Marc Dugain, La malédiction d’Edgar

Science pote et ex-financier, Marc Dugain mélange réalité et fiction d’une étrange manière. Son style de rapport administratif laisserait croire à la réalité d’une enquête de journaliste, voire d’historien. Mais l’intitulé « roman » en fait une docu-fiction, genre très à la mode aux États-Unis parce qu’il correspond à la mentalité jeune, formatée au mélange des genres, prenant les jeux vidéos pour le monde réel. C’est ce métissage qui me gêne. Pourquoi ne pas avoir rédigé un « vrai » roman, une réalité réinventée ? A chaque affirmation du livre naît toujours un doute : est-ce vrai ou pas ? Ce qui met mal à l’aise.

Reste Edgar Hoover en directeur du FBI durant 48 ans, son soi-disant amant (?) Clyde Tolson en adjoint du directeur, et divers présidents dont surtout John Fitzgerald Kennedy. On savait JFK aussi queutard que DSK, mais ce qu’on apprend ici – si c’est vrai… – fissure la statue du jeune premier dynamique. Le frère Bob est encore pire. Quant à Hoover, il est inconsistant dans ce livre. Il se contente de régner en proconsul sous huit présidents et dix-huit ministres de la justice, fuyant comme une anguille.

Conservateur ? Il l’est évidemment puisque c’est le rôle de la police fédérale de protéger l’État et les institutions. Homosexuel moralement rigide ? Peut-être, mais est-ce la réalité de la personne ou le rôle complaisant créé pour lui par l’auteur ? Les « preuves » peuvent très bien avoir été inventées par ses ennemis, fort nombreux surtout parmi la gauche américaine, du simple fait qu’il n’était pas conforme au canon de l’Américain moyen : marié, deux gosses.

Comme financier sans doute, Dugain connaît bien les Texans, ceux qui ont laissé assassiner les Kennedy. « Ils sont l’expression même de la virilité. J’aimais leur machisme, cette façon binaire de voir le monde, d’écarter d’un revers de la main toutes ces foutaises d’ambitions collectives qui ne sont que l’émanation de dépressifs pleurnichards. J’étais fasciné par leur brutalité, gage de leur efficacité. Les Texans ne connaissaient pas les problèmes en suspens. Ils les réglaient. (…) Les gens qui savent ce qu’il leur en a coûté pour parvenir là où ils sont ne prêtent jamais l’oreille aux balivernes vomitoires des libéraux bien-pensants » p.151. Le Texan ou l’anti-Hollande…

Le ‘communisme’ est le bouc émissaire commode de ces années Hoover, qui a encouragé le sénateur MacCarthy. « Tout comportement, toute attitude, toute pensée, toute intention déviants. Il regroupait toutes les formes d’actions politiques ou sociales qui allaient contre l’Amérique et qui d’une façon ou d’une autre engageait à la subversion. Il définissait toute attitude frelatée où l’individu s’abandonnait à des pulsions nocives pour la société, en essayant de justifier cet abandon de soi par un discours libéral sans autre but que de légitimer ses certitudes » p.166. Le communisme pour Hoover est la finance de Hollande et Mélenchon, le Mal en soi, à soupçonner et à traquer partout. De quoi aveugler sur toutes les autres réalités souvent plus menaçantes comme la mafia, la drogue ou les castes politico-économiques…

Les politiciens modernes ont été inventés par JFK. Marketing et storytelling remplacent convictions et projet d’avenir : « une belle coupe de cheveux à) la télévision vaut mieux que n’importe quelle conviction solide, (…) le désir supplante les croyances et suffit à ramasser des voix » p.241. Qu’aurait été Kennedy sans Hoover ? C’est la question que pose le roman, sans que peut-être la réalité ait été ainsi. John Kennedy n’était-il que ce sex-machine vaniteux et léger que peint l’auteur – malgré les mémoires de Pierre Salinger, collaborateur de JFK, qu’il cite pourtant en bibliographie ? « Le pouvoir, au fond, c’est faire ce qui est dans l’intérêt de la nation et ne lui faire savoir que ce qu’elle peut entendre » p.421.

D’où la « leçon » tirée par l’auteur sur le siècle américain, le siècle de Hoover et des Kennedy, des libéraux hippies de gauche et des Texans moralistes et conservateurs : Camus. Il imagine (invente-t-il ou est-ce vraiment arrivé ?) Tolson allant trouver un obscur prof de littérature française dans son chalet isolé de montagne pour l’interroger sur le suspect Albert Camus, un probable subversif ‘communiste’ trouvé dans les papiers d’un anti-américain. Le philosophe français s’est toujours élevé contre les totalitarismes, à commencer par celui du parti moscoutaire et par les idiots utiles et sectaires comme Sartre. Le prof cite Camus : « Le bien absolu ou le mal absolu, si l’on met la logique qu’il faut, exigent la même fureur » p.447. Réplique immédiate de l’admirateur des Texans : « Ce genre de pensée affaiblit le pays, elle le gangrène alors que l’ennemi n’a jamais été aussi actif. On ne peut pas avoir ces idées et être un bon patriote » p.447. C’est ce que disent Mélenchon et Marine, et même Hollande en mode ‘de gauche’.

Tous les persuadés de la morale, tous les volontaristes autoritaires, tous ceux qui savent bien mieux que vous ce qui est bon pour vous, sont des sectaires. Il existe des Hoover de droite et des Hoover de gauche, des Hoover d’église et des Hoover de parti, des Hoover intellos et des Hoover politiquement correct. Peut-être est-ce la leçon du livre pour notre temps, très différente du film de Clint Eastwood ?

Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, 2005, Folio 2011, 497 pages, €7.98

DVD J. Edgar de Clint Eastwood, avec Leonardo di Caprio, Warner Home, €8.86

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3 réflexions sur “Marc Dugain, La malédiction d’Edgar

  1. Vous êtes un peu sévère avec mon appréciation de la « littérature ». J’évoque dans le premier paragraphe ce que je pense du genre. Ce mélange vrai-faux ou faux-vrai est aussi ambigu que procédé, le genre de « littérature » à laquelle je n’adhère pas. Si c’est son meilleur roman, il y a de quoi dissuader de lire le reste…
    Quant à ce que vous précisez de la politique américaine, le genre choisi par Dugain pour l’évoquer n’encourage en rien à le croire. Ses « thèses » sont-elles purement romanesques ou uchroniques ? Autant lire soit une enquête de journaliste, soit un historien appuyé sur des sources.
    J’adhère assez au commentaire de Triton sur le côté m’as-t-vu e ce genre de littérature à l’esbroufe, tellement « d’époque ».

  2. Il est un petit peu gênant de chroniquer un livre sans parler de littérature. Ce livre de Dugain, de loin son meilleur, est très habilement construit et écrit d’une écriture fluide. Les « thèses » de Dugain sur les Kennedy, famille presque complètement ignorés dans le film de Clint Eastwood, qui comme le livre de Dugain à bien des mérites, ce qui pour moi constitue une regrettable ellipse, viennent tout droit des romans d’Elroy. Aujourd’hui il est facile de se gausser de l’obsession anticommuniste de certains américains mais il faut tout de même rappeler que le maitre du Kremlin s’appelait Staline et que l’on était pas très loin d’une troisième guerre mondiale. Même avec McCarthy (qui n’était qu’un niais instrumentalisé) il fallait mieux être aux Etats-Unis qu’en Union Soviétique. Je crois qu’il n’est pas inutile de le rappeler. Autre grand oublié des deux oeuvres sur Hoover, le président Johnson, personnage très complexe qui a eu une importance considérable dans l’histoire récente des Etats-Unis. Il se trouve que j’ai assez bien connu Barry Goldwater, son adversaire malheureux aux élections présidentielles américaines de 1964, qui avait quelques vues pertinentes des années après sur son vainqueur. J’en profite pour ajouter que Barry Goldwater ne correspondait pas vraiment aux clichés du texan. Clichés qui ne manque pas dans le livre de Dugain.
    A propos de ce livre comme d’un autre livre de l’auteur, « Une malédiction ordinaire », je m’étonne que cet auteur aille chercher des sujets politico-historique si loin de son terroir qui pourtant n’en manque pas.

  3. un peu bhl et ses romanquêtes

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