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Après la mort ou pas ?

Les Grecs antiques croyaient que les morts devenaient amnésiques, fantômes évanescents dans l’Hadès. L’idée qu’un châtiment puisse s’exercer dans cet au-delà n’avait donc pas de sens. Mais ce n’est pas si simple.

Aucun dogme transmis d’en-haut n’existe en terre hellène. L’Iliade évoque cependant à deux reprises un tourment post-mortem, réservé exclusivement aux parjures. C’est la transgression d’une loi non écrite. La croyance générale fait plutôt retomber le châtiment sur la descendance du criminel, car sa mort arrête les poursuites, puisqu’il est devenu évanescent. Seuls ce qui persiste en cette vie peut subir les terribles conséquences d’un défunt malfaisant. La sanction est temporelle. Lysias dit que les dieux punissent un impie de son vivant, soit en le plongeant dans la misère, soit en le faisant périr.

Certaines traditions affirment cependant l’existence de juges des Enfers On peut donc supposer un châtiment ou une récompense après la mort. Ainsi Perséphone aurait le privilège de châtier les mortels lorsqu’elle passe les six mois d’hiver dans l’enfer. Les trois suppliciés, Tityos, Tantale et Sisyphe, appartiennent à une tradition tardive que Platon évoque dans le Gorgias. Dans les Euménides d’Eschyle, le chœur promet à Oreste de subir aux enfers le châtiment que réclame la justice pour son parricide. Platon fait dire par Er le Pamphilien dans la République que l’au-delà est un lieu de punition et de récompense.

Dans le Gorgias, Socrate distribue l’au-delà entre les îles des Bienheureux et le Tartare. Dans une prairie siègent trois juges : Minos, Radhamante et Eaque. Socrate parle d’« une belle histoire », mais il la croit. C’est ce qu’on appelle la foi. Les hommes se présentent nus et ne peuvent rien cacher de leur piété ou de leur impiété. La faute est toujours l’abus de pouvoir (hubris) et le mépris des lois non écrites (qui s’imposent même aux dieux). Le châtiment est la prison de l’Hadès pour servir d’exemple aux autres – ou y devenir meilleur. Ce qui suppose une une survie possible, sauf pour les incurables.

Mais Hypéride, peut-être élève de Platon, émet l’hypothèse que si nous sommes morts, c’est comme si nous n’étions pas nés. Nous sommes alors affranchis de tout, maladies, douleurs et autres misères. Il faut donc pratiquer les vertus dans cette vie et ne pas espérer être récompensé dans une autre.

Seules les cérémonies d’Éleusis offrent de douces espérances dans l’au-delà – mais une fois abouti le parcours initiatique. Le juste et l’initié sont donc différents. Le juste n’est pas récompensé s’il n’a pas fait l’effort de s’initier, ce qui est plutôt sectaire et préfigure le christianisme ou l’islam, pour qui tous les mécréants seront damnés. Pour les Orphiques, la récompense post-mortem signifiait l’absence de réincarnation, comme dans le bouddhisme. Le châtiment est l’emprisonnement de l’âme dans un corps mortel tant qu’elle ne sera pas complètement purifiée au cours de ses réincarnations successives. Les moines tibétains nourrissent les chiens errants autour de leur monastère ; ce sont des moines qui ont fauté dans une vie précédente, croient-ils.

Pour espérer une justice ou un bonheur au-delà de la vie, il faut « croire » en une survie de « l’âme ». Rien ne nous le prouve en cette vie, sauf les sectes religieuses, qui promettent pour mieux embrigader. Ce sont les « mystères » d’Éleusis, les croyances orphiques venues de l’Inde (déjà au temps des Grecs), puis le christianisme et autres religions du même Livre. C’est de l’optimisme passif. Si vous êtes, comme je suis, pessimiste actif, mieux vaut « croire » en la justice et le bonheur ici-bas. Donc tenter de les faire advenir ici et maintenant, sans se résigner à attendre une hypothétique « survie » après « la mort » – un oxymore, n’est-il pas ?

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Colette, Chéri

Léa, une femme de 49 ans, a connu Fred depuis tout petit ; elle a fait son initiation vers ses 16 ans et l’a surnommé Chéri. Elle est l’amante-maman, la mère biologique étant une vieille peau dévoyée de demi-mondaine. Mais il faut bien que la société retrouve ses droits : Chéri doit se marier. La jeune Edmée, de son âge, est intelligente et discrète, mais… elle ne sera jamais l’équivalente de l’Initiatrice. Drame théâtral.

De cette pochade mondaine, tout à fait dans l’air du temps d’après-guerre porté à la bagatelle après massacre, Colette fait une histoire émouvante et grave : la sienne. Elle aussi a vieilli, mariée plusieurs fois et toujours à un moment déçue. Elle aussi a connu des émois pour de jeunes adolescents, celui ébauché en Marcel dans Claudine à Paris, l’Apache de L’ingénue libertine, les chasseurs d’hôtel de La retraite sentimentale. Elle aussi a « initié » son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari Henry, lorsqu’il avait « un peu plus de 16 ans » – et l’a gardé auprès d’elle jusqu’à ses 25 ans et son mariage.

Rien de très neuf : Rousseau a eu sa Madame de Warens qu’il appelait « maman »… ; Stendhal a fait de Julien le très jeune amant de Madame de Rénal et de Fabrice l’amant-jouet de la Sanseverina ; même Flaubert dans Madame Bovary fait de l’apprenti du pharmacien un amoureux de 15 ans ; Radiguet fera du Diable au corps l’incarnation de ce regain de vitalité sexuelle de la guerre. Plus récemment, Gabrielle Russier succombera à l’un de ses lycéens – tout comme notre actuelle Première Dame – et les téléfilms américains sont remplis de très jeunes athlètes attirés par des rombières. Mais c’est bien la guerre de 14 qui est la rupture. Le vieux monde bourgeois, prude et vaniteux, est mort dans les tranchées. Il faut désormais vivre et s’éclater soi plutôt que d’éclater sous les obus de l’industrie. Chéri est un hymne à la chair, qui est esprit, à l’animal qui fait le fond humain. L’amour est l’incandescence du désir, de l’affection et de l’image mentale, ces trois étages qui, lorsqu’ils sont unis vers un même but égalent les êtres humains aux dieux.

Fred Peloux dit Chéri, à 18 ans, fait de la boxe avec Patron dans la propriété à Honfleur de Léa. « Léa souriait et goûtait le plaisir d’avoir chaud, de demeurer immobile et d’assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu’elle comparait en silence : « Est-il beau, ce Patron ! Il est beau comme un immeuble. Le petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les rues, et je m’y connais. Les reins aussi sont… non, seront merveilleux… Où diable la mère Peloux a-t-elle péché… Et l’attache du cou ! une vraie statue. Ce qu’il est mauvais ! Il rit, on jurerait un lévrier qui va mordre… » Elle se sentait heureuse et maternelle, et baignée d’une tranquille vertu. « Je le changerais bien pour un autre », se disait-elle devant Chéri nu l’après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu le matin sur la couverture d’hermine, ou Chéri nu le soir au bord du bassin d’eau tiède. « Oui, tout beau qu’il est, je le changerais bien s’il n’y avait pas une question de conscience » p.741 Pléiade.

Car Colette approfondit. Chéri n’est pas un gigolo, il a de l’argent et sait compter ; Chéri n’est pas un minet, il est viril et délicatement musclé. L’auteur double la différence d’âge entre les amants, bannit tout idéalisme pour la réalité de la chair et l’attrait réciproque de la beauté, fait durer la relation sept ans. La Bible est pleine de ce chiffre sept, de Dieu qui acheva le monde en sept jours (Genèse 2.2) à l’esclave hébreux qui sort libre au bout de sept ans (Exode 21.2) et du roi Salomon qui construira une maison pour l’Éternel lui aussi en sept ans. C’est le temps de l’apprentissage, de l’initiation, de la maturité. Le vieillissement de la femme et le mûrissement du jeune homme aboutiront à la crise de l’amour. Il demeurera, mais ne sera plus charnel. Que sera-t-il ? Colette, après l’avoir bercé de sensualité et de délicats sentiments, laisse le lecteur dans une délicieuse incertitude.

Colette, Chéri, 1920, Livre de poche 2004, 185 pages, €7,20, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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