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Galerie Sabauda de la pinacothèque de Turin 2

L’Adonis de Carlo Cignani peint vers 1660 est trop doux, adolescent presque fille avec sa tunique qui tombe à droite comme un soutien-gorge tandis qu’il regarde d’un air mélancolique son chien, comme pressentant confusément son destin tragique d’aimé d’Aphrodite tué par un sanglier sauvage. Ici, il ne semble pas avoir plus de 14 ans.

Francesco Albani fait embrasser le très jeune Hermaphrodite par la nymphe Salmacis tandis que des éros nus le tiennent fermement pour ne pas qu’il s’échappe, ce qui donne une scène équivoque où l’on croirait un accouplement de lesbiennes. La peinture a été probablement commandée par le cardinal Maurice de Savoie en 1633, ce qui donne une idée des goûts des prêtres.

Une seconde scène du même peintre, pour faire récit, montre le prime adolescent prêt à se baigner tandis que la naïade nue a le coup de foudre pour son corps tout frais admirablement modelé.

Van Dyck n’hésite pas non plus à peindre un « kissing contest » entre nymphes, dans une bacchanale intitulée Amarilli et Mirtillo où toutes s’entrebaisent à demi dévêtues dans un bosquet propice.

Giovanni Antonio Bazzi, plus connu sous le surnom de Sodoma pour ses penchants vers les garçons, a peint une somptueuse Lucrèce se donnant la mort au poignard en 1515. Violée par le fils du Tarquin roi de Rome, la jeune fille n’a pas voulu être le déshonneur de sa famille et, par son suicide, a déclenché la révolte des Romains contre leurs rois étrusques. Ses seins nus jaillissant de sa robe déchirée par le viol tiennent le centre du tableau tandis que le drame se noue par les diagonales, à gauche la lame fine du poignard qu’elle a empoigné, à droite l’air effaré du vieux mâle qui cherche à l’en empêcher tandis que le fils, jeune homme à l’arrière-plan, est égaré par ce qu’il a fait en toute bonne conscience.

Le Christ lié du Guercino, coiffé de sa couronne d’épines, vers 1659, offre un contraste sadique entre le jeune torse nu vulnérable de l’homme-dieu et l’armure glacée et brutale du soldat à sa droite. Tous deux ont cependant l’air fataliste de ceux qui obéissent à leur destin, plus grand qu’eux.

Le Christ flagellé de Ribera est moins expressif ; le jeune homme semble attendre les premiers coups sur son dos lumineux tandis que son regard est vide – comme si sa chair était lumière et ne pouvait souffrir.

Le David du même peintre présente un adolescent décidé, épaule et bras droit nus laissant voir un mamelon charnu d’énergie, le visage délicat et la dévêture sensuelle.

La dépose du Christ par Bassano est une reprise d’une œuvre de Jacopo et a vocation d’être propice à la prière privée. Le beau corps de chair est en effet sans vie, et famille et amis déplorent la perte humaine tandis qu’une torche comme un feu sacré éclaire la scène. Le Christ a la tête renversé de l’agonie.

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Khushwant Singh, Delhi

kushwant singh delhi

Né Indien au Pendjab en 1915, devenu province du Pakistan, élevé dans un collège anglais à Delhi, puis à Londres, Khushwant Singh est un journaliste et romancier plein d’humour anglais et de passion indienne du sexe. Il a été aussi parlementaire, mais a démissionné après l’assaut donné contre le temple d’Or. Car il est sikh, cette religion fondée au 15ème siècle par le gourou Nanak qui veut opérer la synthèse entre hindouisme et islam.

Cette position spirituelle particulière fait de l’auteur un centriste politique et un syncrétiste culturel. Delhi est pour lui « la » capitale de l’Inde en son entier, dans sa diversité. Fondée par les Aryens, capitale du royaume Hindoustani, conquise par les Moghols musulmans puis par les Anglais protestants qui fondent la New Delhi, devenue indépendante avec Gandhi, elle reste ce cœur de l’Inde, voire du monde. L’auteur, qui a mis vingt-cinq ans à écrire ce chant d’amour, y revient comme auprès d’une mère ; il y pratique l’union sexuelle avec un hermaphrodite, Bhagmati, un hijda comme il en existe en Inde, ni garçon ni fille – mais en chaleur. C’est toute l’histoire de la ville-capitale que fait ici Singh, le squelette de la chronologie lui permettant d’ajouter de la chair et du sperme selon sa fantaisie. C’est toute son histoire personnelle aussi, une sorte d’autobiographie culturelle, qu’il conte depuis les origines de sa famille et qu’il dédie à son fils Rahul.

Delhi est à double face ; comme tous les Indiens, elle porte un masque. Il y a l’apparence – crasseuse – et la réalité – vivante. « Les citoyens de Delhi font peu d’efforts pour se faire aimer. Ils crachent partout glaviots et jus de bétel rouge sang. Ils urinent et se soulagent à l’endroit et au moment où l’envie les en prend. Ils sont forts en gueule, manifestent leur familiarité à grand renfort d’insultes incestueuses et parlent en se grattant les parties intimes » p.11. Qui est allé en Inde reconnaîtra sans peine le portrait. Mais « pour peu que l’on fasse de Delhi sa ville et que l’on s’attache à quelqu’un comme Bhagmati, elles apparaissent sous un jour différent. (…) La formule est simple : écoutez votre cœur et non votre cerveau, vos émotions et non votre raison » p.12.

Et nous voici partis pour l’histoire. Les chapitres contemporains de l’auteur avec son amante et son gardien d’immeuble alternent avec les chapitres d’histoire longue de la ville. La violence est omniprésente, dans le passé comme dans le présent, puisque le livre s’arrête au moment des émeutes anti-sikh après l’assassinat d’Indira Gandhi par l’un de ses gardes du corps sikh. Mais l’amour aussi : pour les belles paroles de la poésie, pour les discours politiques qui fondent les royaumes, pour les amantes ou les amants qui sont ici, à en croire l’auteur, plus beaux qu’ailleurs. « A Dili, me dirent-ils, tu peux tout trouver : de jeunes putains avec de petites poitrines en forme de mangue, de jeunes garçons au postérieur rond comme une citrouille, et si tu n’as pas d’argent pour te payer une femme ou un garçon, tu peux t’offrir un hijda pour quelques pièces – et lui (ou elle) peut te donner plus de plaisir que l’un ou l’autre. Je priai pour qu’un prétexte me soit fourni de me rendre à Dili » p.428.

Chaque intervenant écrit au présent, en disant « je », ce qui donne un ton familier à la grande histoire et captive le lecteur. Le romancier lie le tout comme un chœur antique, homme de synthèse encore une fois, qui prend de la hauteur. Nadir Shah, Timour, Aurangzeb, Meer Taqi Meer et Bahadur Shah Zafar défilent, comme les femmes au second plan, mais qui sont souvent les éminences grises en attrapant les hommes par le plaisir. La bégum Sahiba et Mrs Alice Aldwell, anglaise convertie à l’islam pour échapper au massacre de la révolte des Cipayes – mais néanmoins violée – sont des putains magnifiques.

Ce gros roman d’amour sur la ville, sur les êtres et sur la création ne vous laissera pas indifférents. Toute la vitalité d’un pays est là, qui émerge.

Khushwant Singh, Delhi, 1990, Picquier poche 2010, 621 pages, €10.17

La wikifiche sur l’auteur (en anglais)

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