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John Milton à Chalfont St Giles

Enfin le cottage de Milton. Dans la rue qui y mène, un panneau danger pour les conducteurs montre dans un triangle blanc bordé de rouge, deux vieillards à canne. Cela change des enfants courant vers l’école mais dit bien l’âge des touristes qui vont visiter le cottage… Nous allons découvrir un auteur peu connu, mais qui a eu une grande influence sur la littérature anglaise comme sur l’art et la façon de penser.

John Milton (né le 9 décembre 1608 et mort le 8 novembre 1674) était un poète, pamphlétaire et fonctionnaire anglais, considéré comme l’un des plus grands écrivains de la langue anglaise. Son œuvre la plus célèbre, Paradise Lost (1667), est un poème épique en vers libres qui explore la chute de l’homme, la tentation d’Adam et Ève par Satan, et leur expulsion du Jardin d’Éden. Il a également écrit Paradise Regained et Samson Agonistes. Milton était un défenseur de la liberté d’expression et de la presse, comme en témoigne son traité Areopagitica de 1644. Cet ouvrage a inspiré le Premier amendement de la Constitution américaine. Il a été le premier à utiliser le vers libre en dehors du théâtre ou des traductions et a inventé des mots de la langue anglaise comme debauchery, typography, exhilarating, airborne, satanic, self-desillusion, well-balanced, civilising, stunning, et beaucoup d’autres. Il a servi comme secrétaire pour les langues étrangères sous le Commonwealth d’Angleterre. Milton a étudié à Christ’s College, Cambridge, et a voyagé en Europe, rencontrant des intellectuels comme Galilée. Ses œuvres politiques et religieuses sont souvent controversées, et il a soutenu le républicanisme. Sa vie a été marquée par des tragédies personnelles, notamment la perte de sa vision en 1652 et des tensions familiales. Il est mort en 1674 à Londres et est enterré à l’église St Giles-without-Cripplegate. Son héritage littéraire reste immense, influençant des écrivains comme William Blake, Wordsworth et T.S. Eliot.

John Milton n’a passé que trois années ici, mais c’est à cet endroit qu’il a écrit son œuvre qui reste : Le Paradis perdu et le Paradis retrouvé. Le jardin d’Éden a pour l’auteur des aspects de campagne anglaise, la même qu’il arpente lors de ses promenades. La maison est petite, toute de briques rouges avec une cheminée extérieure qui prend sur la rue. Les pièces étroites sont basses de plafond pour avoir moins d’espace à chauffer. L’intérieur est sombre, ce pourquoi le jardin derrière, dès le printemps venu, éclate de lumière et de vie. La verdure s’y épanouit, comme l’espoir de l’homme. Une chaise paillée à haut dossier, réputée être « le fauteuil » de Milton, des tableaux dont un représente un Comus débauché, à demi-nu dans la forêt, devant la Dame du drame que Milton a écrit pour le comte de Bridgewater et autres titres en 1634 – joué au château de Ludlow avec les propres enfants du sire, dont sa fille de 15 ans. La Dame est délivrée, vierge, des rets du dieu des réjouissances populaires Comus, ce qui fait de cette pièce un ode à la chasteté. Un portrait de John Milton à 10 ans par Cornelis Janssen ; un autre à 21 ans par Benjamin van der Gueht.

FIN

D’autres voyages sur les traces des grands écrivains anglais sont programmés (je ne suis pas sponsorisé) :

Paysages littéraires du Nord, des landes, des lacs et des lettres avec les sœurs Brontë, Elizabeth Gaskell, Lord Byron, William Wordsworth, Beatrix Potter et bien d’autres

Londres, le Kent et trois siècles de génie, de Shakespeare à Virginia Woolf, avec Charles Dickens, Virginia Woolf, Shakespeare, Chartwell résidence de campagne de Churchill, Bateman’s maison de Rudyard Kipling, Penshurst Place demeure ancestrale du poète élisabéthain Philip Sidney

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Herman Melville, Taïpi

Taïpi est le premier roman d’Herman Melville, écrit à 25 ans. Il relate une expérience personnelle de désertion avec un compagnon, Toby, suivie d’un séjour chez les sauvages cannibales des îles Marquises. Melville enjolive son histoire, il l’étire dans le temps, évoque quatre mois plutôt que quatre semaines, ajoute des détails culturels puisés dans la documentation ethnologique qui commence à paraître en son temps. Il a vécu chez les sauvages, c’est un fait confirmé par Toby lui-même – en réalité Richard Tobias Greene – de retour de bateau deux ans après la publication du roman.

Mais il travestit la réalité en la romançant, comme il était d’usage chez les gens-de-lettres du 19ème siècle. Il dissimule notamment toute sexualité sous un discours de convenance qui s’évade dans le lyrisme à chaque moment cru. Il invente certains personnages comme la belle Faïaoahé pour faire plus « vrai », se donner le beau rôle ou dissimuler sous la convention des désirs interdits. Mais un tel nom n’existe pas en polynésien, pas plus que « le lac » lamartinien de l’île où l’auteur dit avoir promené sa belle en pirogue, brisant le tabou qui exclut les vahinés des bateaux.

L’histoire est cependant captivante. Ne supportant plus la campagne de pêche à la baleine interminable, ni l’arbitraire tyrannique du capitaine Pease, Melville déserte en baie de Nuku-Hiva le 9 juillet 1842. Avec Toby, il s’enfonce dans l’intérieur, passant les crêtes vertigineuses qui séparent les vallées, formant autant de « cités » pour les tribus du lieu. L’une d’elle, particulièrement, est réputée féroce et cannibale. C’est dans cette dernière que vont échouer Toby et Tom (surnom que s’est donné Melville d’après son grand père Thomas). Ils surprennent un très jeune couple effarouché occupé sans doute à s’aimer dans les buissons (évanescente et victorienne allusion).

Ils s’attendaient à être dépecés, rôtis et mangés mais c’est une sourcilleuse hospitalité qui leur est offerte. Le soupçon planera durant tout le séjour et va épicer l’histoire. Tom, blessé à la jambe, ne peut suivre Toby lorsque celui-ci réussit à quitter les Taïpis quelque temps plus tard en jurant de revenir le chercher. Il ne reviendra pas, berné par l’intermédiaire tribal cupide. Mais il transmettra l’information et, in fine, fera libérer le narrateur.

En attendant, Tom est soigné dans la case du chef Maaheiao par son fils Kori-Kori et sa sœur inventée, à « l’affection » probablement tout aussi inventée. D’autres jeunes garçons peuplent la case, que Melville évoque en passant. Baignades nues, massages à l’huile de coco conduisant à l’extase, jeux avec les enfants, repas pris en commun avec les chefs, tissage auprès des femmes, Tom ne s’ennuie pas. Les fêtes et cérémonies lui échappent mais il sent confusément que ces rites, tout comme les tatouages, ont quelque chose à voir avec la religion de la tribu, donc avec son adoption définitive. S’il refuse trop longtemps d’être tatoué, Tom ne risque-t-il pas de refuser de s’assimiler, donc ne sera-t-il pas sacrifié comme « ennemi » ?

Les Happas, de la tribu voisine, dont quelques escarmouches violentes rappellent que la guerre existe chez les « bons sauvages », font les frais du rôti lorsque des guerriers vaincus sont ramenés en triomphe chez les Taïpis. Leurs vainqueurs en conservent la tête, embaumée, emballée et suspendue par une corde dans leur case. Tom en aperçoit trois dont une de Blanc, lorsqu’il revient impromptu d’une promenade.

Il ne cherchera alors qu’à fuir, occasion de dramatiser un peu le récit qui s’est complu jusqu’ici dans la description des délices de la vie naturelle à la sexualité spontanée. Sa famille adoptive se fera complice de son évasion in extremis lorsqu’un baleinier, au courant de son sort, mouille dans la baie.

Il est tout à fait possible de lire Taïpi naïvement, et c’est alors un bon roman d’aventures à mettre entre toutes les mains dès 12 ans. L’auteur ne se perd pas dans l’érudition et peu encore dans l’essai moral. Il écrit de façon primesautière, d’un style enlevé, hardi, léger. Il se moque de lui-même tout en s’autorisant certaines émotions et transports. Il a le sens de la mise en scène, faisant insidieusement monter la tension, depuis un paradis terrestre où il folâtre insouciant en simple appareil jusqu’aux menaces diffuses qui l’inquiètent crescendo sur son intégrité physique, son avenir, sa vie peut-être.

Il est aussi possible de lire Taïpi avec le recul, et l’on y trouve alors une réflexion philosophique sur barbarie et civilisation, nature et culture, sexualité et relations humaines, vie naturelle et religion. Le pas est vite franchi – et pour cause – vers le pamphlet anti-missionnaires, anti-puritanisme et anti-colonialisme. Melville raisonne en citoyen d’un pays neuf, les États-Unis, libéré des féodalités des vieux pays d’Europe, et des révérences religieuses, diplomatiques ou de prestige social. Reste à se libérer du carcan victorien et à laisser s’épanouir la sensualité des corps et la sexualité libre. C’est à cela que sert la Polynésie pour Melville l’Américain. Et avec lui nombre de marins.

Melville avoue dans une lettre à Nathaniel Hawthorne du 1er juin 1851 : « Je n’ai connu jusqu’à 25 ans aucun développement. C’est de ma 25ème année que date ma vie. » L’expérience chez les Taïpis apparaît comme une initiation, comme un passage dans le jardin d’Eden terrestre – la Polynésie – d’où il « renaît » différent, accompli sexuellement, libéré des conventions, élevé en morale, apte à réaliser enfin sa personnalité dans l’écriture.

Taïpi contient beaucoup de choses et ses divers degrés de lecture incitent à y revenir, signe que le livre est plus profond que sa légèreté affichée et que c’est donc un « bon » livre : celui qui distrait tout en laissant penser.

Herman Melville, Taïpi, Folio 1984, 377 pages, €8.45

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