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Jacques Attali, Demain qui gouvernera le monde ?

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Jacques Attali est intelligent ; c’est un boulimique qui adore accumuler les informations pour les régurgiter sous forme de synthèses. Il a écrit 25 essais, 7 romans, 5 biographies, 5 mémoires, 5 rapports, 2 pièces de théâtre et même 1 livre pour enfant. Ce livre-ci, comme tout essai de l’auteur, répond à une question – qui est dans le titre : qu’en est-il du gouvernement mondial (rêve de Victor Hugo) que certains espèrent ? Jacques Attali fait 30 pages de diagnostic, 70 pages de propositions et… 275 pages de compilation depuis la préhistoire. La liste finale des 16 petites mains qui ont fait des fiches pour tout est édifiante !

Bilan ? Pas grand-chose. Une montagne de rappels historique pour accoucher d’une souris prospective, pas bien vive au demeurant. Au galop, nous survolons les tentatives religieuses, conquérantes, marchandes de dominer le monde – en alternance. Au siècle dernier, les totalitarismes athées ont rivalisé avec la finance et les totalitarismes intégristes religieux. Et puis il y a Internet, domination du monde technique si l’on veut, et même les théories du Complot.

Le dominant du monde est, depuis 1929, les États-Unis. Ce pays est en avance sur tout et négocie avec les puissances rivales, Chine, Inde, Union européenne, Japon. Il a ses faiblesses mais reste impérial. Les Nations-unies se sont créées sous sa houlette, l’OTAN aussi. Et la diaspora juive répand partout son soutien inconditionnel à Washington. Car les diasporas sont une tentative d’humanité Une, hors sol, détachées des États-nations, un vieux rêve de Dieu (du moins celui d’Abraham). Ce pourquoi Attali cite à plusieurs reprises Einstein, savant juif, allemand puis américain, et ses appels répétés à un gouvernement mondial (p.202). Il réhabilite Léon Bourgeois, Français radical et franc-maçon bien oublié, inventeur de la SDN.

Mais son galop lui suscite des raccourcis hasardeux, voire carrément faux, comme cette idée que Gorbatchev a été renversé en URSS « parce qu’il » aurait été mal reçu en juillet 1991 au G7 (p.220). C’est prendre l’histoire par le petit bout de la lorgnette, l’URSS était bien assez en déliquescence interne sans que l’humeur des pays étrangers puisse agir sur elle.

Au fond, ce qui marche dans l’unification du monde, ce sont les instances techniques de gouvernance : l’Union postale universelle, l’Organisation maritime internationale, l’Organisation de l’aviation civile, l’Office international des épizooties, l’Organisation mondiale de la santé, l’Organisation internationale du travail… Tout le monde a intérêt à adhérer et à négocier. Pour le reste, c’est moins sûr – quand Dieu ne le commande pas.

Jacques Attali voit dans l’Union européenne un modèle par étape d’intégration qui pourrait servir de schéma universel. Peut-être, mais en combien de générations ? Depuis 1950, l’idée d’Europe a certes avancé, mais contrainte et forcée, avec des reculs à chaque récession économique où les intérêts égoïstes priment.

Jacques Attali voit aussi dans « les hypernomades » une sorte d’humains plus enclins que les nationaux à penser monde, intérêt global. Est-ce vraiment le cas ? Ces cosmopolites déracinés voient-ils global ? L’observation montre qu’ils songent surtout à leur statut fortuné (et les cartes ‘Privilège’ qui vont avec), puis à l’intérêt exclusif de leur pays de référence qui résiste encore et toujours à l’envahisseur (par exemple… Israël).

Que pèse la « dynamique d’interstices » face aux intérêts vitaux des nations ? Le pacifisme internationaliste d’un Jaurès n’a pas résisté au nationalisme de 1914 jusque chez les ouvriers socialistes, pas plus que l’Internationale sous Staline n’a résisté au pacte germano-soviétique, ni que l’euro ne résistera aux égoïsmes allemand et hollandais, si la crise continue.

Le « minilatéralisme », autre mot inventé par la technocratie pour décrire ces petites avancées opérées quand personne ne regarde – et qui agrègent des intérêts ultérieurs – ne sont pas même l’embryon d’un gouvernement mondial.

Alors faut-il une « Alliance pour la démocratie » bottée et offensive, sur le modèle de l’OTAN ? Jacques Attali y souscrirait volontiers, notamment contre « les dictatures ». Entendez tous ces pays arabes qui menacent « la paix », puisque ce livre a été écrit avant le printemps arabe. Mais (à part le Dieu vengeur qui convoqua Moïse sur la montagne pour lui donner ses Commandements) qui jugerait qu’un pays n’est pas « démocratique » ? Selon quels critères « mondiaux » ? La Chine, comme l’Inde, le Brésil, le Pakistan et bien d’autres auraient beau jeu de dénoncer le préjugé occidental et le néocolonialisme d’une telle contrainte « au nom du Bien ».

La technique pourrait unifier selon Jacques attali, mais il ne faut pas surinterpréter Internet : il n’est qu’un outil pour des idéologies politico-religieuses qui préexistent. Il les répand avec efficacité, il ne les crée pas. Le village global est rempli de voix discordantes qui ne s’écoutent guère mais désirent surtout affirmer leur ego. Aussi l’idée des « e-votes » par des « e-manifestants » pour des « états généraux du monde » (propositions d’Attali) est une aimable utopie technocratique sans guère d’effets concrets. Quand on observe que deux départements d’une seule région culturellement homogène, avec une identité historique marquée – l’Alsace – ne réussissent même pas à s’unir par référendum, on se dit que « l’unification du monde » n’intéresse guère que les intellos en chambre ou les hypernomades hors sol.

Reste alors une instance extérieure :

  • Dieu ? mais il faut y croire ;
  • une menace venue de l’espace (météorites ou êtres malveillants) ? rien de tel qu’un ennemi commun pour souder l’humanité mais on ne le voit pas ;
  • ou encore la menace précise d’une destruction (pandémie, catastrophe climatique, terre devenue invivable) ?

La porte reste ouverte à l’imagination au pouvoir. En ce sens, Jules Verne n’a guère été égalé.

Cette compilation au galop qui reste dans l’eschatologie Ancien testament et qui s’achève comme un rapport international ne convainc pas. Il reste une liste de concepts, de tentatives et d’utopies qui peuvent intéresser les étudiants tentés par le sujet.

Jacques Attali, Demain qui gouvernera le monde ? 2010, Livre de poche Pluriel 2012, 439 pages, €9.50

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L’homme et la technique

Oswald Spengler fut célèbre en son temps. Notamment parce qu’il a publié une vaste fresque du destin humain intitulée ‘Le déclin de l’Occident’ en 1918. Presqu’un siècle plus tard, il reste d’actualité ! En 2018 (dans 7 ans), la Chine sera le premier exportateur mondial, le premier prédateur mondial de matières premières, le premier néocolonialiste économique mondial. Elle défendra aussi âprement ses intérêts que l’Angleterre de la reine Victoria ou les États-Unis de George W. Bush. Car, analyse Oswald Spengler, ce sont l’essor de la technique et de la population qui ont bouleversé le monde.

‘L’homme et la technique’ est un opuscule qui devrait ravir les écolos et les économistes de la décroissance ; il devrait stimuler les souverainistes et les partisans d’une Europe puissance ; il décrit parfaitement le mental américain face aux défis chinois. Paru en 1931, après la crise financière de 1929 et avant les cataclysmes nationalistes, racistes et guerriers des années 1940, il en a le vocabulaire daté. Mais Spengler livre une intuition, pas un système dogmatique. Il ne prône aucune révolution qui passerait une quelconque catégorie sociale ou raciale par les armes, il analyse la longue histoire. Il dit une manière d’être, la nôtre, ce qu’il appelle « la culture faustienne ».

Pour Oswald Spengler, la culture est le devenir, le mouvement ; la civilisation est le devenu, l’aboutissement historique. Or, dit-il, notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. La vie quotidienne, la famille, la morale, les croyances, les espoirs – tout est façonné par la technique, dit Oswald Spengler (y compris la procréation). Qui lui donnerait tort ?

Or la technique est la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Elle est tactique pour survivre dans la nature. Le singe nu a utilisé ses mains, libérées par la station debout, pour prendre les armes et se défendre ou faire levier. La première dialectique de la main et de l’outil a fait de l’homme un animal de proie pour son environnement qui le libère de ses déterminants génétiques. L’être humain n’est pas une fourmi, il devient intelligent. Tout ce qu’il crée est « artificiel », non naturel. Première tragédie : la nature sera toujours la plus forte, elle a les millions d’années pour elle, mais l’homme ne sait pas faire autrement que l’artifice. Jusqu’à lever la main contre sa mère, en rebelle, et peut-être détruire le climat, la faune ou la planète…

Vient la seconde dialectique entre le langage et l’entreprise. Car l’être humain n’est pas seul : il vit en famille, en horde, en clan, plus tard en village, en ville, en société. Animal politique, l’homme s’entend par le langage pour un projet commun : projet de la cité pour organiser les hommes, projet de l’entreprise pour utiliser la matière et produire des biens. Le langage ne sert pas à comprendre le monde, écrit Spengler, mais à la conversation pour agir. Seconde tragédie : toute organisation prend sur la liberté humaine. L’entreprise oblige à commander ou à exécuter, à laisser une part de son travail pour le bénéfice et l’investissement, en bref à être plus ou moins exploité ; la cité elle-même contraint par ses lois, sa morale, ses obligations physiques comme le service militaire. L’homme s’aliène en s’organisant en groupes humains.

L’Occident – ce qui est à la fois sa grandeur et sa tragédie – incarne au plus haut point l’insatiable curiosité de savoir, l’exploration ultime des secrets de la nature, la volonté de maîtrise et de création. De la culture technique est née la civilisation matérielle que nous connaissons. Cet « ensemble de modes de vie artificiels, personnels, autogènes, se transforme en une cage aux barreaux serrés pour les âmes rebelles à tout frein » (p.124). L’accroissement de la population, grâce à la technique (alimentation, confort, hygiène, médecine), noie l’individu et lui fait perdre toute importance. Les nations, organisées en États (« L’État est l’ordre intérieur d’un peuple en vue de ses objectifs extérieurs » p.120), instaurent des frontières pour se préserver (accès aux ressources, emplois, style de vie, croyances) et entrent en rivalité entre elles. « La frontière, de quelque nature qu’elle soit, ne serait-ce qu’intellectuelle, est l’ennemi mortel de la volonté de puissance », écrit l’auteur dans un cri libertaire.

Car Oswald Spengler est analyste, pas politicien ni philosophe. Il dit que l’Occident court à sa perte mais qu’il n’y peut rien. Toute civilisation est mortelle. Il prédit dès 1931 les rébellions : hippie contre la vie bourgeoise, révolutionnaire contre l’accaparement de la rente pétrolière, écologiste contre le mode de vie consumériste industriel. « Il n’est pas vrai que la technique humaine économise du travail », écrit Spengler. « Chaque découverte contient la virtualité et la nécessité de découvertes nouvelles, tout désir satisfait en éveille des milliers d’autres, chaque triomphe sur la nature en appelle d’autres encore » (p.125).

D’où « le dernier acte » qui fait l’objet du chapitre 5 : l’avènement et la dissolution de la culture machiniste.

  • Par le mouvement social : La technique appelle la société pour organiser son règne. Toute société crée des classes sociales pour la division nécessaire du travail. « Avec la croissance des agglomérations urbaines, la technique prit un caractère bourgeois » (p.148). Naît le luxe, « la culture dans sa forme la plus poussée » (p.134), donc l’envie sociale et la contestation.
  • Par le divorce de la vérité et des faits : Se séparent le prêtre, le savant et le philosophe qui vivent dans le monde des vérités – et le noble, le guerrier et l’aventurier (l’entrepreneur), qui vivent dans le monde des faits. « Le successeur de ces moines gothiques fut l’inventeur laïque cultivé, le prêtre-expert de la machine. Enfin, avec l’avènement du rationalisme, la croyance à la technique tend presque à devenir une religion matérialiste » (p.148). Éternelle, immortelle, elle apporte le salut à l’humanité. La découverte est jouissance pour soi, sans aucun souci des conséquences, parfois immenses pour le genre humain. Les découvertes se multiplient mais la peine de l’homme n’est pas réduite, il faut toujours plus de mains pour alimenter la machine. Pour quel but ?
  • Par la lutte des États : Seul l’État a un but qui est d’accroître sa puissance politique en accroissant sa richesse, donc son industrie. D’où les guerres pour l’accès aux ressources, qui exploitent ou achètent les pays miniers ou pétroliers dans une sorte de néocolonialisme, la guerre des monnaies qui déstabilise l’épargne, l’emploi et la redistribution sociale. Malgré la tendance européenne à se vouloir hors de l’histoire, jouissant bourgeoisement de ses richesses acquises, Spengler nous rappelle que vivre est lutter. La Chine nous le montre à l’envi, mais aussi le Brésil (qui va choisir le F18 plutôt que le Rafale) ou la Turquie (qui négocie avec l’Iran contre l’Occident) ou le Mexique (qui se fout des intellos médiatiques français). Or « au lieu de garder jalousement pour eux-mêmes le savoir technique qui constituait leur meilleur atout, les peuples ‘blancs’ l’offrirent avec complaisance au tout-venant dans le monde entier » (p.174). Ceux qui « grâce au bas niveau des salaires, vont nous mettre en face d’une concurrence mortelle » (p.175). C’est exactement ce qui se passe : notre fameux TGV est copié par les Chinois, ils préparent leur Airbus pour 2014, les Coréens ont des centrales nucléaires moins sophistiquées que nous (et moins chères) à exporter, les Iraniens usent d’un logiciel allemand Siemens pour leurs centrifugeuses destinées à la bombe nucléaire.
  • Par les menaces sur le climat et la planète : « La mécanisation du monde est entrée dans une phase d’hypertension périlleuse à l’extrême. La face même de la terre, avec ses plantes, ses animaux et ses hommes, n’est plus la même. (…) Un monde artificiel pénètre le monde naturel et l’empoisonne. La civilisation est elle-même devenue une machine faisant ou essayant de tout faire mécaniquement » (p161).
  • Par la perte de sens : L’âme se dilue dans le calcul, la computation et la mathématisation froide du monde : « notre propre culture faustienne représente pour sa part le triomphe de la pensée technique pure sur les grands problèmes » (p.135). On l’a vu avec le krach de la raison pure dans la finance, les échecs humains de la rationalisation du personnel chez France Télécom. A trop rationaliser l’humain perd son âme. « La culture faustienne, celle de l’ouest européen, n’est probablement pas la dernière mais elle est certainement la plus puissante, la plus véhémente et, conséquence du conflit intérieur entre son intellectualité compréhensive et son manque d’harmonie spirituelle, de toutes la plus tragique » (p.136). « Être donc soi-même Dieu, c’est bien cela le rêve du chercheur faustien » (p.146) – mais être Dieu, en ce monde-ci, est-ce possible ou même raisonnable ? « La pensée faustienne commence à ressentir la nausée des machines. Une lassitude se propage, une sorte de pacifisme dans la lutte contre la nature » (p.167).

Ce qui nous fait être, notre culture faustienne, est attaqué de toute part. Or, si les autres cultures usent de la technique comme d’un outil, nous seuls en faisons un but spirituel, la quête incessante pour savoir et pour explorer la nature. D’où notre condamnation à terme, de l’intérieur par l’écologie, de l’extérieur par l’émergence des pays tiers. Entre Montaigne et Nietzsche, un petit livre à méditer ! Il a inspiré Heidegger.

Oswald Spengler, l’Homme et la technique, 1931, Gallimard Idées, 1969, 181 pages. Difficile à trouver, mais occasion possible.

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Quelle démocratie arabe ?

Article repris par Medium4You.

A propos des révoltes arabes, que personne n’avait vu venir, encore moins ceux qui se placent aujourd’hui symboliquement à leur tête, les médias ne parlent que de « démocratie ». Comme si le mot était la chose et qu’il suffisait de qualifier pour que cela advienne. L’Occident coupable, forcément coupable, a la naïveté de l’ignorance. J’aurais tendance à y voir plutôt un néocolonialisme caché. Ils sont tellement contents d’eux-mêmes, ces bobos français qui, du haut de leurs ergots, donnent des leçons au monde entier. Ces Tunisiens, ces Égyptiens, ces Libyens, ces Yéménites, seraient-ils sur le point d’accomplir ce que la France a accompli voici deux siècles ? Une bonne vieille révolution pour renverser les oligarchies d’ancien régime ? Aussitôt, nos intellos-médiatiques de surenchérir comme s’ils l’avaient toujours prévu, regardant d’un œil attendri les premiers pas balbutiants des « petits »…

« La démocratie » en soi n’existe pas

Croyez-vous que les pays arabes bavent d’envie devant notre démocratie parlementaire ? A-t-on naïvement oublié que ce fut d’abord pour eux le régime du colonisateur ? La ruée vers le socialisme, dit « réel » pour le différencier du monde rose des Bizounours du PS, a été la revanche des colonisés sur les impérialistes. Ce fut, dans les pays arabes comme en Russie, en Chine, à Cuba et ailleurs, la mainmise d’une caste sur « le peuple », au nom de la « démocratie populaire ». Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, disait à peu près Jacques Chirac.

Il se trouve que le monde a changé, que le Mur est tombé, que le socialisme réel a fait faillite. La globalisation a non seulement ouvert le monde aux capitaux, mais aussi aux biens, aux hommes et aux idées. Internet et les réseaux sociaux ont rapproché les émigrés en Occident des résidents restés dans les pays autoritaires. L’exemple d’un seul suffit à se répandre comme une traînée de poudre. Oh, il fut bien un temps – entre 2008 et 2010 disons – où la Chine autocratique était quelque chose comme le nouveau modèle du développement : parti unique et économie de marché. Sauf que, Marx avait raison, le développement engendre ses propres tensions qui se traduisent toujours en termes politiques un jour ou l’autre. Les pays arabes faisaient exception dans un monde qui se démocratisait rapidement depuis le début des années 1990.

La majorité de la population n’est plus composée de fellahs illettrés confits en traditions et religion, qu’une oligarchie de fonctionnaires cooptés suffisait à mener. La caste militaire a remplacé à la décolonisation les grandes familles aristocratiques ou commerçantes. La classe moyenne éduquée d’avocats, médecins, professeurs, chefs d’entreprise, a désormais envie de prendre son destin en main. Elle s’appuie, comme dans toutes les révolutions, sur un peuple aigri et appauvri qui rêve de dignité. La crise économique due à la crise financière a précipité la crise politique. Le renchérissement du prix du pain, de l’huile, du sucre, de l’essence, et le chômage élevé d’une jeunesse nombreuse a fait le reste. Ceux qui disposaient du monopole de la force et de la fraude, les Méprisants, sont remis en cause par la rue.

A-t-on oublié que ce sont les citoyens aptes à porter les armes qui ont fait la démocratie grecque ? Les bourgeois des villes franches de l’Italie médiévale qui ont créé les cité-états ? La petite noblesse qui a arraché au roi d’Angleterre la Charte parlementaire? La bourgeoisie avec son savoir-faire culturel et technique qui a enclenché 1789 ? Le petit peuple des artisans parisiens qui a fait 1848 ? La démocratie est le pouvoir – non « du peuple » en soi – mais de ceux qui tiennent les leviers d’une société. Le pouvoir démocratique n’est que la façon civilisée de gérer la guerre civile, celle des intérêts divergents. Ce peut être le plus grand nombre lorsqu’une classe moyenne s’est établie et qu’il s’agit de lever des impôts pour établir un budget. Mais c’est le plus souvent l’oligarchie de ceux qui savent ou qui tiennent le fusil dans les pays de rente.

La liberté d’expression, l’évidente légitimité de la partie adverse, des fonctionnaires neutres non corrompus (donc assez payés) sont les conséquences du pouvoir des classes moyennes qui ont besoin de règles claires pour exercer leur activité et veiller à ce que tout le monde contribue au budget commun. Mais cela ne vaut que pour les pays où la diversité économique exige l’initiative pour produire et pour vendre. Pas pour les pays où règne la rente pétrolière, gazière, touristique, ou qui sont sous perfusion de l’aide militaire internationale.

Les rentiers et les autres

Les Hollandais les premiers ont parlé de la malédiction de la rente lorsqu’ils ont découvert des gisements de gaz chez eux dans les années 1960. La rente du sous-sol, des monuments ou de l’aide est de l’argent facile : il n’y a qu’à se baisser pour le ramasser. Pas besoin d’efforts politiques, tout tombe tout cuit, il suffit d’arroser les bonnes castes.

L’Égypte dépend pour une part de l’aide militaire venue des États-Unis. Elle a un tourisme florissant en raison de son histoire et de ses pyramides. Le canal de Suez offre sa rente de péage pour les bateaux qui le franchissent. A quoi sert donc le peuple? Ce n’est que lorsque le pouvoir réclame des impôts qu’il doit composer avec les producteurs et respecter le parlement qui les représente. Pas besoin de représentation politique lorsque la rente existe, il suffit de payer les oligarques. Même chose en Lybie, à Bahreïn, en Arabie Saoudite, dans les Émirats. Pour l’Égypte, comme pour l’Algérie, l’élite au pouvoir est l’armée. Depuis Méhémet-Ali, l’armée a symbolisé le nationalisme égyptien contre l’empire ottoman puis contre le mandat britannique, enfin contre la monarchie en 1952. Sous Nasser tous les centres politiques, administratifs et économiques sont tenus par les militaires. Sadate a désarmé le pouvoir politique mais les militaires ont investi l’économie (agriculture, transport, armement).

La Lybie est encore plus caricaturale. Le pays ne vit que du pétrole et du gaz exporté. Majoritairement désert, il est composé de tribus qui ont peu de liens en commun, sinon la dictature et la rente. Kadhafi en 1969 a fait prédominer les tribus de l’est, en Cyrénaïque, au détriment de celles de l’ouest et de l’intérieur non-arabe. Les al-Kadhafa, al-Magariha et al-Warfalla ont été privilégiées. Les autres se révoltent, aidés par une jeunesse majoritairement au chômage, contre un clan familial prédateur et un « grand leader » de plus en plus paranoïaque et imprévisible après 42 ans de pouvoir absolu.

La Tunisie échappe à ce schéma parce qu’elle exporte autre chose que du pétrole : du textile, des produits agricoles. Elle est aussi sous-traitante pour Airbus et pour l’automobile (45 000 ouvriers) et connaît un fort courant de tourisme. Une vaste diaspora émigrée en France, en Italie et ailleurs incite au progrès politique. La prédation du clan Ben Ali (et surtout de sa femme) était devenue d’autant plus insupportable que l’économie a ralenti.

Quelle démocratie pour quel pays arabe ?

« La démocratie » en soi n’existe pas. Il ne se réalise que des incarnations ici et maintenant, dans chaque pays, selon les coutumes locales. Si la France s’est inspirée d’Athènes et de Rome, les pays arabes observent plutôt la Turquie ou l’ancien Califat. Chaque pays devra inventer son système.

La Lybie sera-t-elle capable de retrouver un modèle fédéral où chaque tribu serait représentée pour partager la rente pétrolière ? La Constitution de 1951, abolie par Kadhafi, offre un modèle. Ce n’est qu’à ce prix que les tribus de l’est, attirées par l’Égypte et l’Arabie Saoudite, celles du centre non-arabes des Berbères, Touaregs et Toubous attirés par le Sahel, et celles de l’ouest attirées par la Tunisie et le Maghreb, pourront s’entendre. Mais la faiblesse de l’armée comme la tentation de garder à son exclusif profit l’or noir, peuvent conduire à la guerre civile des seigneurs locaux… La « démocratie » serait donc une oligarchie des plus forts. Après tout Kadhafi n’est-il pas une sorte de Mélenchon qui a mal tourné ?

L’Égypte est, comme l’Algérie, subordonnée et encadrée par le pouvoir militaire. La transition démocratique risque donc de prendre plus de temps, sur le modèle turc. L’empire économique de l’armée induit un patronage social qui stabilise la politique par le clientélisme. Mais la crise économique et à court terme la fuite des touristes sont des menaces sur les finances. Si les peuples sont capables de contester le modèle chinois de croissance sans démocratie, il n’est pas sûr que la pression économique ne les précipite pas dans la démagogie religieuse ou le populisme d’un nouveau leader. Car le peuple demande la dignité, pas forcément la démocratie. Celle-ci est une demande de classe moyenne éduquée. La dignité peut être conférée par un pouvoir autoritaire comme sous les fascismes, les socialismes « réels » et les nationalismes. Et la philosophie des classes populaires (qui n’ont pas fait d’études) est avant tout façonnée par la religion, sa loi est la Charia. N’oublions pas que l’opposition égyptienne, disparate et regroupée sous le terme de Kefaya, réclame moins « la démocratie » qu’elle ne rejette avant tout le sionisme et l’inféodation à la politique américaine.

C’est donc en Tunisie où l’administration est solide, la négociation une culture, où existe grâce à l’émigration et à l’éducation une aspiration démocratique, qu’une chance existe de voir émerger la première expérience du Maghreb. L’histoire russe, chinoise, irakienne, montrent que la suppression brutale des structures de l’ancien pouvoir engendre le chaos. L’exemple de la transition espagnole prouve que, pour réussir, il faut une société mûre capable de résister au populisme et au ressentiment.

Quelle sera donc « la démocratie » arabe ? Chaque pays devra l’inventer et elle ne sera probablement pas celle dont rêvent en rose nos intellos-médiatiques…

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