Paradoxe ? La plupart des gens raisonnables préfèrent la paix, et la guerre est considérée comme une propension à la colère, à la haine, à la violence. Mais c’est argumenter à côté, dit Alain. « Car il n’y a de plus mauvais animal de guerre qu’un voleur, un jouisseur et, en résumé, un homme qui se voit au centre du monde et tire tout à lui. Un tel homme fera un bon empereur peut-être, mais certainement un mauvais soldat. La guerre est une mystique, une épopée, une jeunesse, une ivresse, une folie, mais nullement une réaction de l’amour de soi. C’est assez clair ».
Prenons pour exemples opposés Trump et Poutine. Le premier est un jouisseur – il a pris 10 kg depuis qu’il est à la Maison-Blanche. Il se voit clairement au centre du monde et ses caprices ont force de loi. Il tire tout à lui, à commencer par les presque 3 milliards de $ qu’il a accumulés avec sa famille sur quelques mois depuis qu’il est de nouveau président. Il se veut bon empereur d’un nouvel empire américain, selon sa doctrine Donroe. Tout autre est Poutine. Certes, il aime l’argent, le kitsch, le clinquant à la soviétique, en témoigne entre autres sa modeste maison de campagne dénoncée par Navalny, un complexe de bâtiments sur un terrain sécurisé, dont les Ukrainiens ont défoncé la défense anti-aérienne cet été. Mais il est plutôt mystique, rêvant de reconstituer l’empire de Staline, d’agir en agent secret qui sauve la Russie, comme ces feuilletons dont il se délectait enfant. Il a moins l’amour de soi qu’une ivresse de pouvoir, de laisser une trace dans l’histoire.

Toutes les passions criminelles contre lesquelles s’exercent la justice ne sont pas des vertus de guerre – car elles restent des passions individuelles. A l’inverse, « Ce sont les justes, les sages et les poètes qui font le mieux la guerre », dit Alain. Car les justes croient détenir la vérité, et tendent à l’imposer à tous par fanatisme (on l’a amplement vu avec les guerriers de l’islam, les missionnaires armés catholiques, l’imposition forcée du communisme de Lénine à Pol Pot). Les sages raisonnent dans l’abstrait et, dans l’abstrait, les frontières de l’URSS sont bien tentantes, malgré les réalités historiques survenues depuis. Quant aux poètes, ils inspirent les nationalistes, les prêcheurs, les avides de conquêtes ; ils font rêver de l’empire pour mille ans, de la régénération de la race, de la souveraineté retrouvée.
Les hommes aiment la paix, mais n’ont pas pour cela horreur de la guerre. Voyez en 14 : les « pacifistes » se sont sentis guerriers dès que l’ennemi s’est révélé agressif. Et Jaurès, le juste ou le sage (selon qu’on le considère comme politicien ou comme idéologue), a payé de sa vie son plaidoyer contre la guerre. « Une guerre ne peut durer que si les hommes aiment réellement autre chose qu’eux-mêmes », dit Alain. Les Ukrainiens le prouvent tous les jours parce qu’ils croient en leur pays, tandis que les Russes prouvent l’inverse tous les jours, parce qu’ils sont envoyés au front sans être convaincus. « Plus l’homme est sociable plus il est guerrier ».
Il est donc facile de « croire que des mœurs plus douces et des cœurs plus justes nous éloignent naturellement de la guerre. Voilà sans doute l’erreur capitale », démontre Alain. Nous l’avons hélas constaté : ni la croissance économique, ni l’évolution du niveau de vie, n’empêchent la guerre. La Chine désormais développée, veut s’emparer de Taïwan ; la Russie, assise sur son coffre-fort de gaz et de pétrole, lâche le doux commerce pour la dure guerre ; les États-Unis, pays le plus prospère de la planète, fait régulièrement la guerre depuis cinquante ans. L’Europe « pacifiste » commence à s’en rendre compte, ce n’est pas en restant « neutre » qu’on échappe à la guerre. Car c’est l’ennemi qui nous désigne comme ennemi, pas nous. Et il faut alors bien nous défendre.
Alain de conclure : « tout dépend donc ici des pouvoirs publics ; et, dans le fait, c‘est ici qu’on les voit les plus jaloux de leur droit royal ; mystérieux, fermés et secrets. Et c’est là que doit porter tout l’effort des pacifistes ; car les vices et les passions des gouvernants ont le terrible pouvoir de lancer au carnage le plus pur et le plus noble des forces humaines ». Donc la transparence, donc la démocratie, donc le débat public. Ce que Poutine refuse absolument à son peuple, allant jusqu’à lui mentir sur une « opération spéciale » et à interdire les médias libres ; il faut que les drones ukrainiens atteignent Moscou, ses raffineries et ses centres commerciaux, pour que la population découvre que son pays fait la guerre, et que les agressés se défendent. Ce que refuse également Trump, qui promet tous les jours que le conflit finira demain, en alternance aux promesses d’anéantir sans pitié l’ennemi ce même lendemain s’il ne cède pas. Or, il ne cède rien, et le Vantard se retrouve poule mouillée, il caquette sans oser user du bec. Parce que le vice de Trompe est de faire du dollar, pas de se battre pour des idées. L’Amérique n’a pas été attaquée par l’Iran comme elle avait pu l’être par les terroristes venus d’Afghanistan en 2001 ; elle a agressé l’Iran sur manipulation des Israéliens. Fort heureusement, cela commence à se savoir, et le Congrès, qui décide in fine de la guerre, est sensible à l’état de l’opinion, d’autant plus que se profilent des élections imminentes. Quant à Poutine, il exerce pleinement son « droit royal, mystérieux, fermé et secret ». Hors ses forces rapprochées, il n’a de compte à rendre qu’à l’histoire. Même Xi, en Chine, doit convaincre la masse idéologique du Parti. Quant aux pays européens, les peuples voient bien qu’il faut préparer la guerre pour dissuader l’ennemi de la faire ; les Parlements votent des crédits augmentés pour la Défense, les gouvernements signent des traités d’alliance et de fournitures d’armes ou de matières premières.
Aux citoyens « pacifistes » de ne pas être bornés à leurs principes absolus, mais de composer avec la réalité du terrain. A eux de doser la mesure des actions et des dépenses ; aux citoyens, par les élections et par leur libre expression, de contrôler « les vices et les passions des gouvernants ». Penser la guerre n’est pas exclure la paix, c’est être prêt à la défendre.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog
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