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Ne vous laissez pas prendre aux apparences, dit Alain

Un jour de fin 1910, alors qu’il relisait Voltaire, le philosophe constate que le héros, Zadig, « appelle à son secours la philosophie » parce qu’il est tombé amoureux de la reine. Il n’en est pas soulagé. C’est que les mots ne sont pas les choses, ni les sentiments. On a beau dire, donner des conseils, le cœur, le ventre, ne sont pas l’esprit et n’ont aucune raison. « Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. Mais contre une fureur d’amour trompé ou d’ambition, ou d’envie, que pourrait une maxime ? »

On se souvient de la bourde célèbre de Frédéric Lefebvre, ancien secrétaire d’État, qui en 2011 a déclaré que son livre préféré était « Zadig et Voltaire », confondant ainsi le titre d’une œuvre de Voltaire, Zadig ou la Destinée, avec le nom d’une marque de vêtements pour femmes. Le secrétaire malheureux a fait passer sa passion pour le déstructuré sur le corps féminin avant son esprit littéraire. Peut-être se souvenait-il vaguement avoir eu Zadig au programme en classe de Quatrième, au moment où la puberté explose ?

« Savoir de vraie science, c’est percevoir clairement les choses présentes », analyse Alain. La connaissance vraie des choses est meilleure que toutes les maximes de sagesse, fût-elle populaire. Au lieu que les choses soient ce qu’elles sont, on voudrait qu’elles fussent autrement. Or c’est la connaissance vraie de l’objet, pourquoi il est comme cela, quelles causes le font voir ainsi, qui permet d’être « sauvé ».

« Toute passion se nourrit de fantômes et de notions confuses ; mais quand je me répéterais cela, quand je retrouverais dans ma mémoire tous les conseils de la philosophie et les meilleurs préceptes de la morale, cela ne me dispense toujours pas d’aller au fantôme et de voir ce que c’est », dit Alain. La reine avait-elle vraiment toutes les perfections que l’œil de Zadig y voyait ? Son regard qui papillonne, était-il jeu de séduction ou paupière sèche qui exigeait d’être humectée ? Oh, certes, c’est réduire l’amour à la gêne physique, c’est rapetisser la passion aux petits inconvénients du corps. Mais n’est-ce pas la vérité ?

Avant de monter sur ses grands chevaux en rêvant de chevaucher la reine, ne faut-il pas explorer plus avant ? « Tout le jeu des passions vient sans doute de l’idolâtrie, qui suppose des pensées dans les objets : et les yeux humains en sont un bel exemple », expose notre matérialiste. Il n’a pas tort. L’imagination est la pire des choses en ce qui concerne le vrai ; on se laisse avec elle toujours prendre aux apparences, sur lesquelles on bâtit une belle histoire. Sans savoir si cela se tient ou non. D’où les quiproquos, les avances qu’on accuse trop vite de « viol », les non qui veulent dire oui alors qu’ils signifient finalement non, mais seulement après, une fois qu’on a réfléchi et qu’on s’en persuade à bon compte.

Alain le regrette, mais c’est le tissu dont sont faits les humains : « Il n’est pas à craindre qu’on triomphe tout à fait des passions ; il ne s’agit que de les modérer, et d’amortir en quelque sorte une imagination qui vibre trop d’une erreur à l’autre ». Mieux vaut le savoir lorsqu’on juge quelqu’un. L’amour est aveugle, le désir submerge la raison, le consentement est une vaste blague tant il ne peut être ni raisonnable, ni éclairé sur le moment. Seules la discipline morale et la maîtrise de soi comptent – et cela vient non de la philosophie, ni des « grands principes », mais de l’éducation.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Matilde Asensi, Le dernier Caton

Article repris par Medium4You.

Le lecteur surpris et ravi découvrira ici un ‘Da Vinci Code’ à l’espagnole. Une belle intrigue aux rebondissements inattendus, une héroïne qui n’a pas froid aux yeux ni aux jupes, un capitaine suisse de la garde pontificale et un Alexandrin d’Égypte beau et érudit.

Tout commence par l’héroïne, une bonne sœur de 38 ans qui travaille sur les manuscrits anciens de la bibliothèque secrète dans les caves du Vatican. Son chef cardinal lui ordonne d’entrer en réunion : elle doit, sous le sceau du secret le plus absolu, exécuter une mission pour l’Église. Le Pape lui-même bénit l’opération et veut qu’on aille très vite. Un homme a été trouvé mort dans un accident d’avion, des reliques catholiques répandues près de son cadavre. Sa peau est scarifiée d’étrange façon : des croix surmontées de couronne et des lettres grecques… Lui est Éthiopien, serait-il copte ? Mais pourquoi enquêter ?

Sœur Ottavia vit entre sa pension de sœurs, son laboratoire aux manuscrits et sa famille sicilienne… Si l’auteur du thriller est née à Alicante, elle connaît bien l’univers catho et les ressorts mentaux de l’entrée en religion. Il se trouve que le capitaine de la garde suisse est l’Exécuteur des basses œuvres du Vatican et que l’Alexandrin érudit est chassé d’Égypte par le fanatisme musulman qui monte. Est-ce pour cela que les morceaux de la Vraie Croix, découverte par la byzantine Hélène, disparaissent soudainement des reliquaires ? D’ailleurs, ce n’est pas mieux à Byzance, Constantinople, Istanbul : « Il reste très peu de fidèles orthodoxes à Istanbul. Le processus d’islamisation a pris une telle ampleur, et le nationalisme est devenu si violent, que la majorité de la population actuelle est turque et de religion musulmane » p.392. Toutes les civilisations ne sont pas « égales » aux yeux musulmans.

Nous sommes en plein secret, même s’il n’y a pas complot. Sachez que le Paradis terrestre existe quelque part, qu’une secte cachée depuis un millénaire garde ses portes et sélectionne ses élus, et que tout fait sens. A commencer parLa divine comédie’ de Dante, sur laquelle tous les collégiens italiens suent sang et eau. Pourtant, ce livre est initiatique…

Nous voici embringués dans une histoire qui se tient, aux péripéties innombrables. Peut-être l’auteur aurait-elle pu diviser son livre en plus de chapitres ? Il est en effet difficile de quitter les pages qui coulent comme un torrent.

Outre l’intrigue, haletante, vous apprendrez une foule de choses utiles, telles que multiplier par neuf à l’aide des deux mains, courir un marathon sans l’avoir jamais fait, et même marcher sur le feu sans vous brûler ! Avec un petit rappel de civilisation, pas inutile par les temps qui courent : « Si les Perses avaient gagné la bataille de Marathon, s’ils avaient imposé leur culture, leur religion et leur politique aux Grecs, le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existerait probablement pas » p.370. Malgré le relativisme bobos des repus à bons salaires d’État, habitant en quartiers sécurisés, et bien qu’aucune culture ne soit en soi « supérieure » à une autre – juste différente – il est plus sain de dire que nous ne serions pas ce que nous sommes si nous nous laissons faire. Hier comme aujourd’hui…

« Si vous n’êtes pas capable de percevoir ce qui vous entoure, ni de sentir ce que vous éprouvez, si vous ne savez même pas profiter de la beauté parce que vous ne pouvez même pas la voir où elle se trouve, (…) ne prétendez pas être en possession de la vérité… » p.540. C’est un élu du Paradis qui vous le dit.

Un grand livre, gros et passionnant !

Matilde Asensi, Le dernier Caton – une enquête de soeur Ottavia Salina (El ultimo Caton), 2001, Gallimard Folio 2009, 576 pages, €7.41

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