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Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée

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L’auteur de cette biographie contemporaine d’un auteur sulfureux du siècle 19 est docteur en lettres et philosophie en Allemagne, il a déjà consacré des biographies à Schopenhauer et Heidegger.

Mais le « philosophe au marteau » (ainsi se décrivait Nietzsche) est moins un théoricien de système total, comme Kant ou Hegel qu’un explorateur. Pour lui, la vérité est une illusion, certes parfois utile, mais qu’il ne faut jamais prendre au sérieux. « Nietzsche était un laboratoire de pensée et il n’a pas cessé de s’interpréter lui-même », dit Safranski dans sa conclusion. « C’était une source continuelle d’énergie qui produisait des interprétations. (…) Celui qui considère la pensée comme une composante de la vie ne pourra jamais en finir avec Nietzsche » p.322. Ce pourquoi ce philosophe est bien plus vivant aujourd’hui qu’un Hegel ou qu’un Kant.

Et en effet, nul n’en a jamais fini : Thomas Mann, les dadaïstes, Stefan George, Bergson (« c’est par Bergson que la France fut rendue réceptive à Nietzsche » p.302), Ernst Jünger, Oswald Spengler, Hermann Hesse, les psychanalystes, Ernst Bertram, Bauemler (qui tire Nietzsche vers le nazisme en n’en prenant qu’une part), Karl Jaspers, Martin Heidegger, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Georges Bataille, Michel Foucault. À cette liste citée par le biographe, j’ajoute Jacques Derrida et Michel Onfray ; tant d’autres encore lui doivent beaucoup, « même les adorateurs du soleil et les nudistes » dit l’auteur p.297. Non pas pour l’imiter ou le suivre – mais pour penser d’après lui.

Nietzsche lui-même conseillait de le lire ainsi, que le biographe met en exergue de son livre : « Il n’est nullement nécessaire, pas même souhaitable, de prendre parti pour moi : au contraire, une dose de curiosité, comme devant une plante étrange, avec une résistance ironique, me semblerait une manière incommensurablement plus intelligente de m’aborder » (à Carl Fuchs, 29 juillet 1888).

Qui était Friedrich Nietzsche ? Un homme du XIXe siècle avant tout, entre élan romantique et scientisme darwinien. Né le 15 octobre 1844 d’un pasteur villageois près de Lützen en Saxe-Anhalt, il s’effondre nerveusement en janvier 1889 à 44 ans lorsqu’il voit un cheval de fiacre battu par son cocher à Turin. Il mourra le 25 août 1900 sans avoir recouvré la raison. Son père était mort de même lorsque Friedrich avait 5 ans, puis son petit frère de 2 ans un an plus tard. Le jeune Nietzsche a été élevé par cinq femmes, sa mère et sa grand-mère, ses deux tantes célibataires et sa sœur… Bon élève, passionné mais discipliné, ses copains l’appellent à 12 ans « le petit pasteur ». En internat d’élite à Pforta dès 14 ans, il aime la poésie et se noie dans la musique, il écrit des vers dont certains dédiés au poète vagabond dionysiaque Ortlepp (avec lequel certains soupçonnent qu’il ait eu une « liaison »). Mais « la sexualité passe pour la vérité de l’individu », dit le biographe, « c’est la forme fictive dominante donnée à la vérité par le XXe siècle… » p.231. Autrement dit, l’explication n’explique rien, une multitude de causes, dont cette rencontre (et cette hypothétique liaison) ont construit la pensée nietzschéenne – en tout cas la cause unique ne suffit pas.

Après l’adolescence, Nietzsche étudie la théologie et la philologie à Bonn, effectue son service militaire à 23 ans dans l’artillerie à cheval, avant d’être honoré docteur sans présenter de thèse et nommé professeur à l’université de Bâle. Ses auteurs favoris sont Jean-Paul et Hölderlin adolescent, puis Schopenhauer et Wagner jeune adulte. Il se détachera de tous pour suivre sa propre voie, mais ces imprégnations ne le quitteront jamais.

Sils-Maria Engadine

Car il est hypersensible et cyclothymique, passant de périodes d’euphories à de noires dépressions, sujets aux douleurs nerveuses, à des troubles de la vue, à des migraines, des vertiges, des vomissements. Il aime la marche (qui l’aide à rythmer sa pensée) et les orages (qui l’emportent vers le sublime), mais aussi le soleil (qui l’apaise et éclaircit ses idées). Ses lieux de prédilection seront Sils-Maria dans les hauteurs suisses, Nice et Turin au bord de la dolente Méditerranée. Volontiers rigoureux et austère, il s’abime parfois dans la musique et se laisse emporter par la danse, comme en témoigne sa logeuse en 1888, qui le voit « danser nu » dans sa chambre par le trou de la serrure (p.217).

Prude envers les femmes (Lou Andrea Salope sera son tourment et son échec, moins féminine que vraie garce), il est sensible aux jugements des hommes, empli de compassion pour les malheureux et pour les bêtes (p.153), il souffre de la critique humiliante de ses amis. Il se sent un génie appelé à prophétiser un renversement de toutes les valeurs de son époque : démocrates et chrétiennes mais aussi nationalistes et antisémites. Il a du mal à écrire « à la Socrate », de façon magistrale, préférant juxtaposer les aphorismes comme une mosaïque appelée à faire sens.

nietzsche page manuscrite

Ses principaux concepts sont :

Le couple Apollon et Dionysos : la pensée rationnelle organisatrice et claire, tranchant dans le vif, disciplinant le bouillonnement vital des monstrueux instincts dionysiaques Il y a pour Nietzsche « parenté intérieure entre onde, musique et le grand jeu universel de ‘meurs et devient’, croître et passer, régir et être terrassé. La musique conduit au cœur du monde » p.15. Il en fera plus tard l’écart entre Kultur et Civilisation opposant l’Allemagne et la France, la première plus enchantée – au risque de dériver dans le Mythe national (« la culture vit de l’esprit tragique et dionysiaque de la musique » selon Bertram, p.307), la seconde trop rationnelle – au risque de se dessécher dans la technocratie et la machine sociale (« la civilisation si nécessaire soit-elle, demeure liée au clair et optimiste domaine de ce qui est vivable », idem). L’équilibre est rompu depuis les Grecs : « Socrate est le commencement d’un savoir sans sagesse » p.55. Or il s’agit de tenir la balance entre la tête et le ventre via la volonté pour se construire soi-même, « la production d’une ‘seconde nature’ » p.47. On appelle cela l’éducation pour un être et la civilité pour un peuple.

La volonté de puissance : instinct de vie aveugle et impérieux, il commande toutes les autres volontés : d’aimer, de connaître, de créer. Il y a « des » volontés de puissance (p.269), une pluralité de désirs, « un combat d’énergies » p.278. Mais cette puissance doit être maîtrisée en soi : « on doit devenir le metteur en scène de ses impulsions vitales, on doit pouvoir rester en équilibre au-dessus de ses failles et devenir un chef de chœur dans la mêlée de ses voix » explique le biographe p.171. Faire de soi « une personne toute entière » est la tâche de chaque individu dans sa vie, une « seconde nature » (que les psys appelleront plus tard le Surmoi). Après sa mort, la sœur de Nietzsche et son ami Peter Gast éditeront un livre intitulé La volonté de puissance composé des notes du philosophe et d’un plan tracé auparavant, mais ce n’est pas un livre de Nietzsche. Lui avait dit tout ce qu’il voulait sur le sujet de 1885 à 1888 dans ses diverses œuvres, du Gai savoir à l’Antéchrist.

Le concept de surhomme : avant tout la formation de soi et l’intensification de soi-même, mais aussi l’évolution de l’espèce dans la lignée de Darwin – plus une utopie d’humanité augmentée qu’une sélection naturelle d’éleveur. « Nietzsche admire en Byron cette mise en scène de la vie et la métamorphose de celle-ci en œuvre d’art » p.27. Aristocrate plus que démocrate, Nietzsche considère qu’« un État est légitimé quand ‘les exemplaires supérieurs peuvent vivre et exister en son sein’ » ; « ils n’améliorent pas l’humanité, mais ils incarnent ses meilleures possibilités et les offrent à la contemplation » p.64. Contre la « décadence » de son siècle qui transforme toute joie en velléité de joie, tout art en imitation de l’art, la pensée qui ne fait plus un avec ce que l’on pense (p.288). L’ère contemporaine pourrait rajouter la (fausse) « culture » comme seul divertissement et les œuvres « d’art » comme seul investissement. La situation, depuis l’époque de Nietzsche, n’a fait que développer son mouvement.

L’éternel retour : « une incitation à vivre chaque instant de la vie de telle manière qu’il pût vous revenir sans terreur » p.166, un éternel recommencement comme le jeu d’enfant d’Héraclite. En tout cas la preuve d’aucun au-delà consolateur : il s’agit de vivre ici et maintenant en adulte, sans la protection d’un quelconque Être suprême devant lequel on resterait enfant éperdu de refuge.

Son biographe le suit pas à pas dans l’épanouissement et la floraison de sa pensée, dans ses déviations et ses retours, dans ses fulgurances et ses impasses. « Entre Nietzsche et ses pensées se joue une histoire d’amour passionnée, avec toutes les complications habituelles aux histoires d’amour » p.168. Safranski raconte moins la vie du philosophe (renvoyée en chronologie de fin de volume) que le cheminement incarné de ses idées, jamais achevées, jamais en repos, montrant « comment les pensées jaillissent de la vie, se répercutent sur la vie et la changent » p.47.

Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée, 2000, Solin/Actes sud, 381 pages, €19.84
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DSK le retour ?

Article repris par Medium4You.

Du rebondissement de l’enquête aux sauts de cabris des politiciens, il y a de la marge. Il est possible que DSK revienne en politique, il est improbable qu’il soit candidat à la prochaine présidentielle.

Dominique Strauss-Kahn n’est peut-être pas aussi coupable que les apparences médiatisées le donnaient ; il n’est pas non plus blanchi. La victime a semble-t-il menti un peu sur son passé, est-ce pour cela qu’elle aurait menti sur le viol ? Le système américain est ainsi fait qu’il s’agit d’un duel d’enquêteurs entre victime et accusé. La morale américaine est ainsi établie que qui a menti une fois est supposé mentir encore. Reste à le prouver… Ce qui n’est pas le cas au 1er juillet 2011.

DSK est libéré sur parole, sa caution rendue, mais il n’est pas libre de quitter le territoire américain car il reste inculpé. La plainte est toujours crédible, les indices matériels font foi. Difficile de croire qu’on aurait battue la femme de chambre pour former les hématomes et antérieurement soutiré du sperme à l’ex-directeur du FMI pour qu’elle s’en enduise le col et s’en gargarise la bouche avant de le recracher sur les murs…

La prochaine audience du 18 juillet fera avancer l’affaire mais elle reste complexe. DSK peut plaider coupable sur des délits mineurs et payer une transaction, mais ce serait politiquement délicat : autant aller au procès s’il est sûr de son « innocence ». Il peut laisser la procédure suivre son cours, avec le risque d’aboutir au procès et de le perdre, au moins en première instance. L’affaire n’est donc pas terminée.

Le fait de voir un certain nombre de socialistes passer du déni à l’abattement, puis à l’euphorie les montre étonnamment cyclothymiques, bien loin de cette sérénité qu’ils affichent pour gouverner « tranquillement », en président « normal » une France « apaisée ». Cette émotion, trop médiatisée pour être honnête, ne rend pas service à leur cause. Seraient-ils maniaco-dépressifs ?

Même si l’audience du 18 juillet libère DSK de toutes les charges qui pèsent contre lui (en cas de nouveau rebondissement), il lui sera trop tard pour se présenter comme candidat aux primaires, la date étant fixée au 13 juillet. Le parti fera-t-il une exception ? François Hollande le demande, avec quelque démagogie. Ce serait retomber dans ce mépris des votants qui a eu cours en début d’année, lorsque l’on évoquait l’idée que ces primaires ne seraient que « de confirmation ». Martine Aubry est désormais candidate déclarée, comme François Hollande, Ségolène Royal et quelques autres. Si elle devait se désister en faveur d’un DSK revenu, son prestige en pâtirait et nombre de partisans iraient voter ailleurs.

Quant aux centristes, attirés un temps par l’ex-directeur du FMI, ils ne se rallieraient pas à un ex-accusé, même blanchi, après la boue remontée des fonds. On a vu en effet le clan des politiques juifs faire lobby dans les médias pour nier toute réalité aux accusations, sans en savoir plus que le public – les électeurs peuvent en déduire que l’origine passe avant toute vérité et justice. Les paroles telles que « trousser une domestique » ou « il n’y a pas mort d’homme » restent dans les mémoires, surtout féminines. La révélation des viols étouffés tel celui, inabouti mais violent, de Tristane Banon pour motifs politico-familiaux, laissent un goût amer sur la « moralité » de ces politiciens de gauche où la famille, le parti et le clan passent toute autre considération.

Je me réjouis à titre personnel de voir DSK se relever un peu de cette affaire nauséabonde ; je lui souhaite la poursuite de sa carrière politique. Mais il est peu probable qu’il revienne dans la course à la présidence, compte-tenu de ce que nous savons pour le moment.

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