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Boris Valentin, Sapiens en France

Un livre utile, car jamais encore écrit. Boris Valentin a été professeur de préhistoire à Paris-1 après sa thèse soutenue en 1995 sur Les groupes humains et leurs traditions au tardiglaciaire dans le bassin Parisien : apports de la technologie lithique comparée (direction Yvette Taborin), un programme collectif d’étude sur les gravures rupestres du massif de Fontainebleau, il a été directeur des fouilles du site magdalénien d’Etiolles dans l’Essonne jusqu’en 2023, et auteur d’un Que Sais-je ? Sur le Paléolithique. A la retraite, il fait le bilan des connaissances sur le sujet, en plus d’apporter une documentation utile pour comprendre les méthodes et les dénominations. Contrairement à de trop nombreux ouvrages sur la préhistoire, les industries de la pierre taillée et de l’os ne sont pas sa préoccupation principale ; il en parle, mais les situe surtout dans leur environnement de climat, de chasse et d’organisation sociale

Tout commence en France 42 000 ans avant le présent (par convention l’an 1950 de « notre » ère chrétienne, pour éviter la guerre de religion des calendriers). Auparavant, il y avait d’autres hominidés, groupes de singes comprennent notre espèce, et notamment d’autre hominines, toutes les espèces du genre humain dans le groupe des hominidés. Diverses espèces humaines ont même cohabité durant quelques millénaires (Néandertaliens avec Sapiens, Denisoviens, Flores, etc.). Mais Sapiens – nous – est la seule espèce qui ait réussi. La nature procède par essais et erreurs, ne survivent et se reproduisent que les plus aptes aux changements. Il a fallu 250 000 ans à Sapiens pour parvenir en France ; il faut dire que les glaciers recouvraient une grande partie de l’Europe en ces temps reculés.

Les Proto-Aurignaciens puis les Aurignaciens commencent, par petits groupes, à chasser le renne à l’aide d’armes munies de lames ou de lamelles de silex. Ils mangent surtout de la viande et nomadisent avec leurs proies. Ce sont eux qui créent l’art premier en Europe avec la grotte Chauvet, indiquant une imagination, un langage et une aspiration religieuse. L’auteur consacre quatre belles pages à cette grotte ornée. Il note déjà « les empreintes d’un jeune individu, accompagnées des traces d’un loup visiblement apprivoisé » p.75. Mais il est difficile d’extrapoler leur langage et leur façon de penser, puisqu’il ne reste que des traces matérielles imputrescibles, donc très peu. L’auteur répète à maints endroits ce doute des hypothèses, des extrapolations utiles, mais seulement plausibles.

Suit, de -34 000 à -26 000 le Gravettien, nommé du nom d’une de leur production originale, la pointe de la Gravette, une lame retouchée. Mais ce qui fait sa caractéristique est un art des contours dans les peintures de grottes, des contours plutôt que du détail comme à Arcy-sur-Cure, ainsi que des figures féminines aux traits sexuels outrés (Lespugue). Au vu des inhumations, la société était peut-être devenue plus inégalitaire, en tout cas on constate une mosaïque culturelle.

A partir de -26 000 jusqu’à -23 000, nous sommes dans les froids extrêmes, et Sapiens s’adapte, malgré une crise démographique. Le Solutréen produit des lames d’obsidienne de grande facture, les plus grandes et les plus fragiles n’ayant pu servir que de parure ou d’objets symboliques. En condition de survie, la répartition des tâches était sexuée, la chasse pour les hommes, le traitement des peaux et les vêtements pour les femmes. L’auteur règle son compte au mythe du « matriarcat », jamais attesté, ni dans l’archéologie, ni dans l’ethnologie. « Comme des ethnologues l’ont montré, l’idée d’un ‘matriarcat primitif’ relève d’un fantasme masculin répandu. Dans de nombreux mythes récents, cette construction fantaisiste sert de prétexte à la domination masculine. (…) La mythologie comparée suggère que ces récits proviennent d’un fonds très ancien que Sapiens aurait disséminé lorsqu’il s’est répandu sur la planète à partir de -80 000 » p.306. Les bandes n’étaient guère importantes, peut-être 25 personnes, réparties entre camps d’expédition et camps familiaux. L’art des grottes accentue les contours disproportionnés et ajoute des arabesques.

De -23 000 à -19 500, nous trouvons le Badegoulien et les débuts du Magdalénien. Lames et lamelles sont moins somptueuses et plutôt utilitaires ; des éclats bruts sont utilisés, faciles à produire. Il fallait faire simple et flexible. Plus de logistique, mais un nomadisme régulier, et parfois la guerre (grotte du Placard), impliquant un probable cannibalisme, au vu des traces sur les os et des crânes taillés en forme de coupe. Sur la fin est la période de Lascaux. Le mouvement des animaux est rendu, ce qui contraste avec les représentations gravettiennes figées.

Le Magdalénien commence vers -19 500 pour durer jusque vers -14 700. C’est l’inflation des images en grotte, peintures, mains négatives, argile façonné, jeux avec les formes naturelles. Avec un art du détail, la musculature, le mouvement, les comportements des animaux. Hommes et bêtes étaient intimes et s’observaient mutuellement. L’insistance sur les yeux était « une façon de considérer les animaux comme des personnes, différentes des humains, mais dotées d’une conscience et d’une intentionnalité. » Tous ceux qui sont attentifs à leurs chats, leurs chiens et leurs enfants le comprendront. L’industrie osseuse et le débitage de lamelles se fait plus technique et plus inventif. C’était la première période d’abondance après les crises climatiques (Pincevent, Etiolles). Recul des glaciers, poussée démographique avec la profusion du gibier, le gros mais aussi le petit, et les poissons. Aussi les premiers chiens, qui n’aidaient en rien à chasser les gros animaux, mais étaient efficaces pour les petits (lapins, rongeurs).

De -14 700 à -11 700 vient le temps des révolutions. L’Azilien fait disparaître l’art dans les grottes. Le climat se réchauffe nettement. Le stockage de nourriture s’efface. Les pointes taillées sont plus rudimentaires parce que les pratiques de chasse ont évolué. Des galets ornés apparaissent, sans qu’on puisse en donner la signification. Il y a eu expansion géographique, mais aussi migrations venues des Balkans via l’Italie. Les petites communautés étaient très mobiles, gérant l’imprévu.

Une autre révolution est née avec le courant Laborien autour de -12 500, en même temps qu’une déglaciation et la montée des eaux en Atlantique. Un froid plus intense et humide s’est installé, -15° en hiver, +10° en été. Les forêts ont reculé. Mais, vers -11 300, net réchauffement climatique brutal ; en une cinquantaine d’années seulement (comme de nos jours) la température monte à +16° en moyenne l’été et à 0° l’hiver. Les forêts de bouleaux et de pins prolifèrent, les rennes quittent la France pour le nord. On chasse désormais le dangereux auroch, en plus des cerfs et des chevaux. Le dessin des animaux redevient plus symbolique que réaliste, on note une préférence pour les belles lames de silex, les armes se diversifient, et certaines sépultures montrent un statut social plus élevé (enfant de La Madeleine).

A partir de -11 300, «en quelques siècles, les Sapiens s’accommodèrent en France à des conditions climatiques tempérées qu’ils n’avaient jamais connues auparavant dans ces contrées, et ils apprirent à vivre dans des écosystèmes profondément transformés par le recul des glaciers de montagne, la remontée du niveau des mers et l’expansion des forêts » p.217. On l’appelle le Mésolithique, mais on distingue le Maglemosien, le Beuronien, le Sauveterrien. La fonte des glaciers accélère le niveau des mers, qui passe de -60 à -25m en -8 000, 1 cm par an. La végétation devient luxuriante, on grille des noisettes et peut-être même favorise-t-on leurs arbres, sans encore les « cultiver ». L’industrie de l’os disparaît presque complètement, même si la consommation de viande reste centrale. Les pointes de flèche sont microlithiques.

De -8 500 à -7 000, l’histoire s’accélère, on assiste à la fin d’un monde avec le Castelnovien, le Cardial et le Rayonné. La taille des silex est faite par pression et plus par percussion. On apprivoise parfois l’ours, on chasse surtout le sanglier et, sur les bords de mer, les crustacés. Le nomadisme décroît, et les premiers migrants néolithiques s’introduisent en France avec leur céramique entre -7 200 et -7 000. Ils viennent en deux grandes vagues, l’une depuis la Méditerranée, le Cardial (du nom d’un coquillage dentelé qui servait à décorer leur poterie), l’autre depuis le nord des Balkans, le Rubané (motifs de ruban sur les poteries). On constate l’élevage de bovins, moutons, porcs, une agriculture céréalière, des villages sédentaires aux longues maisons trapézoïdales collectives de bois et de torchis. La natalité augmente, les peaux foncées reculent, le moins de vitamine D dans l’alimentation des agro-pasteurs ayant entraîné une mutation. Peu de métissage avéré par l’ADN avec les Mésolithiques, mais un grand remplacement progressif avec interactions, pas forcément agressives. L’organisation sociale se hiérarchise (tertre de Barnenez).

Si l’on considère l’ensemble, « les économies reposant uniquement sur la chasse et la collecte couvrent au total plus de 99% de la longue histoire humaine » p.257. Il n’y avait peut-être que quelques centaines de personnes en Île-de-France vers -15 000, époque d’Etiolles, et guère plus de 200 000 individus dans toute l’Europe. La tradition dominait, l’art sacré des grottes, le débitage en lamelles, la parure. « De telles permanences montrent à quel point les règles qui les fondaient étaient jugées cruciales, puisqu’elles se sont conservées malgré la faiblesse des effectifs démographiques, les crises et les acculturations liées aux nombreux métissages. L’importance des arts de la mémoire dans les sociétés à tradition orale y a certainement contribué, de même que la puissance des mythes. Leur fonction, qui est de rendre le présent solidaire du passé, était sans cesse réactivée par la force des images » p.264. Les innovations ont parfois régressé, avant d’être reprises.

Un ouvrage, certes avec tout l’appareil universitaire requis par la tradition (prologue, introduction, exposé des méthodes, notes, glossaire, bibliographie, remerciements, index des sites archéologiques, table des illustrations), mais qui livre quelques 250 pages « utiles » sur 379. Assez facile à lire, il replace l’histoire de France dans le temps long et dans son contexte géographique d’une fin de terre. Il montre avant tout la souplesse des groupes humains Sapiens à s’adapter à des environnements hostiles et changeant.

Boris Valentin, Sapiens en France – 35 000 ans d’histoire, Tallandier 2026, 379 pages, €23,50, e-book Kindle €16,99

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La grotte des rêves perdus de Werner Herzog

Au début des années 1970, lorsque je passais un mois d’été dans un camp d’Éclaireurs à vivre des aventures en groupe de 11 à 17 ans, parmi l’odeur de menthe et de thym et les scorpions qui nichaient sous le double toit des tentes, j’étais bien loin de me douter qu’à quelques centaines de mètres dormait une grotte inviolée, multimillénaire, recelant des peintures encore vives et de toute beauté. J’ai pagayé sous le pont d’Arc, je suis descendu en rappel sous sa voûte, j’ai fait de la spéléo dans les grottes proches jusqu’à en oublier l’heure – et ne pas retrouver l’entrée puisque la nuit était tombée… Les plus jeunes frissonnaient de peur, nous, plus âgés, tentions de les rassurer. Les gamins d’aujourd’hui ne savent pas ce qu’ils manquent à ne plus participer à ces camps d’été où les relations humaines s’établissent dans l’expérience de l’aventure. Mais il y a 32 000 ans, c’étaient bien les mêmes impressions, les mêmes émotions, les mêmes sensations, qu’avaient les hommes du paléolithiques si semblables à nous.

Aussi, voir ce film documentaire sur la grotte Chauvet en Ardèche, dont les peintures et gravures sont aussi anciennes, ne peut que me faire quelque chose. Son auteur est un cinéaste bavarois romantique, auteur notamment de Nosferatu et d’Aguirre – figures de fous – qui n’hésite pas à comparer le site de Vallon Pont d’Arc aux paysages de Caspar David Friedrich.

Par autorisation exceptionnelle et temporaire à filmer sous étroite surveillance l’intérieur de cet antre paléolithique miraculeusement préservé par l’effondrement de la voûte d’entrée de la grotte, Herzog caresse les peintures, joue avec la lumière, met en scène les archéologues, et digresse sur le sud de l’Allemagne et ses « vénus » sexuelles callipyges. Il donne à voir, à écouter, à renifler et sentir – mais surtout à rêver. Un ancien jongleur de cirque devenu archéologue qui étudie Chauvet, interrogé, fait état de son « émotion » lorsqu’il passe du temps dans la grotte, de son besoin de sortir à la lumière pour « digérer » tout ce qu’il a vu et ressenti comme « un choc ». Tout à fait d’époque… En bref, de la science à l’imaginaire, le pont est tendu.

A l’entendre, l’homme de Chauvet est un pont entre la bête néandertalienne et le surhomme numérique. En ce temps, les bêtes parlaient, la gueule ouverte de la lionne qui proteste contre le mâle trop entreprenant fait pendant au cheval qui hennit. A la lumière des torches, dont on retrouve les charbons de mouchage à terre, conservés par la calcite, les bêtes sur les parois bougeaient. Les peintres – qui n’étaient peut-être que des esprits peignant, pas des individus, comme il est dit un moment – ont représenté plusieurs pattes ou plusieurs cornes, comme dans un dessin animé. Le mouvement des torches donnait l’illusion de les voir vivre. Aujourd’hui encore, un parfumeur « sent » les failles des falaises des environs pour y détecter des grottes internes car les cavernes ont une odeur qui n’est pas celle de l’extérieur. Et dans le silence (laborieusement rétabli par un Jean Clottes impérieux), on « entend » le son de la grotte.

Le climat était plus froid, un gigantesque glacier de 2500 m de hauteur sur le massif alpin avait fait baisser le niveaux des mers de 100 m et les animaux s’ébattaient librement dans les plaines et les vallées : des rennes, des chevaux et des aurochs, que les hommes chassaient au javelot à propulseur, des mammouths et des ours des cavernes, des tigres aux dents de sabre et des loups, des renards, des aigles royaux dans les airs… Et des humains – dont la seule représentation à Chauvet est celle d’une femme au sexe hypertrophié dont le tronc et la tête sont d’un lion. Une trace de pieds nus d’un enfant de 8 ans voisine avec celle d’un loup ; ils vont dans la même direction, de quoi enflammer l’imagination du réalisateur : un loup apprivoisé ? Une traque de l’enfant par la bête ? Deux traces séparées par plus de mille ans ? « On ne saura jamais », dit-il. « Mais nous sommes humains comme eux », dit l’ex-jongleur, « nous pouvons ressentir les mêmes choses qu’eux ».

Le film est un documentaire, mais s’y révèlent quand même les obsessions de l’auteur : le réalisme absolu des scènes qu’il tourne, les relations tendues entre les acteurs poussés à bout, l’imaginaire halluciné wagnérien. La seule façon d’avoir accès aux œuvres et à l’ambiance de la grotte fermée au public était ce film, jusqu’à la réplique Chauvet II ouverte près du site en 2015. Mais ce documentaire jamais ennuyeux est à voir !

DVD La grotte des rêves perdus (Cave of Forgotten Dreams), Werner Herzog, 2010, dit en français par Volker Schlöndorff, avec Dominique Baffier (conservatrice du site), Jean Clottes (premier archéologue à l’avoir étudiée), Metropolitan Video 2012, 1h26, €13.00 blu-ray €17.10

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