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Tolkien, Bilbo le hobbit

Bilbo Baggings, appelé Bilbon Saquet dans les films, est un hobbit, un personnage imaginaire de fantaisie inventé pour les contes que l’auteur écrivait pour ses enfants. Le terme hobbit viendrait peut-être de hob qui, en anglais littéraire, signifie le coin du feu, l’endroit du foyer où une bouilloire reste à chauffer dans la cheminée. « Le son de sa bouilloire sur le foyer lui parut toujours par la suite encore plus mélodieux », dit le narrateur de Bilbo à la fin de ses aventures. Le hobbit est un personnage qu’on dirait pot-au-feu, aimant manger et fumer la pipe, heureux dans son trou de Cul-de-Sac (Bag End).

C’est ce personnage peu aventureux qui va vivre des aventures hors du commun, sortant de sa coquille comme de lui-même pour se révéler héroïque. C’est une leçon initiatique comme en délivrent tous les contes destinés aux enfants. Se remuer ne fait jamais envie mais procure de grandes satisfactions par la suite. Voir du pays permet de relativiser ses préjugés et d’apprendre des choses nouvelles. Se frotter aux autres fait admettre que l’égoïsme n’est pas payant et que trop convoiter mène à tout perdre. Quant au courage, ce n’est pas de n’avoir jamais peur mais de surmonter sa peur.

Un jour qu’il est en train de fumer sa pipe confortablement installé au soleil, devant son trou de hobbit si confortable, aux réserves bien garnies, Bilbo reçoit la visite d’un vieux à barbe blanche, Gandalf. Il ne sait pas encore qu’il est magicien et qu’il va lui jouer un tour à sa façon. Il l’invite pour le thé au lendemain, mais c’est une paire de nains qui se présente. Le hobbit n’est pas un homme, il est de la taille d’un enfant, les pieds nus et velus et les oreilles fines, mais les nains sont les nains : bourrus, ventrus, avides. Ils se présentent par vagues de deux à la porte, avec à la fin Gandalf. Ils sont jusqu’à treize avec à leur tête Thorin. Le hobbit est ahuri et les nourrit mais tout s’éclaire.

Il s’agit d’une mission : récupérer l’or ancestral du royaume perdu des nains, caché sous la Montagne solitaire et gardé par un dragon féroce crachant le feu, Smaug. Pour cela il faut y parvenir au travers de territoires hostiles peuplés de trolls, gobelins, wargs, ours, elfes et même des hommes qui habitent une île sur un lac au confluent des deux rivières des Terres sauvages. Il faut ensuite s’introduire par une porte dérobée dans la montagne, faire fuir le dragon et le tuer, enfin récupérer l’or et les objets précieux. Bilbo est réputé « cambrioleur », astucieux et plein d’initiative malgré son existence paisible et casanière.

Les voilà donc partis, ils passent le col des Monts brumeux où une grotte salvatrice aux tempêtes sert de piège aux gobelins qui vivent dans les cavernes. Quatorze sur les quinze se font prendre et se libèrent grâce aux tours du magicien qui a pu s’échapper in extremis. Bilbo perd les nains et rencontre le Gollum, être falot et aigri qui dévore ceux qui s’aventurent dans les tunnels mais a perdu son trésor, l’anneau qui rend invisible. Que Bilbo trouve et empoche sans y penser, jusqu’à ce qu’il découvre grâce aux marmonnements du Gollum qui lui pose des énigmes sa vertu et en use pour s’échapper et rejoindre les nains à la porte de la montagne. Ce sont alors les wargs qui les pourchassent, montés par les gobelins assoiffés de vengeance, des aigles qui les sauvent des arbres où ils se sont perchés mais que le feu bouté par les ennemis est sur le point d’abattre. Ils n’ont plus rien mais rejoignent Beorn, l’homme ours, qui les héberge, les nourrit et les rééquipe pour la traversée de la forêt Mirkwood, domaine des elfes et des forces maléfiques.

Gandalf les quitte à l’orée, ayant une mission dans le sud à remplir. Laissant malencontreusement le sentier qu’on leur a fait jurer de toujours suivre parce qu’ils sont affamés et perçoivent des bruits de festin, ils se retrouvent piégés par des araignées géantes et leurs toiles engluantes. Bilbo use de toute son astuce pour les en délivrer, mais ils sont pris par les elfes qui voient d’un mauvais œil ces envahisseurs qui sèment le trouble. C’est encore une fois le hobbit, grâce à son anneau qui rend invisible, qui sauve les nains en les cachant dans des tonneaux qui sont jetés en train à la rivière jusqu’au port des hommes sur le lac, qui les rempliront de marchandises.

La Désolation de Smaug n’est pas loin au nord, dévastée par le feu du dragon, et les treize nains plus le hobbit s’y aventurent pour trouver l’entrée cachée de la montagne. Une carte qui a été léguée au chef des nains, aux runes gravées en filigrane seulement visibles les jours de pleine lune, montre le plan de l’entrée et une clé, récupérée par Gandalf, sert à ouvrir la caverne. Bilbo s’y aventure seul, sans aucun bruit, et trouve le dragon assoupi sur son tas d’or, le ventre à l’air dont une partie de chair vulnérable sous le sein gauche. Il en prend note. Cela servira à l’archer Brandon, chez les hommes, pour ajuster sa dernière flèche et mettre à mort le dragon venu dévaster la ville. Car Smaug renifle l’odeur des nains et celle, inconnue pour lui, du hobbit. Il découvre en volant alentour les poneys de bât prêtés par les hommes et s’en repaît avant de s’envoler vers l’île des hommes qui ont aidé les nains, pour se venger.

Tout finira bien, c’est un conte accessible dès 8 ou 9 ans mais que les adultes ont plaisir à lire. Le livre plus que le film sollicite l’imagination et les rebondissements incessants conservent l’attention. Les personnages sont typés et certains sympathiques, le hobbit, le magicien, l’archer, parfois les elfes et les nains mais pas toujours.

Écrit dès les années 1920 et publié en 1937, le conte prend son inspiration dans les peuples d’Europe qui se déchirent : les hobbits seraient plutôt irlandais paisibles et neutres, les gobelins les Allemands nazis féroces et prédateurs, l’île des hommes l’Angleterre commerçante, les nains les Juifs industrieux et avares mais bons garçons quand on les connaît, les elfes les Américains souvent généreux et évolués en technique ; quant au dragon, ce peut-être le communisme rouge de l’URSS qui dévore et foudroie. Qui le sait ? Les métaphores font sens.

La suite sera le cycle du Seigneur des anneaux.

John Ronald Reuel Tolkien, Bilbo le hobbit, 1937, Livre de poche 2014, traduction Francis Ledoux, 480 pages, €6,90

DVD Le Hobbit – la trilogie : Un voyage inattendu (2012), de La Désolation de Smaug (2013) et de La Bataille des Cinq Armées (2014), version longue, Warner Bros Entertainment France 2015, 8h31, €29,84

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La plage de la baleine

Lever 7 h, départ 8 h, c’est le seul horaire de taxi disponible, d’autres groupes ayant réservé aussi pour la matinée. Il nous conduit au-delà de Moskenes, jusqu’à Fredvång. Nous partons alors à pied dans les tourbières. Le temps est brumeux, il est affiché 10° au thermomètre de la voiture. La mer, plus froide que le lac, fait s’élever la brume juste dans l’échancrure de la côte. Nous marchons dans l’herbe, la tourbe, sur des rochers. Au col, le vent souffle, il nous faut descendre un peu pour ne pas geler dans notre sueur.

plage de la baleine Lofoten

La plage de la baleine s’étend sous nos yeux. Nommé Kvalvika, cet endroit impressionne par son isolement. Le visiteur ne voit que les parois, et le large depuis la plage de sable. La plage n’est accessible que par la sente qui nous a amenée ici, et par la mer. Des falaises de granit noir l’entourent, qui me rappellent la plage fossile dans ‘Voyage au centre de la terre’. L’endroit fut pourtant habité jusqu’au 19ème siècle par une famille de pêcheurs. Ce petit coin de terre isolé, face à l’ouest, donnait l’impression d’être seul au monde. La brume se dissipe ici à cause des falaises, mais l’horizon est bouché par une barre de nuages, comme si le simoun, le vent de sable du désert, se levait au loin. L’eau est bleue des mers du nord, de cet indigo profond que sait lui donner l’azur vide. Nuances de nacre entre la flaque, le lac, le flot, le ciel.

plage de la baleine Lofoten (2)

Trois huîtriers-pies viennent prendre un ver en piquant dans la vase du lac d’eau douce juste avant le flot.

plage de la baleine Lofoten moutons

Des moutons broutent les prés salés puis se reposent dans le sable, plus confortable que la tourbe mouillée ou l’herbe pentue. Ils se regroupent à trois ou quatre avec des mamours laineux.

plage de la baleine 3 Lofoten abri de recuperation

Nous longeons la falaise pour accéder à l’autre partie de la plage. Deux étudiants en films d’Oslo ont bâti juste au-dessus du plus haut flot un abri sous motte avec uniquement des matériaux de récupération trouvés sur la plage. Des plats en pyrex font hublot, des planches de bois flotté la couchette, un poêle est fait d’un vieux bidon de pétrole… Voilà de l’écologie appliquée sympathique ! Une ode à Robinson.

plage de la baleine 4 Lofoten abri de recuperation

Au loin sur le sable, un homme nu dans un groupe : il se baigne. Nous pique-niquons sur les rochers face au large, dans ce décor à la Jules Verne. Un groupe de Vikings descend du col, précédé d’un jeune garçon bouclé, dodu, en tee-shirt noir. Un adulte crâne rasé suit, barbu à longue tresse tombant sur le ventre, pantalon militaire. Trois walkyries viennent, dont l’une armée d’un Nikon. Aucun ne porte de chaussures de marche. Quand le soleil descend derrière la crête, la plage se trouve peu à peu dans l’ombre. Il fait frais.

plage de la baleine 6 Lofoten

Nous avons donc encore un petit col à atteindre par une forte pente qui, heureusement, ne dure pas. Le plus gras d’entre nous est déjà largué, restant très en arrière à souffler comme un phoque. Le sentier est inévitablement tourbeux, puisque les sources nées près du lac d’altitude cherchent à rejoindre la mer.

plage de la baleine 7 Lofoten

Alors que nous faisons une pause au col, un Norvégien monte à grandes enjambées, torse nu, les muscles roulant sous sa peau bronzée. Silence respectueux des filles mûres… Au sommet, au-delà du lac, nous revoyons la mer – mais de nuages. Les crêtes forment comme des îles de granit déchiquetées sous le ciel.

plage de la baleine 8 Lofoten

Nous poursuivons notre marche pour atteindre le refuge Strandbø, rouge et bleu. Il est fermé. Il domine les fjords ennuagés. Nous entrons un moment dans les nuages. Tout devient fantomatique, celui qui traîne derrière, en retard, surgit devant nous comme un troll pataud et dandinant. D’un peu plus bas, à la limite de la brume, nous apercevons le fjord.

La descente est assez douce par rapport aux autres, elle se fait dans l’herbe et la tourbe parsemée de rocs arrondis plutôt que dans le pierrier. Dans la plaine, s’étalent les maisons, la route. Le taxi nous y attend. Le brouillard dure encore tout le long du fjord, il fait 12.5°. Une fois sur l’E10, le fjord laissé derrière et dès avant Reine, le soleil règne comme si de rien n’était. Des poissons frétillent en taches agitées sur les flots. Des touristes à sac à dos suivent la route depuis le ferry pour rejoindre un rorbu. Quelques kids blonds et carrés, font du vélo en débardeur, peut-être les deux vus dans le port hier soir. Il n’y a pas tant de gosses que cela dans le coin.

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La ferme de Robert

Nous quittons la guest house d’Islande pour une journée de transfert en bus. Nous avons dormi tard, près de douze heures pour moi. Il est vrai que j’avais mis les boules Quiès. La journée connaîtra deux moments remarquables : le supermarché et la ferme de Robert, notre chauffeur.

Sur la route, nous croisons des vols d’oies sauvages dans une lumière d’aquarium. Les grosses bêtes volent en V en suivant l’oie de tête. Elles ont de lourds battements d’ailes et ne sont pas très futées, surtout lorsqu’elles doivent croiser le camion. L’une d’elle hésite et suit son chemin, parallèle au nôtre pendant plusieurs minutes, à 40 km/h, perdant ainsi sa horde qui vole en perpendiculaire ! Ces bestioles ont le cul trop gros pour décoller aisément, je me demande comment Nils Olgersson en Suède, même réduit pour mauvaise conduite, a pu chevaucher une oie au-dessus de toute le pays. Le camion a failli en tamponner une qui avait du mal à s’élever en traversant la route. Les nuages plombent le ciel, s’écharpant en lambeaux de brume assez sinistres ou en draperies romantiques lorsque le soleil parvient à percer par transparence. La lumière est très changeante.

Vers la fin de la matinée, nous nous arrêtons à Burdadalur au supermarché pour renouveler les provisions de groupe. Nous sommes dans un bourg classique, où le store fait station services et lieu de convivialité. Des vieilles commentent les potins du coin tandis que leurs vieux patientent, taciturnes, en regardant les rayons. Les ados locaux y effectuent leur boulot d’été dès 14 ans, vu le minois très jeune de l’un d’eux au self. Un seize ans dévore des yeux une fille un peu plus âgée qui vient payer ses courses et cherche sa monnaie ; le visage impassible, seul le regard marque l’intérêt. Elle ne répond pas à la sollicitation et fait semblant de ne pas le voir. Un moutard blond de dix ans vêtu d’un tee-shirt synthétique, à la chevelure qui boucle dans le cou, sort un carnet de fidélité qu’il vient faire tamponner auprès d’un adolescent en caisse contre une barre chocolatée. Il s’en retourne tout content auprès de sa mère qui arpente les rayons pour approvisionner le foyer.

Le supermarché montre ce qui attire le plus son public : un rayon sucreries et un rayon laine fort achalandé. Cela donne-t-il une idée des activités d’hiver des dames ? La laine se vend en chiné ou normale, par pelotes de 50, 100 et 250 g. Il faut par exemple deux pelotes de 100 g pour réaliser une écharpe. Des revues de patrons sont aussi en vente, ainsi que des aiguilles de toutes tailles et de tous usages, notamment des aiguilles courbes pour le col et les chaussettes ou les gants, des bobines, et ainsi de suite. Les filles du groupe achètent chacune 1 kg de laine de diverses couleurs, en général austères (brun, beige, gris, violet), comme cadeaux aux amies d’âge mûr (leur âge) et mamans (désormais grand-mères sans toujours des petits-enfants). Les légumes, plutôt pâles, sont en panier, considérés comme des choses fragiles. La banane, importée, est le grand luxe du pays et assez chère. Le rayon viandes vend surtout de l’agneau préparé de diverses façons, mariné, épicé ou fumé, les gigots sous plastique, et de la charcuterie industrielle. L’Islande élève aussi le porc.

La pluie a cessé sur la route et il fait frais. Pour le pique-nique, Robert nous offre sa ferme au bord du fjord Hrutafjördur, côté est. Il élève 200 moutons, laissés libres l’été dans la campagne alentour. Mais il en faut 600 selon lui pour en vivre aujourd’hui. Il effectue donc de petits boulots annexes, comme la location de son camion et son activité de chauffeur tous terrains. Sa femme est une plantureuse matrone au visage carré. Ils ont deux fils de 20 et 16 ans et une fille dont il ne précise pas l’âge, mais qui doit être la petite dernière. L’aîné construit des ponts, le second poursuit des études à l’université. Les deux garçons jouent de la batterie et s’enregistrent. J’en entends un morceau au magnétophone alors que les autres s’en vont, et ce n’est pas mal du tout.

Nous sommes accueillis à notre descente de camion par deux chiens noir et blanc aux longs poils et la queue en panache. Ce sont des chiens islandais, experts en gardiennage de moutons. Ils auront nos restes d’os et de viande des côtelettes qui restent d’hier et que Le guide nous propose froides. « C’est très bon quand elles ont été très grillées », nous dit-il.

La ferme est composée de la maison d’habitation, d’un hangar à matériel, d’une bergerie et de balles de foin sous plastique blanc rangés le long du mur en attendant l’hiver pour nourrir les bêtes. La pièce principale de la ferme d’habitation, séparée des autres bâtiments, sert de cuisine, de salle à manger et de salon. Le plafond est de frette et le plancher de revêtement couleur bois. Canapé et fauteuils sont dans les tons bruns, ornés de fleurs et faces à la télévision et à la chaîne stéréo. Des tableaux peints ou brodés, des bibelots contournés, le tout est kitsch au possible, avec références culturelles nordiques et revêtements confortables.

Nous déjeunons de hareng au vinaigre ou à la crème curry, de saumon cru gravlax à l’aneth, croquant sous la dent. Il est très savoureux avec du pain noir et de la crème aigre. Le jambon, les saucissons épicés, les fromages divers (gouda local en tranches, ‘camembert’ local pasteurisé et une sorte de brie du même genre) et la soupe Knorr en sachet complètent le saumon.

Nous repartons en quittant les fjords du nord-ouest pour gagner le centre de l’Islande. Le paysage vert riant où paissent les moutons va laisser la place à une steppe désertique dès que la route monte. Sur le plateau central, la région des glaciers stérilise presque toute végétation. Seule une herbe rase subsiste, ou des lichens. Plusieurs lacs artificiels servent de réserves aux conduites forcées des centrales électriques.

Au gîte d’Aufagi, les chambres sont à quatre avec lits superposés. Trois douches sont disponibles, mais un bain collectif chaud est à l’extérieur (après douche) et les filles s’y précipitent pour trois quarts d’heure au moins, papotant dans le bain. Il ne pleut plus, mais le ciel est bas.

Nous dînons de crevettes au curry servies avec du riz, d’une salade verte et d’une crêpe en dessert. Je suis fatigué, même si nous n’avons pas marché. Les lits superposés sont sans rebord mais la psychologie fait que l’on ne tombe pas, l’inconscient ayant enregistré le risque.

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