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Thomas Hardy, Jude l’obscur

Un faible, doublé d’un sot, telle est la tragédie de Jude, un obscur déterminé par sa classe et les instances d’En Haut. Fawley est un orphelin, élevé par sa tante à la campagne, déjà marqué par le malheur. Les gens de la famille ne savent pas vivre en mariage, dit la vieille tante. Le roman commence aux 12 ans de Jude, lorsque son instituteur, Mr Phillotson qu’il aimait bien, quitte la bourgade pour prendre une école à la ville. Il veut en effet étudier pour d’élever dans la société.

C’est le rêve du gamin, qui grimpe au sommet de la colline, à l’endroit de l’ancien gibet où l’un de ses ancêtres a été pendu, signe de son hérédité chargée, pour apercevoir au loin les lumières de Christminster (le monastère du Christ). C’est la ville aux nombreux collèges, où des érudits étudient le latin, le grec, et les anciens philosophes. Jude est renvoyé de son poste de gardien de vaches, puisqu’il lit tout le temps et ne les garde guère. Il se rend utile à sa tante, qui tient la boulangerie de Marygreen (la verte Marie), en livrant ses pains en carriole, avec un cheval éthique. Une fois adolescent, il apprend sur le tas le métier de tailleur de pierres afin de subvenir à ses besoins. Dans le même temps, il étudie des grammaires latines et grecques, et parvient à déchiffrer jusqu’à les apprendre quasi par cœur, les textes de Virgile et d’Homère. Mais s’il ‘sait’, il ne ‘comprend’ pas. Retenir n’est pas faire germer, seule preuve de culture. Toutes ses économies sont destinées à son voyage à la ville, où trouver à s’employer et, peut-être, intégrer des cours aux collèges, et, mieux encore, entrer dans les ordres et devenir, pourquoi pas, évêque.

Mais la Femme guette, et Jude le sot ne sait résister. Arabella, une paysanne qui cherche un mari pour se caser, lui met le grappin dessus. Flirt, baisers, baise, sa copine lui dit que le seul moyen d’exiger le mariage est qu’il lui fasse un gosse. Mais rien ne vient, alors la fille rusée déclare qu’elle est enceinte à un Jude niais qui la croit sur parole. Il n’a aucune volonté et se laisse faire. Ils se marient, ils s’installent dans une masure, lui travaille et elle reste à la maison, rêvant de colifichets pour dépenser. Évidemment, ils ne s’aiment pas, sortis des premiers émois sensuels. Jude est un mari honnête, assez beau, mais stupide à préférer les livres à sa femme. Ils se séparent, Arabella suit ses parents en Australie, où ils vont s’installer comme colons.

Jude quitte alors le village vert de Marie pour les collèges religieux du Christ. Il se plonge dans l’étude, mais est fasciné par le fait qu’il a une cousine, Sue, comme lui apprend sa tante, et qu’elle réside justement à Christminster. Une fois de plus, il se laisse entraîner par sa sensualité et laisse en plan sa volonté. Mais Suzanne, qui se diminue en Sue, est une émotive instable qui ne sait pas ce qu’elle veut. Elle aime Jude, mais moins que lui ne l’aime ; il fait ses quatre volontés, au lieu de s’imposer et d’établir des règles claires. Il veut le mariage, elle oui, puis non, résistant au dernier moment, tout en se répandant en excuses sans raison, juste parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut, baptisant ‘liberté’ cette incapacité foncière à décider de quoi que ce soit. Jude le découvre, mais laisse faire, toujours aussi faible et sot.

En caracolant avec Jude, alors qu’elle a été admise à l’école normale d’institutrices pour deux ans afin d’avoir son diplôme d’enseignante et pouvoir tenir une école, elle est renvoyée. Mr Phillotson, qui l’avait recommandée et en avait fait sa maîtresse-adjointe, est catastrophé. Il l’aime, et malgré les dix-huit ans de différence d‘âge, lui propose de l’épouser. Sue hésite, ne sait que décider, revient à Jude, se dit qu’il est toujours marié à Arabella devant l’Église, sinon devant Dieu. Justement, Arabella, revenue d’Australie où ils ne se sont pas plus (il fallait trop travailler), revient dans la région et songe, pourquoi pas, à ‘reprendre’ Jude. Mais elle voit qu’il est amoureux de Sue et se dit que son vulgaire aubergiste qui lui donne du travail de barmaid est tout aussi bon pour se recaser. Elle propose donc le divorce, et Jude accepte.

Le voilà libre. Mais Sue se tourmente toute seule devant sa conscience. Bien que ne croyant pas en Dieu et n’allant pas à la messe, elle se dit que le mariage est un lien sacré, supérieur aux lois des hommes. La voilà donc une fois de plus non seulement indécise, mais sentimentalement empêchée. Bien qu’elle ne l’aime pas et qu’il la dégoûte physiquement, elle décide de dire oui à la proposition de mariage de Mr Phillotson. Cela contentera la société, la réhabilitera comme enseignante, et apaisera ses scrupules de ne pas être comme les autres, faisant cesser les cancans. « Cela veut dire tout simplement que vous avez flirté outrageusement avec ce pauvre vieux, que vous vous en êtes repentie, et que vous l’avez épousé comme réparation, bien que vous en ayez été torturée à mort », analyse Jude assez justement, sans rien en faire.

Jude est effondré mais, par amour pour Sue, accepte, toujours aussi faible et sot. Mais le mariage avec le vieux maître d’école ne tient pas, elle ne peut ‘consommer’, et supplie son mari de la libérer pour qu’elle aille rejoindre Jude. Ils ont quelques années de bonheur, malgré un fils qu’Arabella a ramené d’Australie, et qui est (selon ses dires) le fils de Jude. Elle ne le lui a pas dit et n’en veut pas, un gosse est une charge pour une barmaid qui veut se remarier avec un gros aubergiste. Elle l’enfant colle dans un train, direction l’adresse de son père et de sa compagne. C’est un petit vieux triste, dépressif, jamais aimé, que le couple reçoit et adopte comme leur premier enfant. Il n’a pas vraiment de prénom, n’ayant pas été baptisé « pour économiser sur son enterrement au cas où il mourrait », lui disait Arabella. Il a seulement été affublé d’un surnom difficilement compréhensible : le Petit Père le Temps. Ils en auront trois autres au fil des années, sans qu’Arabella ne disparaisse vraiment de leur vie. Elle ne cessera d’empoisonner ce couple trop heureux, et elle regrette d’avoir lâché le grappin qu’elle avait croché sur Jude.

Évidemment suivent la maladie, la pauvreté, la mauvaise réputation de gens non mariés officiellement, la déchéance. Le fils petit vieux décide qu’il faut en finir, et pend ses frères avant de se pendre tout seul, dans la chambre minable où ils ont échoué à Christminster, après qu’Arabella soit une fois de plus venue les narguer. Désolée, Sue se repens et se tourne vers la religion ; elle revient auprès de son mari devant Dieu, le sieur Phillotson, trop heureux de ce retour. Pour expier sa faute, Sue consent aux relations sexuelles, malgré son dégoût. Elle veut consommer le mariage jusqu’à la lie. Jude laisse faire, toujours aussi faible et sot. Pire, Arabella lui remet le grappin dessus, et il la laisse se remarier avec lui. Il se laisse mourir de maladie tandis qu’elle le soigne plus ou moins, préférant quand même aller s’amuser avec les autres au moment où il est au plus mal.

Pire que pessimiste, ce roman est fataliste. L’hérédité, le milieu social, l’enfance malheureuse, les barrières de classe, les commandements de l’Église, l’opinion des autres – tout concourt à faire fléchir la volonté des hommes pour la soumettre à ‘ce qui se fait’. Les tendances profondes de sa nature ont empêché Jude de parvenir où il voulait, trop faible et trop sot pour cela. Il lutte, mais pas longtemps, plutôt bienheureux à se vautrer dans la résignation. Le principe vital, dont Nietzsche fera le moteur de la volonté, se réduit à l’instinct sexuel, que les femmes savent si bien manipuler, aguichant, feignant d’attendre un bébé, n’hésitant pas au chantage pour obtenir le mariage, puis la réputation à tenir vis-à-vis des autres membres de la communauté. Telle est Arabella, telle est aussi Sue. « Je n’ai pas exactement flirté avec vous ; mais j’avais ce besoin qui mine la moralité de certaines femmes plus encore qu’une passion déréglée – le besoin d’attirer, de captiver, sans souci du mal que l’on peut faire », dit-elle. La femme, selon Thomas Hardy, n’a aucune notion du bien et du mal, et se livre à son instinct sexuel sans freins, telle est sa ‘nature’.

La fatalité rend ce destin tragique, car Jude restera à jamais obscur. Sa volonté ne suffira jamais à atteindre ses buts élevés, parce qu’elle est trop faible ; son intelligence n’y suffira pas plus, parce qu’il est niais et sot, quoiqu’il puisse étudier comme livre. Il restera toujours le velléitaire qui rêve au lieu d’observer, qui se laisse faire au lieu de s’imposer. Une vraie purge que suivre l’histoire de ce raté. Nous sommes bien loin de Stendhal et de Julien Sorel.

Thomas Hardy, Jude l’obscur (Jude The Obscure), 1895 , Livre de poche 1997, 480 pages, €7,90, e-book Kindle €3,49

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