Henry James, Les Européens

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Roman après avoir été feuilleton, ce livre « court » (selon les critères de James – quand même 169 pages en Pléiade), développe une « esquisse » d’intrigue en vue de mariage. Cela aurait pu être une pièce de théâtre tant l’unité de temps, de lieu et d’action est respectée. Henry James l’enrobe en roman pour tenir les quatre numéros de la revue qui lui commande (The Atlantic Monthly), tout en exigeant de lui une fin heureuse. C’est dire combien la liberté lui est comptée.

L’action se situe en Nouvelle-Angleterre, dans la banlieue campagnarde de Boston vers 1840. Durant quelques semaines, Eugenia – baronne allemande Münster – et son frère Félix – peintre bohème – viennent depuis l’Europe visiter leurs cousins restés Américains. C’est entre la grande maison de bois de la famille Wentworth et le cottage qui leur appartient au bout du jardin, où loge Eugenia et Félix, que se tisse l’intrigue.

Répudiée pour raisons politiques après un mariage « morganatique » (mot qui fait jaser la province bostonienne), Eugenia cherche à quitter cette Europe qui a déçu ses ambitions et à épouser une fortune américaine. Mais la société est loin d’être la même et la grande dame, qui brillait à Vienne et à Paris, effraie et intrigue à Boston. Elle préférera repartir en Europe, où elle est quelqu’un, plutôt que de moisir dans l’ennui quaker de la « bonne » société de Nouvelle-Angleterre.

C’est paradoxalement son jeune frère Félix (presque trente ans) qui va se fixer, alors qu’il avait tout du nomade sans attaches. Il séduit Charlotte, l’une des filles Wentworth, qui avait été vouée par son père au pasteur Brand. Mais celui-ci est aussi sérieux que prude, et la pauvre Charlotte s’étiole rien qu’en le regardant vivre. Félix, à l’inverse, est toujours joyeux, optimiste à tout crin.

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Outre les personnages, qui ont chacun leur caractère bien décrit, l’enjeu est le choc des cultures entre la vieille Europe des plaisirs et la Nouvelle-Angleterre du devoir. Les vertus ont leur revers : le plaisir égaie l’existence et donne le bonheur – mais au prix du superficiel ; le devoir rend l’existence terne et triste, mais assure une forme de bonheur minimal, transitoire, de quiétude avisée. Après y avoir goûté, Eugenia recule, et Félix transgresse. Elle va repartir, lui va épouser Charlotte et l’emmener loin de ce milieu de serre où toute jeune fille est vouée au rôle de plante en pot où il lui faut tenir son rang, assurer sa réputation et reproduire des enfants conformes.

Le style n’est pas le fort de Henry James. La première phrase, déjà, est bourrée d’adjectifs et la page 468 (Pléiade) enfile trois métaphores douteuses à la suite !

Les adjectifs sont une orientation contrainte du lecteur par l’auteur. Ils donnent ce qu’il faut penser des objets, sans les présenter tels qu’en eux-mêmes, dans leur indifférence de choses. « Un étroit cimetière au cœur d’une métropole affairée et indifférente, vu des fenêtres d’un hôtel sinistre, ne constitue jamais un objet réjouissant pour l’esprit, et ce spectacle l’est moins encore lorsque les tombes moisies et les ombrages funéraires viennent de recevoir linefficace rafraîchissement d’une neige terne et humide ». Un bon auteur ne qualifie pas les choses, il les met en situation de façon à ce que le lecteur les qualifie par lui-même. Henry James enchaîne les actions pour décrire les caractères des gens, mais il a du mal avec les paysages. Il semble que le décor ne l’intéresse pas, qu’il n’est qu’un écrin pour les âmes. A l’inverse d’un Flaubert, par exemple, qui enveloppe ses personnages par les paysages, lesquels accompagnent leurs sensations, leurs sentiments et leurs idées.

Les métaphores, enfilées comme des perles d’un goût qui laisse dubitatif, sont là pour signifier combien Robert Acton aurait bien épousé la baronne Eugenia, mais qu’il a réticence à le faire. « Sa condition de célibataire fût, en un sens, une citadelle » – qu’il devrait abaisser pour la baronne Münster, afin de la rendre prisonnière. « Si les multiples grâces de celle-ci étaient (…) les facteurs d’un problème d’algèbre… » – il lui faut chercher la mystérieuse quantité inconnue. « Il avait le sentiment d’avoir été forcé de quitter un théâtre pendant la représentation d’une pièce remarquablement intéressante » – tout en restant spectateur et non acteur. De la prison à l’inconnu mathématique en finissant par une intrigue de théâtre – gageons que ledit Robert Acton se trouve habillé (et mal fagoté) pour l’hiver ! Il aurait été plus simple de le dire.

Si le style n’est pas à la hauteur, les personnages ont un caractère fouillé. C’est ce qui passionne manifestement Henry James, qui met en scène surtout le jeu des regards. Car, s’il n’est pas convenable de tout dire, le corps même signifie. Bien sûr, il ne parle que de la société qu’il connait, les grands bourgeois et les aristocrates, et le portrait habituel qu’il donne est qu’ils sont toutes et tous beaux et bien faits, avec quelques nuances que nulle morale ne pourrait réprouver. Félix : « Il avait vingt-huit ans, était de petite taille, mince et bien fait » p.366. Eugenia : « son visage était fort intéressant et agréable » bien qu’elle eût 33 ans et « le teint fatigué, comme disent les Français » p.363. Une fois passé ce cap idéaliste convenu, chacun est fouillé jusqu’à l’âme dans ses actions, ses pulsions, ses affections et ses considérations.

Les Wentworth se conduisent en toutes choses selon « le ton de l’âge d’or » (biblique) : « rien pour l’ostentation et très peu de chose pour (…) les sens ; mais une grande aisance, et beaucoup d’argent à l’arrière-plan » p.388. Une « discipline » (p.422) du devoir sur cette terre en attendant les (hypothétiques) félicités du ciel : « Considérer un événement crûment et sommairement sous l’angle du plaisir qu’il était susceptible de leur apporter constituait un exercice intellectuel presque totalement étranger à la conscience des cousins américains de Félix Young, et qu’ils ne soupçonnaient guère d’être largement pratiqué par quelque catégorie que ce fût de la société des humains » p.399. Fanatisme de la foi, sentiment de supériorité morale, courte vue – telles sont les caractéristiques de la société bostonienne. « Il a décidé que c’était son devoir, son devoir de faire précisément cela – rien de moins que cela. Il s’est senti exalté ; il s’est senti sublime. C’est ainsi qu’il aime se sentir », dit Gertrude, l’autre fille Wentworth du pasteur Brand p.518. Le bonheur se niche dans le devoir, surtout pas dans le plaisir. Et l’auteur se délecte de ce contraste.

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Mais déjà la génération qui vient pousse la vieille société quaker, telle la cousine Lizzie, 20 ans, impertinente et directe, ou Clifford, le fils de 20 ans lui aussi, ironique et timide faute de pouvoir ressembler à son père qui s’érige en statue du Commandeur : « Mr. Wentworth était généreux, et il le savait. Il éprouvait du plaisir à le savoir, à le sentir, à constater que cela avait été remarqué ; et ce plaisir était la seule forme tangible de vanité que le narrateur de ces incidents pourra lui imposer » p.405. L’auteur ironise sur cette bonne conscience bourgeoise… dont on peut noter que nos bourgeois bohèmes restent largement dotés ! La génération nouvelle des Lizzie et Clifford sont plus contrastés. « Lorsque vous n’êtes pas extrêmement inconvenants, vous êtes terriblement convenables » dit au garçon la baronne p.464. On peut noter que la même attitude régit la façon de boire de l’alcool aux Etats-Unis : ou se bourrer pour faire le vide, ou rester abstinent par devoir religieux, moral ou hygiénique. Cet écart culturel profond avec la vieille Europe caractérise la terre promise américaine. De même que la vivacité d’esprit : « La langue de Félix se mouvait de toute évidence beaucoup plus rapidement que l’imagination de ses auditeurs » p.513.

Le héros du roman est Félix – dont le prénom signifie l’heureux. Il déclenche par sa joie permanente les ressorts coincés des autres et les incite à faire ce qu’ils n’auraient jamais osé : de nombreux mariages se feront dans son sillage, ce que l’auteur décrit avec un amusement détaché. Lui aussi était Américain de la bonne société de Nouvelle-Angleterre ; mais il a vu du pays, vécu en Europe, et porte sur ses compatriotes trop sérieux un regard décalé, ironique.

Mais le personnage principal est sans conteste Eugenia sa sœur, trop grande dame pour se satisfaire de la quiétude campagnarde dans une ville de province. Enigmatique et séduisante, la baronne révèle une fêlure intime ; elle ne fera jamais qu’un mariage déclassé tant son esprit vogue au-dessus des convenances de son temps et de la condition inférieure de la femme – bénie par le christianisme. Acton l’expérimente, mais recule ; elle est trop non-conventionnelle pour son goût, même frotté de Chine où il a fait des affaires.

Cette pastorale américaine est une leçon aux Américains, et un plaisir de lecture pour les Européens (le roman aura plus de succès en Angleterre qu’en Nouvelle-Angleterre…). Psychologie et intrigue entrelacent les cœurs et une chatte n’y retrouverait pas ses petits… jusqu’au dénouement, sur le ton léger d’une douce moquerie.

Henry James, Les Européens – esquisse, 1878, Points 2009, 239 pages, €9.60

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Une réflexion sur “Henry James, Les Européens

  1. Je ne connaissais pas ce livre

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