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Sylvain Tesson, Avec les fées

Écrivain-voyageur Tesson sur le pont ! Il délaisse les solitudes sibériennes, les périples en moto, la montagne himalayenne, les chemins noirs de la France oubliée, pour cet arc des fins de terre (Finisterre, Finistère, Land’s End, cap Mizen, cap Wrath), qui va des côtes de Galice à l’extrême fin de l’Écosse. Un arc celte qui marque la fin de cette grande migration du néolithique depuis le Caucase vers l’Ouest, avant la traversée en coracle des prêcheurs irlandais, puis des pêcheurs écossais, puis des marins génois partis d’Espagne avec Colomb, puis du Mayflower en 1620. Il embarque sur un voilier de 15 m avec deux amis français, l’un rencontré en Sibérie, l’autre ex-nageur de combat ; il accueillera en route un grimpeur pour les stacks, ces pitons rocheux détachés par l’érosion de la falaise, puis une fille rousse, préraphaélite dit-il, pour passer le canal calédonien.

Sylvain Tesson reste résolument aux marges de notre siècle numérique, de notre civilisation américanisée à outrance (jusqu’aux outrances de Trompe qui vont peut-être la faire refluer). Il revivifie les lointains, les confins, les destins. Les Celtes sont pour lui les explorateurs de l’Europe, les arpenteurs du monde connu, les yeux couleur de mer, délavés par l’horizon. Il salue le mythe (et il a raison), malgré les professeurs qui récusent la celtitude absolue au nom de la science (et ils ont raison). Le mythe est un moteur de foi, la science est quête du réel – ce sont deux ordres différents, complémentaires, comme Nietzsche l’a montré.

Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes ont créé la légende du roi Arthur, petit chef de guerre dans le réel, et christianisé le paganisme celte par la geste des chevaliers de la Table Ronde, cherchant un Graal impossible, jamais atteint, tel un lièvre d’entraînement pour les courses de chiens. Les romantiques ont poursuivi la celtitude avec Walter Scott, Victor Hugo, mais aussi Chateaubriand, Louis Aragon, et les poètes, Ossian (qui n’a jamais existé), Yeats ou Wordsworth. Tesson emporte avec lui l’anthologie des poètes anglais de la Pléiade, délavée par le sel, et il avoue s’en servir d’oreiller de cuir lorsqu’il dort en bivouac, sous sa tente « de 800 g » (la modernité a du bon).

Il écrit sec, au marteau comme Nietzsche. Chaque phrase, courte, est une affirmation – ce qui déplaît à quelques demoiselles de bureau, choquées d’une telle désinvolture mâle, si l’on en celles qui se croient obligées de faire des « commentaires ». Il tient un journal où il mêle expériences physiques telles la prise de quart en voilier la nuit et les randonnées à pied ou à vélo, et expériences de l’esprit, empli de réminiscences littéraires et d’élévations spirituelles. Il quête de l’absolu dans les moments, ce qu’il appelle « les fées ».

Pas besoin de ces sylphides prépubères en tutu voletant au-dessus des sources du romantisme pour percevoir la magie de la source telle qu’elle est, dit l’auteur (encore que cela puisse aider les imaginations lentes). « Le merveilleux jaillit sans s’annoncer. Il sourd du ciel, de l’eau, de la terre ou d’un visage. C’est un clignement. On le cherche, il se refuse ; on le veut saisir, il a disparu. Il est difficile à capter, encore plus à définir (…) On a intérêt à se tenir aux aguets » p.77. L’illumination est un choc physiologique avant d’être un choc psychologique. « Ce matin, après les vers de Wordsworth, je reçus une révélation de l’unité. Une onde naissait de l’origine. Elle se réverbérait dans le corps. On percevait un étourdissement. Jack Kerouac appelait satori cette expérience morale doublée de son effet physiologique. Autre explication, dit Humann : « Tu n’as rien avalé depuis hier midi » p.171. La spiritualité ne va pas sans humour, et le corps se rappelle aux émois de l’âme. Il n’en est pas détaché, et c’est cela qui est bon chez Tesson : il ne se prend pas au sérieux.

Finalement, a-t-il trouvé son Graal ? Il est prêt à le penser, sur la fin du périple. « Avais-je atteint le Graal au sommet de ce stack ? Sur la plate-forme, suspendue entre ciel et mer, je me tenais sur un point de contact entre le réel et l’idéal. Le réel, c’était le grès. L’idéal, le sentiment qui me gonflait le cœur d’être rendu là où je me devais d’être. (…) Pendant plus de deux mois, j’avais baptisé ‘surgissement de la fée’ cette convergence des sensations, des émotions, des observations, cette croisée de transepts. Quelque chose pouvait apparaître pour peu qu’on s’en donnât la peine » p.195.

S’il privilégie les rocs, les falaises, les menhirs, ces bornes immuables du temps, s’il passe trop vite sur ces îles au large de l’Irlande que sont les Blasket et les Skellig, que j’ai trouvé si belles et si vivifiantes, il note en passant quelques regards sur les gens, comme ces vieilles anglaises aux cheveux bleus et pulls fuchsia, ou bien multicolores, ou encore ces collégiens anglais se jetant de la jetée dans une mer à 12° – pour eux, c’est l’été. Ou cet art du jardin bien taillé, les enclosures des champs comme des home, ces vérandas qui mettent l’Anglais en aquarium sous le climat lavé de pluie.

Un beau périple, ciselé littéraire, où l’observation personnelle est pétrie de références d’auteurs. Une science du voyage, hors des hordes, sur les marges, cinq pieds au-dessus du banal. De quoi faire envie (aux velléitaires qui ne s’y risqueront jamais), de quoi faire enrager (« celles et ceux » – comme on croit obligé de dégoiser aujourd’hui – qui sont heurtés par ce dilettantisme qu’ils prennent pour du snobisme). Pour moi, je suis sensible à la démarche. C’est un grand petit livre.

Sylvain Tesson, Avec les fées, 2024, Folio 2025, 219 pages, €9,00, e-book Kindle €14,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Une nouvelle hiérarchie des territoires montrent Fourquet et Cassely

Le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre qu’avec les changements de mode de vie initiés par la désindustrialisation, une nouvelle hiérarchie des territoires s’installe. Plus de vacances, plus de RTT, plus de retraités, le loisir devient crucial. Les auteurs ont mesuré la désirabilité des territoires par l’audience des pages Wikipédia des communes, des villes, et des régions. Ils montrent l’attrait touristique pour le soleil, pour le sud au-delà d’une ligne Genève Foix.

Ce sont la côte atlantique, la côte normande, les montagnes, le Périgord, les vignobles d’Alsace et de Bourgogne qui l’emportent. En négatif, les banlieues et le périurbain ainsi que le nord-est et tout ce qui est en retrait des côtes. Il s’agit de la France de la logistique, de l’arrière-cour des soutiers du loisir et du commerce. Ce tropisme est accentué par la télévision dans ses sagas de l’été et ses séries policières tournées dans quelques régions seulement : la Côte d’Azur, la côte basque, la côte atlantique, Saint-Malo. L’entre soi fait que des groupes sociologiques proches s’imitent, notamment via les photos postées sur Instagram.

Ce qui explique la hausse du prix de l’immobilier dans certaines villes et certains lieux particulièrement. C’est le cas de Bordeaux où le prix au mètre carré a explosé en raison de l’arrivée du TGV, du tramway, du Vélib’, faisant passer la ville devant Nantes et Lille pour son attrait. Depuis le centre-ville et le bord de mer s’étale toute une strate décroissante de riches jusqu’aux pauvres. Les habitations de catégorie A étant difficilement accessibles aux non-héritiers, les ménages se rabattent sur le second rang, et ainsi de suite. Les banlieues anciennement ouvrières de Paris avec leur écosystème artisanal, créatif culturel, laisse place à l’islamisation d’une partie de la société locale, désormais bien établie.

La Californie française passe de la Côte d’Azur hier à la côte basque aujourd’hui. Les acteurs, les influenceurs, les intermédiaires culturels, jouent le rôle de leaders dans cette transhumance. La réputation d’une ville ou d’un territoire se développe par imitation au service de microcosmes qui s’observent et s’influencent mutuellement. C’est ainsi que le Perche, à 2h30 de Paris, attire les bobos qui veulent se mettre au vert. Le parc naturel régional limite les constructions et valorise le foncier. La qualité de vie est excellente durant les confinements et le réseau Internet développé permet le télétravail. La bi-résidence y remplace la résidence secondaire.

La maison individuelle avec jardin est aujourd’hui majoritaire auprès des deux tiers des sondés. Si cela va contre le tropisme écologique, cela rend aussi la voiture obligatoire. La vie privée montre peu de mixité sociale, c’est la culture du barbecue, la toupie sociologique de Mendras, ce qu’il appelait « la moyennisation » (un centre ventru et des extrêmes filiformes). Les piscines, le trampoline, le petit bouddha de jardin, montrent cet entre soi de bulle protectrice centrée sur la famille et les amis, à l’inverse des plages publiques, des piscines municipales comme des terrains de sport. Les années 2010 ont été l’âge d’or des romans de lotissement comme ceux des auteurs nés dans les années 1980-1990 tel Nicolas Mathieu ou Aurélien Bellanger. L’urbanisation pavillonnaire des années 1970–1990 a été de l’Ouest au Sud-est en comprenant les Alpes. Le bâti d’avant la première guerre mondiale est resté à l’écart, rural et périphérique.

Le périurbain d’après sera très différent. Il verra la diversification, la gentrification, la relégation. Plus de moyennisation mais au contraire un renflement des extrêmes riches et des extrêmes pauvres, la classe moyenne étant laminée par les nouvelles tendances. Il s’agit du mouvement constaté aux États-Unis, avec 30 ans de décalage pour la France.

La campagne devient alors une utopie de rechange, moins chère, plus accessible- plus désirable par nécessité. La puissance d’entraînement de l’écologie politique, voire de la mystique de l’écologisme, rend certains territoires particulièrement attractifs auprès des intellectuels comme la Drôme bio qui expérimente la démocratie participative. Il s’agit d’un cluster intello-politique pour classe moyenne supérieure en déclassement. La lassitude urbaine d’une partie de la jeune génération, même diplômée, anti consumériste, anti mondialisation, encourage ce genre de lieu où l’on peut vivre en yourte ou dans les nouvelles maisons écologiques en bois et matériaux naturels. Les écolieux alter cooptés entre familles encouragent les écoles alternatives comme Montessori, les activités de bien-être oriental comme le yoga ou le massage ayurvédique. Dans ces oasis, l’hybridation des styles et des façons de vivre s’érigent en nouveau modèle.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Autour du Rorbu de Ballstad

Nous logerons dans les rorbus, ces cabanes de pêcheur construites sur pilotis au-dessus des eaux du port de Ballstad, dans l’île de Vestvågøy. Le mot vient du norvégien ror qui signifie ramer sur un bateau de pêcheur, et bu qui veut dire vivre. Ce sont donc des lieux d’existence pour les pêcheurs à rames. Ils y mangeaient, dormaient, se séchaient, y réparaient leurs filets. Initialement abris, elles ont été transformées par les riches venus du sud au début du XIXème siècle qui les ont aménagées confortables pour les louer contre une part du poisson ; le bourgeois s’occupait accessoirement d’acheter toute la pêche à son prix, qu’il revendait selon ses intérêts.

rorbus Lofoten

Les rorbus sont prévus aujourd’hui pour un couple avec deux ou trois enfants, pas pour un groupe de six adultes. Une chambre matrimoniale va au couple, une chambre à lits superposés basse de plafond aux deux garçons, quant aux deux filles restantes, elles sont reléguées au grenier, accessible par une échelle et sans aucune ouverture. Le guide couche sur le canapé de la pièce commune. Une fille râle en disant que ce n’est pas aux normes, qu’elle ne peut pas lire jusqu’à minuit comme chez elle, etc. Il y a quand même une pièce toilette avec douche et lavabos. Mais nous sommes sur le port, dans une délicate odeur d’huître qui ne nous quitte plus.

harengs marines norvege

Comme le rorbu est plutôt étroit, nous allons cuisiner et dîner à l’auberge de jeunesse Kramervik située 300 m plus haut. Nous dînons de riz aux légumes et de saumon grillé, puis d’une glace yaourt. Ils ne peuvent pas s’en passer : après les iPhone, toujours actifs, voici la télé ! Un poste trône dans la salle de l’auberge et un jeune Suisse nous le règle pour que la grande gueule puisse « voir les sports ». Le Suisse est réalisateur de documentaires filmés sur les pêcheurs. Il termine ici ses trois semaines et envisage de comparer avec le seul pêcheur du lac auprès duquel il habite en Suisse, « le canton des banques ».

nourriture en tube norvege

Grand soleil, odeur marine, tout est calme dans le petit port au matin. Pas un chat. Nous partons après le petit-déjeuner pris comme hier à l’auberge de jeunesse faire le tour du cap et grimper au sommet, à la norvégienne, avant de revenir par l’autre côté. Chacun se fait ses sandwiches de pique-nique avec du hareng aux oignons Sursild et des tubes d’œufs de poisson Kaviar ou de maquereau à la tomate.

claies a morues Lofoten

Tout commence par le chaos rocheux du bord de mer, juste après les séchoirs à morue. Ce sont des claies à perches croisées sur lesquelles les filets désarrêtés de cabillaud sont mis à sécher deux à deux, reliés par un fil sur la queue. Non, les mouettes ne viennent pas les dévorer car il leur faudrait se maintenir en vol stationnaire et passer le bec entre les perches, ce qu’elles ne savent pas faire. Ce sont les Vikings qui ont fait connaître le poisson séché aux Européens. Ils en emportaient dans leurs voyages vers le sud, et l’échangeaient contre d’autres produits. La tête et le corps sont séchés chacun de leur côté, du foie est tirée l’huile de foie de morue, tandis que les œufs sont transformés en kaviar. Les morceaux les plus prisés de la tête sont la langue et les joues. Après deux à trois mois de séchage, le poisson est si sec qu’il peut être stocké, trié selon sa taille et son apparence.

ballstad Lofoten

Nous avançons en équilibre sur les blocs, sans pouvoir regarder au-delà du premier mètre au risque de tomber. Toute vision nécessite un arrêt complet. Nous observons ainsi successivement les frétillements poissonneux qui agitent souvent la mer au bord de la côte, l’envol en V des canards eiders dérangés par notre passage. Un petit bateau trapu trace vaillamment sa route entre les balises rouge et verte d’un chenal entre deux rochers dans un ronron presqu’inaudible. La mer est à peine ridée par la brise, aujourd’hui.

La montagne surplombe les rorbus de Ballstad avec, au sommet, un plateau d’alpage. Petite brise sur les graminées du col qui inclinent leur tige et sur les campanules à corolle mauve. Le panorama est beau, permettant une vue d’ensemble. Mais pas sans grimper 250 m de dénivelé à 30% de pente d’un seul tenant ! Nous pique-niquons après la pente de sandwiches hareng-tomate, ou Kaviar, toutes préparations en tube qu’il suffit de tartiner, ou encore de fromage cuit au goût de caramel que j’aimais tant avec Éliane il y a 25 ans. Nous sommes sous le soleil et le climat est doux. Le Gulf Stream vient caresser les côtes, ce qui donne cette douceur toute l’année. Avec la mer bleu sombre parsemée de rochers bruns ornés de vert, nous pourrions nous croire en Bretagne.

ballstad vue de haut Lofoten

Nous ne sommes pas encore au sommet, qui est à 490 m au-dessus de l’eau. Nous y aurons vue sur tout l’environnement de Ballstad : le port, les lacs derrière, le paquebot de croisière ancré dans le fjord.

La redescente est herbue, parfois en pierrier, mais pas si dure que celle du premier jour. Elle permet une vue plongeante sur le port, notre rorbu, le snekkar de parade (mot scientifique pour drakkar) près de la cabane d’accueil qui fait aussi bar. Nous allons d’ailleurs y prendre une bière sitôt arrivés, tandis que d’autres se ruent déjà à la douche. 47 NOK pour 33 cl, soit 6€ au comptoir. Deux kids abordent en canot à moteur, le ponton est situé en terrasse du bar. Ils vivent sur l’eau ici et le canot est leur mobylette ; ils le manient dès dix ans avec maestria. Le plus jeune, douze ans, parle un anglais parfait et joue de l’orgue électronique un moment dans le bar. Que faire d’autre dans ce bled isolé, durant les mois d’hiver ?

Un pêcheur prépare son cabillaud sur le ponton, sous les moustaches d’un chat norvégien à long poil gris rayé, très intéressé par les morceaux frais qui tombent. Il en ronronne presque en se laissant caresser.

De retour au rorbu, il n’est pas très tard. Nous dînons à l’auberge de jeunesse de soupe à la tomate en sachet, de salade iceberg (évidemment), de patates-cabillaud crème au four, et d’une gelée au chocolat instantanée. Ce n’est pas de la cuisine locale, encore que, en visitant les supermarchés locaux, les Norvégiens semblent avoir adopté l’habitude américaine de la malbouffe toute prête…

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