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François Bourgeon érotique

Lorsque François Bourgeon dessinait ‘Les passagers du vent’ en 1980, ses filles étaient érotiques. Tout le monde les désirait. Les consœurs du couvent, les copains du frère aîné, les matelots de pont, les aspirants… Et les lecteurs mâles, bien sûr ! La France était un pays jeune, en pleine explosion mature des enfants du baby-boom, heureuse d’être elle-même. Elle ne se posait ni la question de son identité, ni celle de son régime politique, elle aspirait à la modernité de toute sa chair, de tout son cœur et de toute son âme.

Mai 68 avait jeté les frocs, les slips et les soutanes aux orties. Les filles étaient nues sous les robes et la vie était belle. Les topless fleurissaient les plages tandis que les marins de vacances hissaient la voile tout nus. C’était avant même que les gilets de sauvages deviennent obligatoires, dont les boudins râpaient les seins et les sangles sciaient les épaules et les cuisses.

Avec la sécurité, il a fallu aller se rhabiller. Avec le SIDA aussi, bien que le Pape, qui ne savait pas comment ça marchait, eût préconisé de mettre la capote à l’index. Avec la crise, c’est aujourd’hui toute la France frileuse qui se met à couvert, soupçonnant tout et tout le monde.

Loin des pudeurs catholiques et bourgeoises imposées aux fanzines de jeunesse qui prohibaient le nu, les seins et surtout les filles jusqu’en 1968, la bande dessinée adulte explosait. Les talents étaient inégaux mais foisonnants. François Bourgeon, jeune alors, était l’un des grands. Il distillait l’amour libre d’une plume fluide et d’une écriture pudique. Sa mise en scène des passions était filmique : a-t-on mieux raccourci les amours de chacun dans ces trois cases où l’on voit Isa et son Hoël s’embrasser, le cuistot et sa chatte se caresser, et le matelot la Garcette bichonner le fil de son arme ? Chacun connaît les amours qu’il peut ou qu’il mérite, vénaux, partagés ou excités.

Seins libres sous les chemises transparentes, les filles ne s’offrent pas à tout le monde mais à qui leur plaît. Nul ne les prend sans qu’elles l’acceptent et la main au sein appelle le genou dans les couilles – aussi sec.

Lorsqu’il y a viol, parce que certains hommes bestiaux profitent de leur force, Bourgeon le suggère par le chat et la souris. Et Mary la violée préfère oublier, donnant une leçon de pardon et d’amour au mousse ado qui a assisté à la scène. Tel est l’amour adulte, qui ne se confond pas avec la baise.

Reste que le désir est cru et qu’il se manifeste. Cela n’est pas immoral mais naturel. Ne pas le maîtriser, ne pas solliciter l’accord du partenaire, voilà qui n’est pas acceptable. Le cœur n’a pas toujours sa place dans l’érotisme, le plaisir parfois suffit, que les vieux pécores traitent d’impudeur.

Mais la culture est là toujours, pour dire que les hommes sont au-dessus des bêtes. Et le nègre face aux chemises qui ne voilent aucune anatomie est plus digne que certains blancs imbus de leur peau et de leurs lourds atours.

François Bourgeon, Les passagers du vent, tomes 1 à 5, 1980-1984, Casterman

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Peter Tremayne, Une prière pour les damnés

L’historien irlandais romancier Peter Beresford Ellis, dit Tremayne, cisèle avec brio des intrigues médiévales. Il a choisi un temps ignoré, le VIIème siècle à peine chrétien, et un pays périphérique, le sien, la verte Erin. Il a reçu en 2010 le prix Historia des lecteurs pour ‘Le Maître des âmes’, quinzième opus de la série sœur Fidelma. Voici la suite, le seizième.

Sœur Fidelma de Cashel est la sœur du roi Colgu, l’un des petits royaumes du sud-ouest irlandais, aujourd’hui autour de Munster. Elle est entrée en religion pour apprendre la logique et s’instruire dans les langues des monastères, le latin, le grec, l’hébreu. Elle parle le celte d’Eiran et un peu de saxon. La voici dalaigh des cours de justice, ou avocate, élevée à la dignité d’anruth ou très érudite. Nous pénétrons ainsi, par petites touches savantes, dans un monde qui nous est resté inconnu. Les programmes scolaires restent ‘ex-oriente lux’, focalisés sur la lumière venue de l’orient biblique. Or la culture celte d’avant les invasions vikings était fort riche ; les femmes y avaient place égale aux hommes ; le droit y était avancé, respecté et actif.

En cette année 668 de notre ère, Fidelma doit confirmer son mariage à l’essai avec son compagnon saxon frère Eadulf, dont elle a eu un petit garçon, Alchu. Nous apprenons incidemment que le prénom du gamin veut dire ‘petit coursier’. Les mariages entre religieux étaient communs avant que Rome, par machisme méditerranéen, phobie du sexe venue des sectes juives et intérêt économique bien compris des Romains, n’interdise aux prêtres de se marier. Ainsi, pas d’entretien de famille à la charge de l’église, ni d’héritage à partager avec les fils de prêtres. Rome l’a compris, le pouvoir passe par la richesse. Il passe aussi par la maîtrise des peurs de l’au-delà. D’où ces Pénitenciels qui se répandent pour châtier le « péché », décrété tel par Rome même. Les abbés locaux ambitieux voient tout l’intérêt qu’ils peuvent avoir à se faire les missionnaires d’une telle foi dévoyée en caporalisme.

C’est ainsi que l’abbé Ultan, ex-voleur violeur violent, jeté à la mer sur une barque sans rame pour que Dieu le juge, se voit ramené par la marée et, devenu « miraculé », ne s’impose à la tête d’une abbaye. L’homme n’a pas changé, il trousse tout aussi volontiers les jeunes nonnes sans leur consentement, tout en tonnant contre les mœurs dissolues. Il ramasse toujours autant de gemmes et de pièces d’or pour acheter les voix. Son ambition est en effet de fédérer les abbayes autour de la sienne pour s’imposer comme archevêque, égal des rois. D’où son ire lorsqu’il apprend qu’une religieuse, Fidelma, se marie avec un religieux !

Il se rend la veille du mariage à la cour de Cashel et affute ses arguments théologiques pour tonner contre. Sauf que le doigt de Dieu se venge : il est assassiné. Et la pauvre Fidelma, à qui les astres ne sont pas favorables, doit passer une ultime épreuve, exercer une fois de plus ses talents d’enquêtrice pour résoudre le meurtre. Évidemment, deux témoins dignes de foi ont vu quelqu’un sortir de la chambre où l’abbé vient d’être tué. La facilité serait de juger en comparution immédiate, de condamner promptement, et de passer aux choses frivoles. Sauf que l’homme qui est sorti de la chambre est un roi…

Fidelma va donc quêter les preuves à charge et à décharge. Elle va découvrir l’intrication des haines entre les protagonistes que rien en apparence ne relie. Elle va jouer serré entre les rivalités politiques et les nécessités du bon voisinage entre des peuples prompts à brandir leur généalogie pour revendiquer une juste place. L’intrigue se déroule comme au jeu du brandhubh, sorte d’échecs irlandais où le haut roi, placé au centre, est défendu des attaques simultanées des quatre coins par quatre rois autour de lui. Il faut contrer chacun des adversaires avant de trouver la bonne faille et révéler la vérité, qui est ici la victoire. Le lecteur, désorienté un bon moment, voit s’aiguiser sa curiosité pour tant de complexité.

Peter Tremayne, Une prière pour les damnés, 2006, 10-18 novembre 2010, 375 pages, €8.17

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