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Baptiste Roger-Lacan, Nouvelle histoire de l’extrême-droite

La période d’avant la Révolution à nos jours, soit environ deux siècles et demi, est divisée par les auteurs en six parties, soit moins de 50 ans pour chacune – deux générations. Il semble que les idées changent à ce rythme, dans la France moderne.

J’en retiens quatre éléments :

1 – la réaction est née contre les idées des Lumières ;

2 – elle est toujours contre–révolutionnaire ;

3 – elle est pour la nation–civilisation, l’ordre de l’État et éventuellement l’empire, la hiérarchie sociale et la morale issue de la religion ;

4 – il y a continuité et adaptation de Joseph de Maistre à Éric Zemmour.

Les « premiers réfractaires » sont des aristos qui réagissent à la contestation de leur pouvoir et de leurs valeurs, comme Henri de Boulainvillers en 1727. Ils veulent se venger en débarquant à Quiberon, mais sont mal commandés, trop imbus d’eux-mêmes pour écouter les paysans bien plus sensés. Vaincus, ils se veulent martyrs. L’ultraroyalisme sera défait et les ultras, sous Charles X, seront définitivement balayés.

Suit le légitimisme, la revendication d’un roi pour la France, une sorte de mythe intemporel qui échouera lamentablement à cause de la rigidité mentale et du faible caractère du dernier des prétendants, qui refuse le drapeau tricolore… et fera accoucher de la IIIe République (à une voix de majorité). Les aristos se feront militaires pour conquérir Alger, puis entreront en politique avec Louis Veuillot, soutenus par la papauté, toujours en retard d’un demi-siècle. « L’exaltation de l’autorité de la papauté s’ancre dans un imaginaire historique spécifique, marqué par le quadruple refus de la Réforme, des Lumières, de la Révolution et de l’État libéral. »

La nation ne tarde pas à remplacer le roi dans les cœurs de droite. Édouard Drumont enracine le peuple dans la terre, le boulangisme délègue à un général le soin de commander, l’affaire Dreyfus qui oppose la raison d’État à la justice, sous antisémitisme catholique, accouche d’un philosophe qui aura une grande influence : Charles Maurras. « Il donne une place centrale à la lutte contre les quatre ‘États confédérés’ qui menaceraient la France de l’Intérieur : les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques qui se serviraient de la République pour détruire la la nation ». Comme toujours, c’est l’échec. Trop d’obstination, trop d’erreurs jamais corrigées, trop de certitude de soi. Maurras choisit le mauvais camp en 1940. Il est délégitimé. Les femmes ne sont pas en reste dans ce conservatisme, et le livre lui consacre tout le chapitre 6 de la 2è partie.

Les « liquidateurs de la République » sont à la manœuvre contre les « Anti-France », référence au complot judéo-maçonnique assimilé au parti de l’étranger qui courait à la fin du dix-neuvième siècle. « Cette rhétorique mobilise les références mythiques comme la figure du nomade, du sans-patrie, du voyageur intrus dans une communauté, qui apporte avec lui insécurité et peur. » En bref, une conspiration cherchant à détruire la France. D’où la tentation nazie, plus que fasciste, la blanchité en plus de l’autoritarisme. Ce sont les héritiers d’Henri Massis, de Louis Bertrand, Henri Béraud, qui relèvent la tête aujourd’hui. Vichy sonne l’heure de la revanche, après le fameux 6 février 1934 et le « lynchage de Léon Blum » le 13 février 1936. C’est « une critique acerbe de la démocratie parlementaire, que ces contempteurs accusent d’être à l’origine d’une décadence nationale en raison de son incapacité à répondre aux attentes des masses. » Pétain divise : il rallie les conservateurs catholiques par son régime d’ordre moral, mais révulse ceux qui résistent à l’envahisseur germain et aux lois antisémites.

Après 1945, il faut ranimer la flamme. Les nostalgiques (titre d’un livre de Saint-Loup sur les anciens Waffen SS), prennent l’empire colonial qui se délite comme champ de bataille. Ils se ressourcent en méthodes révolutionnaires dans les camps Vietminh avant de les appliquer en Algérie.

Après l’Algérie, ce sont des groupuscules, le GUD, Occident, Ordre nouveau, Europe Action, qui accoucheront de la Nouvelle droite. « Fortement influencée par le racialisme européen et le néopaganisme Europe-action défend l’idée d’une supériorité des peuples blancs, dénonce la technocratie et le matérialisme, symptômes supposés de la domination capitalo-communiste sur le monde, et préconise une ‘troisième voie’. » Celle « d’un imaginaire politique où se mêlent complotisme et antisémitisme, rhétorique viriliste, discours sur l’honneur et construction sexuée et racisée des ennemis de la nation. Ces idées seront par la suite reprises et théorisées par Alain de Benoîst. » Cette Nouvelle droite s’infiltrera à bas bruit dans les médias de droite (Le Figaro magazine, Valeurs actuelles) et les partis traditionnels (RPR, UMP), en imposant à la Gramsci la bataille des idées (le différentialisme, la régionalisation, l’anti-capitalisme, la préférence nationale).

Impossible union des droites, ce sera Jean-Marie Le Pen, avec sa gouaille populiste et sont sens de la répartie dans les médias, qui rassemblera les extrême droites. Non sans remous claniques (assassinat de François Duprat, éjection de Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou, éviction de Patrick Buisson). Dans le folklore qui fait causer, le négationnisme est prétexte à procès pour parler et reparler encore et toujours du Bouc émissaire idéal : le Juif. Pour l’Europe ou contre l’Europe ? Pas clair. Pour une Europe blanche à la Charlemagne, mais contre une Europe bureaucratique à la Van der Leyen (pourtant allemande, « mais » bon aryen). Mais pour l’euro ou contre l’euro ? Pas clair non plus. Sous Marine Le Pen, « Le Rassemblement national n’est toujours pas un parti de gouvernement, mais un fief familial. De plus, les déclarations de ses dirigeants qui mettent en question l’indépendance de la justice et se présentent comme les victimes d’une cabale rappelle également leur vision profondément illibérale de la démocratie, réduite à la stricte expression de l’opinion majoritaire – sans système de contre-pouvoirs. C’est sans doute le signe le plus sûr de l’ancrage persistant du Rassemblement national et de sa direction à l’extrême droite. »

Les « nouveaux corps francs » de la sixième partie sont les mouvements de jeunesse et la contre-culture. Dominique Venner en est l’inspirateur, suicidé en 2013 sous l’autel de Notre-Dame. Le mouvement skinhead reprend les codes anglais pour un nationalisme révolutionnaires, plutôt laïque, en tout cas « identitaire » et masculiniste. Tout pour revenir à « l’avant c’était mieux ». Renaud Camus commente, depuis sa tour d’ivoire, le « grand remplacement », terme qu’il n’a pas inventé, tandis qu’Eric Zemmour, juif pied-noir né en banlieue parisienne (beaucoup d’étiquettes) est un commentateur puissant d’une modernité alternative opposée aux changements (ce qui est un oxymore) – même s’il est en froid avec la vérité des faits, au présent comme dans l’histoire.

Ce livre est un rappel au galop, utile et actualisé, des grands courants de ce qui forme le fond conservateur français, jusqu’à l’extrême, et qui rencontre aujourd’hui la tendance « mainstream » du trompisme et de ses avatars. « C’est donc une continuité intellectuelle et sociale qu’il s’agit de comprendre, celle d’une culture politique qui traverse les régimes et se transforme sans jamais vraiment disparaître. »

Pour la base sociale, « les petits indépendants – artisans, commerçants, petits entrepreneurs urbains – ont constitué la base sociale essentielle et persistante de l’extrême droite française depuis la fin du 19e siècle. Ces groupes ont été particulièrement vulnérables aux transformations économiques et sociales engendrées par l’industrialisation, l’urbanisation et la modernisation de l’État. Leur position intermédiaire entre le capital et le travail les a souvent rendus sensibles au discours nationaliste et autoritaire, surtout lorsqu’ils percevaient une menace pour leur statut socio-économique et leur mode de vie traditionnel. » L’extrême droite est un rapport au monde socialement produit et transmis à travers les âges. C’est donc autre chose qu’un engouement passager comme certains, à gauche, le croient parfois avec une naïveté confondante. Elle « ne triomphe pas en répétant son passé mais en le réinventant, en recomposant ses mythes, réajustant ses tactiques, redéployant ses réseaux ». « Il faut apprendre à repérer son empreinte et celle de son imaginaire bien au-delà du champ politique ou de sa nébuleuse dans la société et la culture tout entière. »

J’ai pour ma part lu avec intérêt l’histoire de ces 50 dernières années, vécues par moi au ras du terrain culturel et politique, et dont la synthèse par une nouvelle génération de spécialistes est bienvenue pour prendre de la hauteur.

Ont contribué à cet ouvrage: Anne-Sophie Anglaret, Andoni Artola, Emmanuel Casajus, Camille Cléret, Alexandre Dupont, Valeria Galimi, Arthur Hérisson, Marion Jacquet-Vaillant, Laurent Jeanpierre, Marta Lorimer, Pauline Picco, Christophe Poupault, Clément Weiss.

Baptiste Roger-Lacan et al., Nouvelle histoire de l’extrême-droiteFrance 1780-2025, Seuil 2025, 384 pages, €24,00, e-book Kindle €16,99

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Woke, la nouvelle idéologie de la gauche bobo

Taubira ira ? n’ira pas ? Echo ou appel ? « Quitte ta maison et viens » pour prêcher avec moi. Car la gauche anéantie n’a plus rien à dire, sauf aux extrêmes minorités, individualistes en diable, exclues, sexualisées, genrées, racisées, immigrées. Or c’est « le peuple » qui vote dans sa majorité et pas les minorités. Les intellos qui étaient jadis avec le peuple comme des poissons dans l’eau se sont retirés dans leurs mares plus chaudes de l’entre-soi – et le peuple a repris ses idées.

Que fait aujourd’hui la gauche pour « le peuple » ? Elle a montré avec Mitterrand (et Hollande) qu’elle était nulle en économie ; elle a épuisé le social sous Jospin en exacerbant le « toujours plus » doublé du « et moi, et moi ! » ; elle a arpenté le minoritaire avec le mariage gay, le mitou néo-féministe qui inverse la domination (pour instaurer une nouvelle domination d’opinion), sans compter l’écologie punitive et la distribution à guichets ouverts des « droits » sans devoirs. Le peuple – la majorité démocratique – se dit qu’il n’est guère qu’un cochon de payant et se trouve même accusé de beaufitude, , de réaction, de racisme (mais qui évoque le mot, sinon les racisés ?). Le peuple en a marre. Il se méfie désormais des « élites » car 24 ans de gauche au gouvernement sur 43 ans depuis Giscard l’ont déçu et son espoir s’est envolé pour les fameux lendemains qui chantent. Toujours demain, comme chez Poutine.

La droite, qui n’a régné que 19 ans, fait désormais l’envie de ses yeux de Chimène. Elle parle des « vrais » problèmes populaires : ceux de l’immigration trop rapide et mal assimilée, des familles sans père (ni Nom du père pour les psys), du nouveau privilège féminin, des fins de mois difficiles. Car le multiculturalisme de fait laisse place à un multiculturalisme de normes. Le regretté Laurent Bouvet avait mis en évidence cette identity politics venue de la gauche américaine. Les groupes sociaux ne sont plus considérés en tant que classes en lutte pour leur part du gâteau économique mais par leur « identité » religieuse, leurs caractéristiques ethniques, leur orientation sexuelle ou leur genre, toutes ces micro-différences qui éparpillent le sentiment de classe – et qui préservent les nantis de toute revendication économique ! Le woke est un raffinement du « capitalisme ».

Le pire est cette nouvelle idéologie des bobos en manque d’idéal révolutionnaire. Le peuple a déçu, changeons le peuple ! Le parti socialiste, il y a quinze ans vivier de la modernité pour les petit-bourgeois fraîchement diplômés et devenus financièrement privilégiés, est devenu le nid de cette idéologie nouvelle, secrétée par cette nouvelle base sociale. Cette gauche « morale » compense ses privilèges de nouvelle classe économique par un affichage idéaliste accru. Le « woke », cet éveil venu des Etats-Unis, se veut d’un infini respect (affiché car dans les faits concrets, c’est autre chose) pour tous les déviants, qu’ils soient de sexe ou de « race » – un mot que l’on croyait banni des dictionnaires sérieux, les scientifiques ayant démontré que « les races » n’existaient pas. Mais balivernes !

L’idéologie a besoin de croire, comme toute religion, et « le racisme » est ce nouveau diable surgi des âmes coupables. Cette discrimination raciste ne touche curieusement que les Noirs aux Etats-Unis et les Maghrébins en France, pas les Indiens ni les Chinois, considérés comme « dominants » parce qu’ils défient le pays le plus puissant de la planète… Soutenir les minorités extrêmement minoritaires permet de se croire une supériorité morale qui ne coûte guère, puisque que ces minoritaires ne sont pas assez nombreux ni assez doués pour venir défier les nouvelles positions économiques et sociales des bobos fraîchement installés.

L’argent, beurk ! mais « les valeurs », super ! Les valeurs, personne ne sait trop ce que c’est puisque chacun a les siennes dans l’individualisme systémique ambiant. Mais ça fait bien en société : « J’ai des valeurs, moi, Monsieur ! » Ça impressionne. Surtout lorsqu’il s’agit de titiller le vieux fond de culpabilité chrétienne qui subsiste en tout Français (ou Américain) de tous sexes, même laïque, même incroyant, même revenu de l’Église, de ses histoires de quéquette et de dogmes antédiluviens. « La charité, Monseigneur ! la charité »… Quoi de mieux que l’Exclu majeur de notre temps : l’immigré en femme, noire, lesbienne, violée, battue ou tuée « par la police », malade, sans abri et sans le sou ? Il serait « raciste » selon le woke bobo de croire que la race n’existe pas ! Il serait inconvenant de croire qu’un homme n’est pas une femme, et réciproquement ! Renversons les valeurs.

Mais le peuple n’est pas d’accord. Depuis la Révolution, oui pour accorder tout aux exclus (immigrés ou sexuellement différents) en tant qu’individus, mais rien en tant que communauté – au prétexte que « ça se voit sur leur figure », que « c’est la guerre chez eux », que « la situation économique est effarante », ou encore « que la dictature y est féroce ». Si l’Europe devait accueillir toutes les populations qui réunissent ces critères, le territoire serait trop petit pour survivre. D’ailleurs les Etats-Unis woke de Biden ne respecte les déviants sexuels qu’en les parquant à distance par les principes (mais pas de ça chez moi) et n’accueillent pas plus les immigrants, la frontière est bien gardée, surtout au sud… En effet, question anti-woke : pourquoi tant de gosses (y compris par PMA encouragée), si la situation est si mauvaise ? Pourquoi enfanter ou accueillir de nouveaux exclus qui seront malheureux (racisés, battus par la police, violés, etc.) ? Pourquoi encourager ces familles trop nombreuses du tiers-monde à tenter de venir s’installer dans les Etats-providence d’Occident ?

C’est donc une lutte des classes qui nait entre « le peuple » et la gauche morale plus que contre les patrons (certains financent même Zemmour) . Celle-ci n’a rien à dire sur la montée des inégalités – qui lui profite amplement ; rien à proposer pour y remédier, sauf une rituelle invocation à « faire payer » les (très) riches : ceux qui le sont plus qu’eux. Ce pourquoi François Hollande a été éliminé, il avait évoqué 3500 € par mois comme seuil où l’on était considéré comme « riche » : vous vous rendez compte de l’effet dans un foyer bobo moyen ? Un président ne devrait pas dire ça, mais Hollande ne peut jamais s’en empêcher.

Les bobos, ces bons bourgeois issus du peuple d’hier, sont électeurs des grandes villes et montrent comme préoccupation majeure le climat ; ils se foutent du « social », ils ne sont pas concernés. D’où les gilets jaunes, frappés de plein fouet dans les provinces et les périphéries par les mesures antibagnoles, le contrôle technique renforcé, l’écotaxe sur le carburant, surtout diesel, et même le 80 à l’heure. Que les salaires stagnent et que la formation soit nulle pour la classe ouvrière ou la classe moyenne, ils s’en battent, les bobos. Que « le peuple » ait l’impression de régresser, que l’ascenseur social soit non seulement en panne mais en chute, n’est pas leur problème. L’immigration est morale, « il faut les aider », car les immigrés seront de toutes façons loin de venir piétiner leurs platebandes riches et diplômées – au contraire, les bobos pourront trouver à très bas prix de bonnes nounous pour leurs (rares) niards et des jardiniers pour leurs (superbes mais épuisants) jardins, sans parler des peintres, plombiers, éboueurs, sous-aides soignants, ramasseurs de fruits, livreurs de (la sempiternelle) pizza, videurs de poubelles, etc. Ouvrez les frontières ! accordez encore plus de droits aux minorités ! C’est bon pour la fluidité du commerce, coco ! C’est bon pour les jouissances du bobo.

La déconstruction, qui a conduit au woke, doit s’appliquer également au woke : rechercher ses bases sociales, les intérêts de classe que ses adeptes peuvent avoir, l’utilité de cette nouvelle idéologie par rapport aux précédentes pour mener une guérilla de prestige pour capter les postes – et garder le pouvoir. Déconstruisez les déconstructeurs, c’est de bonne guerre !

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