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Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68

Le moment Mai 68 a été porté au pinacle comme « la » révolution pour la génération qui regrettait de n’être pas née pour la Résistance. Les philosophes du temps se sont engouffrés dans la brèche pour surfer sur la mode en se posant officiellement comme antibourgeois – avec sa conséquence antihumaniste – tout en masquant leur tempérament de suiveur de la pensée allemande sous le jargon et l’obscurité propice à l’admiration des ignorants. L’intérêt de ce petit livre, écrit simple autant qu’il est possible, est de « déconstruire » les mystifications de l’époque – dans la lignée d’ailleurs de cette époque de grandes remises en cause.

Dans un premier chapitre, les auteurs montrent que la pensée des sixties était de clamer la fin de la philosophie avec la fin du sujet, de tout généalogiser et de dissoudre la vérité, enfin de tout rendre historique, situé et daté, afin d’éviter toute référence à un quelconque universel (forcément impérial).

Dans le chapitre II, ils font le tour des interprétations de Mai 68 en cours vingt ans après, pour conclure à la « mort du sujet », « car il se pourrait bien que 1968, dans sa défense su sujet contre le système, ait davantage partie liée avec l’individualisme contemporain qu’avec la tradition de l’humanisme (…) la faculté de faire ce qu’on veut, au-delà de toute entrave (individualisme) ne se confond pas nécessairement avec cette auto-nomie par laquelle l’homme de l’humanisme, à tort ou à raison, a cru pouvoir se distinguer de l’animalité » p.29. Pour Althusser, les intellectuels sont des petit-bourgeois soumis à l’idéologie dominante ; il s’agit donc de savoir « qui » parle et de renvoyer ce « qui » à ses déterminants économiques et sociaux, donc de réifier le sujet en objet de classe historiquement daté. Si nul ne peut échapper à ses déterminations, on se demande au nom de quoi Althusser, Bourdieu, Lacan et autres, d’ailleurs, y échapperaient… Dans un chapitre VII, les auteurs concluront par un « retour au sujet » que chacun, à condition qu’il soit armé de savoir philosophique, peut contester.

Mais, dans quatre chapitres intermédiaires, ils décortiquent, analysent et critiquent le type de conception du réel des auteurs emblématiques que sont Michel Foucault (« le nietzschéisme français ») dont la séduction consiste en son double jeu (p.145), Jacques Derrida (« l’heideggerianisme français ») en variations littéraires et rhétoriques sur la pensée d’un autre, Pierre Bourdieu (« le marxisme français ») qui toilette le discours du Barbu en assignant « la lutte des classes comme fondement ultime de toutes les pratiques sociales » p.256 tout en ne pouvant être réfuté, et Jacques Lacan (« le freudisme français ») qui dresse « le vrai sujet » contre « le Moi », ce qui rend toute analyse sans objet, donc un charlatanisme hors de prix…

Les auteurs disent – et c’est le plus intéressant – dans quelles impasses ou à quelles difficultés conduisent ces pensées, vite devenues dogmes dans la bouche des disciples béats (tel Lacan gourou). Il serait trop long de les examiner ici mais leur lecture est une jubilation.

Car la pensée française des années soixante, contrairement à ce qu’elle laisse volontiers croire, n’est pas née d’elle-même mais empruntée à la pensée allemande, « pour l’essentiel Marx, Nietzsche, Freud et Heidegger » p.60, tout en radicalisant ses thèmes jusqu’à son originalité cette fois bien française : l’antihumanisme. Autrement dit, les Français de l’époque n’inventent rien, ils mettent en forme politique la pensée des autres – ils la mélenchonisent, pourrait-on dire aujourd’hui. Ils en font une pensée de combat pour renverser le système (et se poser en grands-prêtres de la nouvelle société à venir ?). Cela n’a guère changé, un demi-siècle après 68…

« Il reste qu’entre le Dasein dont le dernier vestige de volonté consiste à se laisser assimiler par le surgissement même des choses, la machine désirante où le Moi sans identité n’est que la prime d’un devenir ou d’un avatar, et l’individualité contemporaine bien saisie par G. Lipovetsky comme soumission hétéroclite à des logiques multiples, il est un point commun évident : l’inscription de ce qu’on appelait le « sujet » dans le registre multiforme de l’hétéronomie. Ce que Heidegger a ainsi fondé et que les « sixties » ont radicalisé en modes divers, l’époque le cultive sous la forme de ce « Moi indifférent, à la volonté défaillante, nouveau zombie traversé de messages » qui définit « un nouveau type de personnalité » p.337. L’idéal d’autonomie du sujet est détruit – dès lors, serait-ce l’idéal de la pensée philosophique 68 ? – ne faut-il pas se soumettre à « la nature », c’est-à-dire à la jungle et à la force qui va, au détriment de toute légitimité à vouloir autre chose ?

Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68, 1988, Folio essais 1998, 350 pages, €9.40

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Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie

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Le réel est ce qui existe, « sans reflet ni double : une idiotie au sens premier du terme » p.7 (idiot veut dire simple, particulier, unique, plus globalement sans raison). Deux parties dans cet opus qui poursuit la quête philosophique sur ce qui existe : 1/ D’un réel encore à venir, 2/ Approximations du réel. Suivies d’une postface sur la sottise, avec l’exemple du fétiche à l’oreille cassée de Tintin.

Le réel est encore à venir, rares sont ceux qui l’appréhendent. « Nous disons que ce qui existe est insignifiant, que le hasard peut très suffisamment rendre compte de tout ce qui existe ; cette thèse demeure ambiguë si l’on omet de préciser qu’elle vise ce qui se passe ‘dans’ l’existence, mais naturellement pas le fait de l’existence elle-même, le fait qu’il existe quelque-chose » p.40. Ce qui existe n’a pas de signification et s’est s’illusionner que de lui en plaquer une. « Le réel n’est rien – c’est-à-dire rien de stable, rien de constitué, rien d’arrêté » p.21. Exemple l’hostilité du chien qui veut (à tout prix et sans cause) mordre Monsieur Hulot en vacances dans le film de Tati. Encore le jeu d’échecs où « la nécessité qui s’y produit apparaît à la fois comme implacable et incertaine, alliant la plus parfaite rigueur aux plus imprévisibles aléas » p.33.

Deux courants philosophiques nient ou évitent le réel : l’illusionnisme et l’inguérissable.

Hegel est le maître du premier, « le grand philosophe de la signification imaginaire » p.36, consolateur endémique des temps de crise qui prétend tout expliquer parce que le seul réel est rationnel, évacuant tout le reste sans daigner le voir. Créer un double du réel a trois fonctions :

  1. mise à l’écart (cachez ce sein que je ne saurais voir),
  2. métaphysique (un autre monde donne un sens à celui-ci),
  3. fantasmatique (produire l’objet qui manque au désir, pulsion incapable de jamais se fixer).

« L’illusionnisme philosophique consiste à annoncer le sens sans le montrer » p.54 : ni la nature de la Raison, ni de l’Esprit, ni de l’Idée chez Hegel n’est jamais donnée… « Les hégéliens modernes – de Mallarmé à Lacan, en passant par Georges Bataille et Jacques Derrida – usent d’un même illusionnisme philosophique » p.55. Le sens est interminablement différé.

Les inguérissables maintiennent le sens mais constatent son absence ; ils ne le gardent que comme pure croyance. Kant en est le maître, « moment où l’on a établi, le plus solidement du monde, que si l’on tenait à une idée on pouvait à jamais la revendiquer pour vraie, quand bien même il serait établi par ailleurs, et tout aussi solidement, que cette idée est une absurdité » p.61. La critique de Kant ne porte pas sur le contenu mais sur ses conditions de possibilité. Tour de passe-passe qui maintient n’importe quelle « vérité » que l’on croit nécessaire, aboutissant au dogmatisme. « Incertitude quant à l’objet, mais certitude quant au sujet : on croira de toute façon, peu importe au fond à quoi » p.63. On s’accroche à son illusion comme à un doudou, par peur du réel. « La ‘vérité’ était hier à Moscou, elle est aujourd’hui [1977] à San Francisco, elle sera demain dans la philosophie chinoise, l’écologie ou l’alimentation macrobiotique [c’était prémonitoire !] – et chaque fois d’ajouter, en vous présentant sa nouvelle lubie : ‘Quel fou j’étais !’, comme le héros de Gogol » p.64.

« Car c’est cela qui épouvante à l’avance les dévots, et avec eux tous les hommes en tant qu’ils sont susceptibles de dévotion, c’est-à-dire de peur : exister sans nécessité, agir sans caution – aller à l’aventure dans un monde où rien n’est prévu et rien n’est joué, où rien n’est nécessaire mais où tout est possible. Cette réalité, ainsi perçue à l’état brut, est comme un vin trop fort ; pour la rendre agréable à boire, on la coupe généralement avec l’eau du sens » p.66. La réalité directe n’est perçue que par l’ivrogne, l’artiste et parfois le philosophe ; elle est d’elle-même, sans double signifiant. « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit » p.42. C’est une grâce de jubiler malgré la catastrophe, c’est une allégresse que d’aimer ce qui est, sans cause, pour le pur plaisir d’exister.

Les approximations du réel visent à donner du sens, à déformer l’existant pour le rendre acceptable, notamment par l’écriture et par la représentation. « La grandiloquence est fondamentalement une sorte d’accident du langage, un glissement, un dérapage dont l’effet est de rendre le réel par des mots ayant visiblement perdu tout rapport avec lui : un langage manqué, à peu près au sens où les psychanalystes (…) parlent d’actes manqués » p.82. L’enflure est le propre de Jean-Jacques Rousseau, de Victor Hugo, et de tous les politiciens.

  • Par exemple « Rousseau (…) transforme d’une part le fait d’écrire ses Mémoires en événement unique et prodigieux (inflation du contenu) ; d’autre part il célèbre ce prodige à l’aide d’une rhétorique d’apparat héritée de l’art oratoire et judiciaire (inflation de l’expression) » p.85. Il y a déformation du réel par indifférence au réel, aptitude à l’escamoter au profit de ce qu’il peut prêter à dire.
  • Par exemple « Tartuffe est atteint d’une perversion qu’on pourrait désigner comme une aberration triomphaliste du langage, dont l’effet est de transformer automatiquement toute chose en mot, c’est-à-dire d’assimiler rigoureusement la réalité de la chose à celle de sa représentation. Ainsi protégé du réel par la forteresse imprenable de son propre langage, il est inattaquable, comme l’apprend à ses dépens la famille d’Orgon » p.103.
  • Par exemple Sade : « De l’écriture sadienne on pourrait dire qu’elle est une perpétuelle outrance verbale, non en ce qu’elle déforme le réel mais en ce qu’elle prétend absolument s’en passer » p.106. Tel est le performatif : le verbe se confond avec l’acte, dire est comme si l’on faisait. Même le pire.

Travers contemporain véhiculé par le marxisme dogmatique de l’après-guerre, par le structuralisme puis par l’illusion gauchiste de liberté dans le spontané instinctif, ce refus du réel au profit de la représentation a deux conséquences : le narcissisme et la violence. « Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la confusion de la chose et du mot (…) se soit accompagnée d’une explosion de narcissisme généralisé » p.111. Moins une attention à soi qu’une inattention au reste – au réel. Valorisation de l’image plus que de la réalité. « D’abord parce que la parole grandiloquente fait violence au réel, ensuite parce que cette violence faite au réel est l’indice d’une violence virtuelle tant chez celui qui parle que chez celui qui écoute. (…) La violence sanctionne toujours un outrage au niveau de la représentation et non à celui du réel » p.112. Ce n’est pas d’être nul que souffre le banlieusard des quartiers, c’est qu’on le lui dise (insulte) ou qu’on le lui fasse sentir d’un regard (irrespect). Qui passe indifférent, sans paraître voir, n’est pas agressé.

Le remède ? Il se trouve chez les sportifs en occident (et j’ajoute) chez les adeptes des arts martiaux en orient. « L’acte ou le geste réussis ne sont tels qu’à la condition qu’ils ne soient pas brouillés par leur propre représentation dans le temps même où ils s’accomplissent : vérité bien connue des sportifs qui ne manquent généralement leur coup (…) que pour autant que s’y superpose, dans l’esprit de l’acteur, sa propre représentation » p.141. Les maîtres japonais ne disent jamais ce qu’ils font – ils le font. A l’élève de saisir et d’imiter, la virtuosité ne passe pas par les mots mais par les actes.

Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie, 1977, éditions de Minuit 1986, 155 pages, €11.50

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