Voter pour revendiquer l’histoire et la culture

Je n’ai pas commenté à chaud le premier tour des régionales parce que j’avais annoncé la défaite de la gauche comme celle de la droite quelques jours avant, dans une note que personne n’a commenté. « Inutile d’en appeler à la Morale, les gens savent bien ce qu’ils veulent : des hommes nouveaux et des idées nouvelles, pour régler les problèmes nouveaux et les questions nouvelles… » Les vieux candidats des vieux partis éculés, qui ressassent sempiternellement le même discours depuis trente ans : assez !

Évidemment, la Morale a été convoquée à gauche pour vilipender le résultat du scrutin et stigmatiser les électeurs fautifs… L’irruption du Front national a suscité, par réflexe de caste depuis 2002, des cris d’orfraie, des indignations morales, une « leçon » de maîtres d’école donnée aux sales gosses de la classe priés d’être sage pour écouter la bonne parole humaniste, universaliste et socialiste. Le pire, après Manuel Valls, aura peut-être été Jack Lang, ce vieux cabotin toujours avide d’être encensé et aimé, qui en a rajouté dans la surenchère dégoulinante, n’hésitant pas à traiter de « crétinisme » des propos sur la France tenus par Marion Maréchal-Le Pen – alors même qu’il les tronquait et les déformait. Belle leçon de stalinisme moral qui fait fi de la vérité des mots comme de la réalité des faits.

Cela montre une fois de plus que faire la morale ne sert à rien, mieux vaut donner l’exemple de sa probité et proposer un projet positif concret pour aller de l’avant (tout ce qui manque au parti Socialiste). Projet qui s’appuie sur l’histoire et sur la culture, mais projet tout de même – qui est bien autre chose qu’un catalogue de mesurettes bobos pour gérer l’existant.

L’histoire ne se répète jamais car elle va toujours de l’avant, mais elle peut revenir sur ses pas car les êtres humains ne changent que très lentement – sur des millénaires. Autrement dit, ils ne changent pas sur les trois ou quatre générations qui coexistent dans une même époque. Ils ne changent pas personnellement.

Ce qui peut changer, c’est la culture, cette mentalité collective, et l’éducation qui doit la transmettre.

  • Il suffit de regarder trente ou quarante années en arrière pour constater que la culture s’est appauvrie par l’américanisation consumériste du monde, véhiculée par la télévision, le cinéma et les gadgets technologiques.
  • Il suffit de regarder vingt ou trente années en arrière pour mesurer combien l’éducation s’est avachie, au fil des réformes « égalitaires » – dont on constate pourtant qu’elle crée des inégalités croissantes en France.

2015 12 regionales 1 tour

Qu’est-ce que la France, la culture française, l’identité du pays ? Ce n’est pas une essence mais une construction sur des siècles. Contrairement aux Jack Lang, nomades hors sol qui se veulent universels parce qu’ils ne se sentent de nulle part, je ne crois pas que les identités soient interchangeables. Ni que l’islam ait apporté grand-chose à la culture française, au droit et à la philosophie ; un peu en médecine, et pour avoir transmis les textes antiques, très peu en architecture, et quelques mots de la langue – pas plus. La part celtique, germanique, romaine, judaïque et même grecque est plus forte sur les siècles que la part musulmane. C’est ainsi : tous les apports ne sont pas égaux.

Le texte que citait – habilement – Marion Maréchal-Le Pen dans le discours fustigé par Jack Lang venait de l’historien français juif résistant Marc Bloch dans L’étrange défaite, écrit juste après l’effondrement de 1940. Il dit : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». La France est gauloise et celtique, un peu grecque via Marseille, franque et païenne, gallo-romaine et chrétienne, centralisée par les rois en lutte contre les féodalités, standardisée par la Révolution dont Napoléon 1er a poursuivi le tropisme jacobin parisiano-centré, se méfiant des provinces et des particularismes. La France s’est libéralisée avec le siècle 19ème, est devenue république en 1875, puis socialiste et colonisatrice pour diffuser l’universalisme moral dans le monde-enfant (ainsi croyait-on à l’époque de Jules Ferry).

La guerre de 14, cette imbécilité nationaliste, a conduit les citoyens à s’arracher à la terre et aux limites étroites de leur village pour connaître d’autres gens et d’autres mondes (j’ai ainsi un grand-père qui a vu Thessalonique), puis à se méfier de l’État impérieux qui décide de la guerre d’un trait de plume, comme des élites gouvernantes qui s’empressent de se planquer.

L’après-guerre a donc vu, en réaction à cette boucherie inutile, la montée de l’anarchisme potache style Dada et Surréalisme, avec les plaisirs sexuels et les scandales des Années folles, en même temps que la montée d’un populisme anti-élite et antiparlementaire, avec appel au Chef capable de mener la nation – à gauche avec Staline, à droite avec Mussolini, Franco et Hitler, puis Pétain. L’itinéraire d’un Jacques Doriot, communiste très populaire, dérivant naturellement vers le fascisme, est éclairant.

Ce n’est qu’après-guerre, dans le souvenir de la Résistance devenu mythe national de régénération française, que l’État-providence a été mis en place, sous De Gaulle comme sous Mitterrand. Jusqu’au rattrapage par la réalité du monde : la mondialisation du pétrole, puis des échanges, avant l’émergence des pays ex-sous-développés comme la Chine, l’Inde et le Brésil, venus désormais concurrencer les vieilles industries nationales obsolètes et trop chères de nos pays développés.

La France n’a pas su s’adapter.

  • En cause l’ambiguïté de Mitterrand, ayant choisi en 1983 la rigueur pour rester dans l’Europe tout en gardant un discours de parenthèse en attendant que tout redevienne comme avant – attitude qu’a repris sa pâle copie François Hollande.
  • En cause aussi le trop long règne de Chirac, deux fois Premier ministre et deux fois Président, ce Fout-rien magistral qui considérait, après son maître Queuille, qu’il n’est pas de question que l’absence de solution ne suffise à résoudre. Au lieu d’entreprendre le changement dans la douceur avec le temps, rien n’a été entrepris, exigeant désormais l’urgence pour tout, sans négociation faute de temps !

C’est cette longue histoire qu’il faut avoir en tête pour comprendre combien, aujourd’hui, la contestation d’entre-deux guerres resurgit. Comme hier, les élites ont failli, le parlementarisme s’égrène en bavardages souvent inutiles et en lois empilées, dont certaines ne sont jamais appliquées. L’éducation s’enlise dans la démagogie, cherchant désespérément à adapter son discours au monde actuel de l’Internet et du mobile – tout en conservant des pratiques d’un autre âge que le zapping du net, l’hyperactivité due à la chimie des sucreries, et l’irrespect général pour tout adulte ne permettent plus – puisque tout le monde a « des droits », tout le monde est égal. À quelles vertus pédagogiques peuvent servir les notes-sanctions de 0 à 20, le prof sur l’estrade, les garçons assis bien sages une heure entière comme des filles (alors que leurs hormones sont plus éruptives), et les cours magistraux « délivrés » d’en haut ?…

Les pays voisins n’ont pas le même rapport à l’histoire que nous, car leur État ne s’est pas créé au forceps comme la construction artificielle de nos rois (l’Angleterre est une île, l’Italie et l’Espagne des péninsules, l’Allemagne une mosaïque fédérale de régions très décentralisées, etc.). Nous ne pouvons donc pas prendre exemple sur eux mais trouver en nous les ressorts pour l’avenir. Ce que la gauche ne sait pas faire, pas plus que la droite monopolisée par Sarkozy (le reste de la droite, curieusement, se tait).

Mais nous pouvons prendre exemple sur les pays voisins pour adapter notre Éducation nationale : Suédois, Allemands, Anglais réussissent mieux pour moins cher : n’y aurait-il pas quelques leçons à en tirer ?

Parce qu’en France la culture n’est plus transmise. François Hollande ne lit jamais rien qui soit littéraire ou scientifique, il ne discourt que platement comme un haut-fonctionnaire formaté ENA. Sa ministre Belkacem casse tout ce qui marche – pas de jaloux – au prétexte de médiocrité égale pour tous. Nicolas Sarkozy est inculte, malgré ses efforts d’assimiler des fiches, et confond la salade et le séné, tourneboussolé avec tourneboulé. Ce qui vaut bien la bravitude de Ségolène Royal…

vote jeune front national regionales 2015 harris

L’analyse des votants FN montre que ce sont les jeunes peu éduqués qui sont les plus abstentionnistes mais aussi les plus partisans Le Pen. Contrairement aux plus âgés, marqués par l’histoire et leur éducation. La faute en est clairement à l’école et au système administratif du Mammouth qui ne savent pas transmettre, en faisant de la Shoah ou de la colonisation des « scies » qui ennuient – et suscitent par réaction leur négation. La faute aussi aux vieux politiciens qui s’accrochent ou qui se mêlent de Morâââle comme Jack Lang – 76 ans – plus vraiment en phase avec la société malgré son jeunisme exacerbé.

Place à un nouveau personnel politique, place au retour à l’histoire et à la culture française ! Tel sont aussi les messages du vote. Ce qui représente moins un « fascisme » (nous ne sommes plus dans l’histoire du XXe siècle) qu’un appel à retrouver la France – son histoire et sa culture dans toutes ses composantes (et pas seulement celle des immigrés ou celle des nomades américanisés).

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8 réflexions sur “Voter pour revendiquer l’histoire et la culture

  1. Vous avez eu raison de relire lentement, je ne parle en effet pas par slogan, ni avec les 300 mots de la médiocratie com’, ce pourquoi ce blog est un brin élitiste.
    Mais si, l’avant néolithique était (selon Engels) le paradis du « gauchisme » : femmes communes, amour libre, matriarcat, aucune propriété… la société d’abondance, quoi. Bon, c’était scientifiquement inepte, fondé sur les seules spéculations mentales du siècle 19, mais cette Utopie de l’abondance par le prélèvement sur la nature réduit aux seuls besoins essentiels subsiste chez « nos » écologistes franchouillards – du moins chez cette caste particulière qui fait de la politique (voir le lien dans le commentaire précédent sur « les écologistes contre le néolithique ». Je reconnais que les écolos scientifiques comme ceux dans les communes, sont plus près du terrain et beaucoup moins envolés… Et que les historiens de la longue durée sont nettement plus intéressants (voir le lien Jared Diamond ci-dessous aussi).

  2. j’ai commencé par lire très vite, trop vite, failli arrêter, « tourneboussolé » (sic) par tant d’arguments que je réfute parfois et puis, après une 2ème lecture plus apaisée, je m’associerai pour une large part à ce qui est écrit.
    Mais par pitié, ne renvoyons quand même pas les écolos aux temps néolithiques. A cette époque le gauchisme n’existait pas

  3. Cet article et la note précédente sont brillants. J’aimerais voir leur auteur creuser la veine écologique, absente des débats et des blogs sérieux en général. Je pense que le changement climatique changera les mentalités et les actes plus vite que les politiques ou courants de pensée quelle que soit leur obédience. N’est-il pas urgent également, outre convoquer l’histoire et la culture, de penser le monde physique dans lequel l’humanité est appelée à continuer, pour ne pas dire se perpétuer. N’est-ce pas l’occasion pour le citoyen de reprendre du pouvoir sur sa vie en déjouant les stratégies inspirées de la gabegie consumériste outre-atlantique.

  4. Vous avez bien vu, je « fais le jeu » de l’analyse et pas de l’objet analysé. Expliquer, ce n’est pas accepter – et votre commentaire m’évitera probablement la plupart de ceux des esprits faibles qui ne savent que réagir selon leur programmation logicielle plutôt que de penser par eux-mêmes.
    Les traités supra nationaux ne sont des corsets que si l’on n’a pas négocié mais abandonné. Toute négociation nécessite des compromis – au nom d’un intérêt supérieur qui est celui de l’entité européenne.
    Encore faut-il définir ce qu’est l’Europe.
    Pour les fonctionnaires envoyés à Bruxelles, formatés Éducation nationale et ENA, donc avec le double handicap d’un universalisme naïf et d’un politiquement correct délétère, l’Europe n’est qu’un terrain de jeu pour intérêts économiques. Ce n’était pas le cas des fondateurs, jusqu’à Delors inclus. Il y avait « un projet » politique, la confédération de Mitterrand par exemple, alors refusée par les Allemands empêtrés dans leur réunification, et que les Allemands ont présentés à Hollande qui l’a soigneusement négligée.
    Ni Schengen, ni l’OTAN ne sont des « corsets » si l’on met en balance les avantages et les inconvénients. Il n’y a pas de traité idéal, ni de souveraineté absolue.
    Il nous manque cependant des politiciens adeptes du parler vrai, des politiciens qui ont des projets. Sarkozy en avait un en 2007 (travailler plus pour gagner plus). Il s’est laissé dévoyer dès 2011 par la crise et par la « montée du Front national », parce qu’il n’a pas de cerveau, seulement un organe tactile sur l’opinion. Il change d’avis comme de sondage. Hollande n’est pas mieux, prônant la rigueur pour rembourser la dette en même temps que l’emploi – ce qui est économiquement incompatible. Ce n’est pas ‘l’Europe » ni même « l’euro » qui a cassé la croissance sous Hollande, mais bel et bien son indécision, sa pusillanimité à changer les règlementations aussi accumulées en piles qu’obsolètes.
    Les Français, comme tous les peuples, ont les politiciens qu’ils méritent. Or les Français ne savent pas ce qu’ils veulent : jouir et ne rien payer ?
    Manquent la culture et l’histoire, ces deux façons de relativiser les choses et de prendre des exemples pour rebondir. D’où ma note.
    Tous les votants FN ne revendiquent pas ces deux dimensions, mais il me semble que, dans le vote protestataire plutôt à droite de dimanche dernier, ce révèlent ces deux dimensions, plus ou moins consciemment.

  5. Martin

    Je suis choqué par votre article! vous faites le jeu du FN! c’est désolant…

    Non je plaisante bien sûr, votre article est très bon. Il y a cependant un point qui me turlupine : vous appelez à un renouvellement de l’action politique sans remettre en cause les cadres qui justement corsettent l’action politique : je veux parler de tous ces corsets supra nationaux que sont par exemple l’euro, Schengen ou même l’OTAN… il me semble que changer de têtes politiques sans changer le cadre – voir le système – politique serait vain.

    Je crois d’ailleurs que le vote FN et l’abstention exprime de plus en plus un rejet du système.

  6. Merci. Je précise qu’expliquer et comprendre ne signifie pas adhérer ni approuver. Au cas où certains commentateurs « bien intentionnés » seraient tentés de lire trop vite. Ce n’est pas votre cas mais pour les autres…

  7. Bravo pour cet article, mon cher Argoul : c’est l’une des plus intelligentes synthèses de la situation que j’ai lues depuis longtemps. Je vais diffuser le plus largement possible…

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