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Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre

Article cité dans le blog Exigence : littérature.

A 64 ans, Céline a trouvé son style. Tout aussi populaire que dans ‘Voyage au bout de la nuit’, aussi éructant que dans ‘Mort à crédit’ – mais construit, élaboré, trituré. Ce ne sont que phrases inachevées, points de suspensions, ruptures de logique. Exprès. Les manuscrits et moutures successives montrent que Céline a volontairement déconstruit la phrase initiale pour faire comme les peintres de son siècle : éliminer le sujet au profit de l’expression.

D’un château l’autre conte l’épopée de Céline médecin des pauvres, de sa femme Lili la danseuse et de l’énorme chat Bébert (une bête initialement à l’acteur Robert Le Vigan). Cela dans le Siegmaringen de la fin 1944. L’Allemagne nazie y a regroupé Pétain, Laval et les principaux chantres de la collaboration en France, dans l’espoir d’en faire une pépinière d’un éventuel renouveau après la victoire. Il y a là près de deux mille personnes, que Céline réduit à 1142 par une fausse précision qui fait vrai. C’est qu’il n’est pas historien mais écrivain, son livre n’est pas un récit mais une légende.

Il est comme ça, Céline, il utilise la mémoire de ce qui lui est arrivé ou ce à quoi il a plus ou moins participé, pour élaborer du racontable, une alchimie à la Proust qui lui fait reconstruire les faits pour la légende. Son leitmotiv : « il s’est passé des choses… je vais vous raconter… » Les trois points (ironie maçonnique ?) remplacent la virgule (trop tordue, orientale, « juive » ?). Le mouvement du conte agite l’imagination pour la faire enfler par la langue. Céline embellit, transpose, gouaille. Il n’a pas fait la moitié de ce qu’il dit, mais il a fait beaucoup de choses qu’il ne dit pas. Ce qui compte est « l’atmosphère » : l’établir, la rendre, la faire vraie. Ce pourquoi il digresse, il s’introduit dans l’histoire avec ses râleries, ses réflexions, ses états d’âme. Il décrit, portraiture et invente. « J’ai toujours trouvé indécent rien que le mot : écrire !… prétentiard, narcisse, ‘m’as-tu-lu’… c’est donc bien la raison de la gêne… » p.92.

Il n’est jamais aussi à l’aise que dans la vie romancée ou le roman vrai. ‘D’un château l’autre’, resserré à 297 pages Pléiade, est une réussite. Le lecteur est transposé dans la pâtisserie baroque des Hohenzollern, introduit dans le chaos de la défaite allemande, parmi les haines recuites des collabos en déroute parqués là. Céline et sa petite famille ne sont restés que de novembre 1944 à mars 1945 ; il a obtenu par la suite un visa pour le Danemark, faute d’avoir pu passer en Suisse. Mais de ces quatre mois, il en fait dix, étant partout, contant tout, multipliant les rencontres et les personnages. Même qu’il a été nommé par Laval Gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon. Il a peu vu Pétain, qu’il n’aimait pas et qui, vieillard maniaque, se tenait sur sa réserve. Mais il a vu Laval, Brinon, Marion, Bonnard, Bichelonne. Il n’ira pas rendre les honneurs à ce dernier, mort durant une opération dans le nord de l’Allemagne, malgré ce qu’il raconte. Mais il reconstitue l’épopée par les journaux et les témoins.

Il ajoute sa touche Céline, ces mômes réfugiés de Königsberg, « de vrais mômes sauvages », qu’il fait piller les cartons de vivres de la Croix-Rouge puis dépouiller les ministres français de leurs pardessus et vestons pour en couvrir leurs chemises en loques. Céline a une tendresse rude pour les mômes, depuis le Bébert du ‘Voyage’, crevé de typhoïde sans qu’il ait rien pu faire et dont il a donné le nom au matou « gros comme un petit agneau » selon un témoin. Ce Bébert, c’est son gamin, griffu, pas commode et nature, redoutable chasseur de rat mais doué de sensibilité envers les gens et de véritable affection. Les mômes de Königsberg, ce sont les jeunes prénazis, élevés à la dure mais vigoureux, débrouillards et beaux. Bien plus admirables que les crevards parisiens du passage Choiseul, « élevés au gaz », et qu’on allait faire « respirer » à grands coups de torgnoles sur le bateau-mouche ‘Pont-Royal-Suresnes’. Comme le fut Céline. « C’était l’éducation d’alors !… beignes, coups de pied au cul… maintenant c’est énorme évolué… l’enfant est ‘complexe et mimi’… » p.59. Pour l’anarchiste Louis-Ferdinand, mieux valent les garçons sauvages que les intellos endives, ces mômes libres dont William Burroughs, Américain de la ‘beat generation’ fera un livre post-68.

Ces enfants naturels ne sont pas comme les bonnes femmes, ces mégères civilisées qui font l’opinion publique : « Vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ?… d’autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont !… » p.4. Ni comme ces écrivains qui se croient : « ces gens de lettres sont terribles ! si affligés de moimoiisme !… » p.17. D’ailleurs la société les encourage, ces « plus vaselinés de la Planète ». « Vous avez qu’avoir vu Mauriac, en habit, s’incliner, charnière, tout prêt, ravi, consentant, sur sa petite plate-forme… il se gênait en rien !… jusqu’à la glotte !… ‘oh qu’il est beau, gros, votre Nobel !’ » p.34. Mauriac est assaisonné en quatre mots redoutables : « pissotières mutines et confessionnaux ! », Sartre en deux efficaces : « Trissotin Tartre » p.49, et Elsa Triolet la coco en un diminutif mimi : Triolette. Pour Céline, « c’est le ‘Voyage’ qui m’a fait tout le tort… mes pires haineux acharnés sont venus du ‘Voyage’… (…) encore je me serais appelé Vlazine… Vlazine Progrogrof… je serais né à Tarnopol-sur-Don, j’aurais le Nobel depuis belle ! mais moi d’ici, pas même séphardim !… on ne sait où me foutre !… m’effacer mieux !… honte de honte… » p.51.

C’est ça la Vrounze, celle à Gaugaule. Céline adore torturer les mots pour dire en un seul le sens de plusieurs. Gogol qui a la gaule, de Gaulle chef de Gaule, la Vrounze aux Vrounzais ! Malheur aux fâchistes, mélange de fâcherie et de fascisme. Mais « Je voudrais bien voir un peu Louis XIV avec un ‘assuré social’ !… il verrait si l’État c’est lui !… » p.56. L’Hitler, il aime pas, Céline : « l’Hitler, semi-tout, mage du Brandebourg, bâtard de César, hémi-peintre, hémi-brichanteau, crédule con marle, semi-pédé, et gaffeur comme !… » p.175. Le racisme ? Quelle blague : on encense Saint Louis et pas Louis-Ferdinand, alors que le saint a fait pire qu’un ou deux pamphlets : « Saint Louis, la vache !… pour lui qu’on expie ! je dis !… lui le brutal ! le tortureur !… lui qu’a été béatifié, tenez-vous ! qu’il a fait baptiser, forcés, un bon million d’Israéliens !… dans notre cher midi de notre chère France ! pire qu’Adolf, le mec !… » p.107. Car il faut se faire une raison, science, vérité, justice, tout ça c’est de la foutaise : « L’Opinion a toujours raison, surtout si elle est bien conne… » p.109. D’où le bon sens issu de l’expérience : « le visage qu’il faut avoir dans les États vraiment sérieux… l’expression de jamais plus penser !… jamais plus rien !… ‘Même si vous ne dites rien, ça se voit !… habituez-vous à rien penser !’ » p.140.

Seuls les mômes sont vrais car ils sont nature. Biologie d’abord, la force de l’instinct vital, comme les bêtes. Céline y croit. Après la ruine parlementaire des la première puis de la seconde guerre mondiale, cette lâcheté d’écoles à beignes et d’élevage au gaz, on le comprend. Il a choisi le mauvais camp, mais les autres, les vainqueurs, se sont empressés d’aduler la dictature vitaliste alternative : jeunes pionniers, gardes rouges, avenir radieux. On ne peut pas reprocher à Céline d’aimer la santé, les corps vigoureux et la vie. On ne peut lui reprocher que son délire littéraire antisémite. Mais cela apparaît très peu dans ce roman : il gardait ça pour les pamphlets.

Un peu dur d’y entrer mais on aime, la langue vit, le télescopage des mots est souvent cocasse. C’est héneaurme !

Louis-Ferdinand Céline, Romans II, D’un château l’autre – Nord – Rigodon, Gallimard Pléiade 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre, 1957, Folio, €7.41

William Burroughs, Les garçons sauvages, 10-18 2003, 250 pages, €7.03

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