avant-dernier, dans cette République IIIe triomphante. De la génération des Alain, Péguy, Barrès, Maurras, Valéry, Bergson, elle était douée de cette curiosité du monde, de cette ouverture aux idées qu’engendrait ce siècle libéral en plein essor scientifique et industriel. Elle voyagea dans toute l’Asie durant trente ans. Dans ce livre, elle évoque l’Inde.

Mais ce n’est pas seulement une relation de voyage ni un livre de souvenirs, malgré les portraits parfois ironiques des gourous et autres sâdhus. Il s’agit plutôt d’un essai d’appréhension mentale de l’Inde, une tentative de décrire par l’intérieur cette culture très ancienne. Une démarche de philosophe et d’ethnologue bien dans l’air de son temps. Pour connaître, il faut aimer ; pour bien décrire, il faut expérimenter. Sans se départir de sa culture occidentale, Alexandra a vécu en sympathie avec l’Inde. Elle est restée elle-même, raisonnable, observatrice, jamais dupe. Mais son regard paisible et passionné ouvre à ce monde exotique – par certains côtés si proche de nous dans sa quête.

C’est ainsi qu’au fond l’Inde religieuse sait que les dieux n’existent pas. Seule l’énergie primordiale, appelée Shakti, la Mère, a quelque consistance. Elle est l’inconnaissable cause, génératrice et destructrice des matières et des esprits. Elle préexiste aux atomes et demeure après leur destruction. Nous-mêmes, comme les dieux et tous les autres êtres, appartenons au même jeu du monde dont elle est le principe moteur. L’être en soi joue avec lui-même – et nous en sommes une parcelle.

Dieux et démons n’ont ainsi pas d’autre vie que celle que nous leur prêtons. Ils sont créés par l’énergie que dégage la foi en leur existence, par les sentiments de crainte ou d’amour qu’ils inspirent, et par le culte social élaboré pour servir cette foi. Ils ne sont que des images en creux, les projections des hommes.

Mais cette foi commune réagit elle-même sur les individus. Pour eux, les dieux existent parce que l’énergie de la foi, canalisée par leur image, est une puissance réelle. Les statues sont « rendues vivantes » par un rite que décrit la voyageuse. L’assemblée des fidèles doit donner vie à un morceau de bois sculpté à l’image d’un dieu. Réunis autour de la statue, les croyants concentrent leurs volontés individuelles et opèrent une transfusion d’énergie qu’ils incorporent dans l’effigie. Les statues des dieux agissent donc comme des accumulateurs, ils sont « chargés » religieusement. On peut leur en retirer le courant, mais elles ne se déchargent pas si, périodiquement, le culte des fidèles contribue à leur redonner vie. Les idoles anciennes, adorées depuis des siècles, accumulent une énergie considérable. Ces images sont douées d’une force psychique qui dépasse de beaucoup le pouvoir individuel de chaque fidèle. D’où leur capacité d’hallucination.

Au Tibet, des exercices psychiques visent à produire des créations mentales revêtant des formes matérielles. Ces exercices, volontairement entrepris, font naître un compagnon ou s’incarner un dieu. L’élève le voit, lui parle, ressent sa présence. Parfois, l’hallucination s’impose à lui et l’accompagne. Dans certains cas exceptionnels, la puissance d’évocation psychique est telle que d’autres personnes aperçoivent aussi ces apparitions… Les exercices sont destinés à faire comprendre aux disciples éveillés que toutes les apparitions sont l’œuvre de ceux qui les voient. Notre rationalisme occidental est-il aussi ancien et aussi sage ?

Les dieux ont cependant un rôle, surtout auprès des gens ordinaires. Ils servent de projections héroïques, d’images exemplaires. Ce qui compte sont les sentiments que les dieux font naître en nous. Ils sont des excitants qui activent en chacun des énergies qui, autrement, demeureraient latentes. La ferveur envers un objet symbolique se réfléchit sur l’adorant et fait de lui, par effet miroir, un nouvel individu.

Car l’être humain doit devenir ce qu’il est ; c’est le rôle des gourous et des dieux de l’y aider pour l’en accoucher. D’après les tantras, il existe trois classes d’individus :

  1. Pashou (l’animal) est le degré inférieur, dominé par les instincts ; il peut être honnête et bien brave mais il est l’homme moyen conventionnel, lié par la peur, la faim, les habitudes.
  2. Vira (l’héroïque) est le degré intermédiaire où l’activité et la passion dominent les instincts.
  3. Divya (le dieu) est le degré supérieur où intelligence et spiritualité dominent.

Ces trois classes sont étrangement proches de celles que Nietzsche a données dans Ainsi parlait Zarathoustra (Des trois métamorphoses) : le chameau, le lion et l’enfant. Seul ce dernier est innocence et oubli, jeu naturel de l’énergie primordiale : il a surmonté les angoisses de base de la survie, il est au-delà de la révolte passionnelle contre ce qui l’entrave. Il est liberté cosmique, mouvement premier, une roue qui roule sur elle-même, un oui sacré à tout ce qui survient.

Seul le sage sait que, derrière les apparences multiples de l’univers, n’existe qu’une seule réalité, le Soi unique de toutes choses. Devenir sage, accéder au stade du Divya, c’est donc, par une discipline corporelle, par une maîtrise des passions, par un entraînement psychologique et spirituel, écarter ce voile de l’illusion, celle de la conscience séparatrice, et devenir conscient du Soi unique et cosmique.

Le code religieux Hindou divise pour cela l’existence en trois périodes : l’étude auprès d’un maître durant la jeunesse, le mariage pour assurer la descendance à l’âge mûr, enfin le rejet du monde et la méditation dans le troisième âge de la vieillesse et de la retraite. Discipliner les instincts, aimer et procréer, accéder enfin à la sagesse – telles sont les trois étapes de l’existence durant lesquelles la conscience mûrit.

Le sage (sannyàsin) rompt avec toutes les lois sociales et religieuses. Et cela est bien, car ces lois sont faites pour encadrer l’homme moyen. Désormais, le sage est son propre maître, aussi libre que l’enfant qui joue, libre de rejeter ce que bon lui semble, y compris ce « paradis après la mort » (Avarga) qui n’est qu’une béquille consolatrice pour les faibles.

Face à cette sagesse en développement, le christianisme apparaît bien pauvre et bien superstitieux. L’Inde exige de chacun la discipline enfant, le devoir social adulte, et l’ascèse à la retraite : seuls les être supérieurs se libèrent par la Connaissance. Aucune église n’impose un dogme, aucun clergé n’impose son pouvoir à des ouailles en troupeau considérées comme des mineurs incapables, inaptes et ignorants. Seuls ceux qui ont progressé dans la voie peuvent former personnellement des disciples. Ils sont les accoucheurs des âmes et non les répétiteurs ou les confesseurs. Chacun reste face à lui-même car chacun est un reflet du Tout.

Je comprends qu’Alexandra David-Néel ait été séduite par cette conception du monde si profonde et si moderne.

Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu, 1951, Pocket 2003, 416 pages, €7.40

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Wou Tcheng-en, Le singe pèlerin

Ce petit livre est la version abrégée d’un cycle de légendes chinoises anciennes, fort à la mode dans la culture, l’équivalent oriental de l’Iliade et l’Odyssée. Il s’agit d’un combat pour l’humanisation, d’une quête de la sagesse par le voyage. Nous faisons connaissance du singe, né de pierre, qui deviendra Bouddha à l’issue de son périple. La pierre n’est-elle pas le symbole de la matière même, les os de la terre, l’inerte en soi ? Quant au singe, il est une humanité en devenir, tout de passion et d’instinct, ne pouvant tenir en place et réfléchir une seconde. Mais c’est en voyageant qu’on devient pèlerin et en pérégrinant qu’on devient sage. L’illumination est au bout du chemin !

Le lecteur ne s’ennuie jamais en compagnie du singe. Celui-ci commence par guerroyer et s’éduquer à la Force pour être le plus malin parmi les démons, ogres, fauves et autres bêtes qui peuplent la terre. Il devient le roi des singes. Mais cela ne lui suffit pas, possédé de cette curiosité et de ce vouloir vivre qui ne quitte jamais les primates. Il se faufile donc au Ciel pour se faire reconnaître et parvient à un titre. Mais sa vanité est blessée de n’être que palefrenier… Il met donc le souk comme un collégien en pension ; on veut l’arrêter, il résiste ; enfin lié, il se tire habilement du mauvais pas. Le voilà désormais gardien-chef du verger de pêches d’immortalité au Ciel. Mais la position l’ennuie, il se gave de fruits sans penser au banquet des autres. Nouveaux désordres, nouveaux combats, nouvelle arrestation. Il est cette fois enfermé pour un demi-millénaire sur une colline terrestre afin de méditer sur son forfait.

Ce long temps lui permet d’évoluer et d’accrocher son destin à celui du moine chinois chargé d’apporter les écrits du bouddhisme en Chine, sur ordre même de l’empereur. Le jeune moine Tripikata (« Les trois corbeilles ») est très lettré mais fluet et couard. Comment pourrait-il affronter la route, ses brigands, dragons, ogres et démons ? Ce sont tous ces humanoïdes que le mauvais karma a déchus en réincarnations. Ils ont fauté et s’enfoncent dans la bestialité. Certains croquent tout cru les étrangers, d’autres réclament un tribut annuel de jeunes garçons et petites filles à « dévorer » sur le champ. Le moine parvient à en convertir quelques-uns à la Voie et s’adjoint, outre le Singe, le Pourceau, Sablon et le Cheval. Chacun possède les vertus qui, conjointes, permettent de progresser dans la Voie : le lettré, le guerrier malin, la force affamée, celui qui sait nager et l’infatigable porteur.

Tout est collectif en Asie et l’individualisme égoïste est réprimé. Le Singe l’apprend à ses dépens. Il découvre qu’on ne peut aller de l’avant qu’en collectivité : « Chacun de nous, dit le Singe, est également redevable envers tous les autres. Si le maître n’avait pas reçus nos vœux et ne nous avait pas acceptés comme disciples, nous n’aurions pas eu l’occasion de faire de bonnes actions et de gagner notre salut. Si nous n’avions pas protégé le maître et monté bonne  garde autour de lui, il ne serait jamais parvenu jusqu’ici pour se débarrasser de son enveloppe mortelle » p.388.

Mais les humains ne sont pas des dieux, tout au plus cherchent-ils à y parvenir, via l’Illumination. « Les gens de ce monde, dit Tripitaka, misent toujours sur le profit et la gloire. Mais il ne faut pas oublier que nous aussi, pèlerins, en accomplissant la volonté impériale, nous cherchons quelque gloire, et qu’il ne faut pas que nous nous laissions aller à nous croire trop supérieurs au autres » p.363. Toute la sagesse populaire chinoise est contenue dans ce passage. La mentalité asiatique ne sépare pas l’ici-bas de l’en-haut comme le fait la logique binaire occidentale. Il n’y a pas de Bien absolu révélé par la Beauté en soi, il n’y a que des degrés, des marches sans fin vers le Ciel et la connaissance qui est sagesse. Même les « vertueux » ne sont pas à l’abri des passions terrestres comme celle de la gloire… Nombre d’intellos parisiens devraient lire ce livre.

« Les Anciens disaient avec raison : ‘être vertueux sans avoir été instruit, c’est surhumain ; être vertueux après avoir reçu l’instruction, c’est raisonnable ; mais recevoir l’instruction et demeurer incorrigible, c’est le fait d’un fou’. » p.344 Sagesse chinoise dont nous ferions bien de nous pénétrer : le président du fonds souverain chinois CIC ne vient-il pas de fustiger la conception européenne de l’État-providence qui incite à « la paresse et à l’indolence » ? La gauche radicale ne prône-t-elle pas pourtant ce même modèle actuel de national-capitalisme chinois comme devant être l’objectif de la France de crise ?

Tout ne tombe pas tout cuit du Ciel, la Voie est longue et grosse de périls, mais c’est tous ensembles que nous parviendrons à vivre mieux. Telle est la leçon du Singe pèlerin… et des officiels chinois. Une bien belle épopée à déguster avec plaisir pour moins de 10€, sans oublier d’en méditer les enseignements.

Wou Tcheng-en, Le singe pèlerin, 1580, traduit de l’anglais lui-même traduit du chinois, Petite bibliothèque Payot, 2007, 426 pages, €9.97

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