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Yves Courrière, Les fils de la Toussaint

Gérard Bon, dit Yves Courrière, est un journaliste décédé en 2012 à 76 ans ; il a reçu le prix Albert-Londres, en 1966 pour ses articles sur l’Amérique latine. Il a couvert la guerre d’Algérie et, de ses reportages et témoignages, en a tiré une somme à chaud à la fin des années 60 : La guerre d’Algérie en quatre tomes. Les fils de la Toussaint est le tome premier, donnant les causes et racontant la préparation de la « Toussaint rouge » du 1er novembre 1954.

La France était en train de sortir de la guerre d’Indochine, après l’humiliante défaite de Dien Bien Phu, due à des badernes ignares du terrain ; le Président du Conseil Pierre Mendès-France était en train de préparer les accords de Tunisie pour son indépendance ; le Maroc avait repris son autorité. Ne restait que l’Algérie, que la Ligue arabe du Caire accusait de ne rien faire pour se décoloniser. Le pays était tenu par une dizaine de gros colons qui possédaient l’énergie, les transports, la distribution alimentaire, et ne voulaient pas bouger d’un pouce. Ils considéraient être des pionniers exploiteurs, comme les Américains jadis, sauf que la population indigène n’avait pas été éradiquée par les fusils et les maladies contagieuses comme le furent les Indiens, mais prospérait à l’ombre du réseau sanitaire français. Un million de colons pour neuf millions de musulmans arabes et kabyles, ce n’était pas tenable, surtout à terme (l’Algérie compte aujourd’hui 48 millions d’habitants).

Il y avait bien eu des accords pour desserrer la citoyenneté par le Statut de l’Algérie, loi organique de 1947 qui crée une Assemblée algérienne et proclame « l’égalité effective entre tous les citoyens français », mais ils n’étaient pas appliqués, pas plus que la loi aux Noirs dans le sud des États-Unis : les gros colons bourraient les urnes, stipendiaient les caïds locaux, usaient de paternalisme ou de menaces pour « tenir » leurs gens. Quant aux mouvements « pour l’indépendance », ils étaient gangrenés par les rivalités de personne, Messali Hadj en prophète autoproclamé qui se voulait dieu tout-puissant.

Ce sont alors six hommes seuls, jeunes, déterminés, sans armes ni sans argent, sans même l’appui de la population, qui vont lancer le mouvement. Ces six « fils de la Toussaint » sont Krim Belkacem le Kabyle, Ben M’Hidi du Constantinois, Ben Boulaïd des Aurès, Rabah Bitat et Boudiaf, algérois, Didouche du Nord-Constantinois. Ils ne réussiront que quelques attentats de faible intensité, effectués à l’aide de bombes incendiaires artisanales bricolées dans des boites de lait Guigoz ou d’huile Esso pour moteur. Seuls les Aurès, avec ses traditions de bandits d’honneur, sera plus efficace, réussissant à attaquer quelques postes et à voler des armes. Aux gorges de Tighanimine, l’instituteur Guy Monnerot, venu par idéalisme naïf instruire les enfants arabes dans la montagne, le paiera de sa vie ; son épouse sera grièvement blessée.

Yves Courrière analyse les positions des uns et des autres. Les pieds-noirs libéraux autour de Jacques Chevallier, ou conservateurs comme le trio du grand colonat autour de Borgeaud, Blachette, Schiaffimo – l’agriculteur vinicole, l’industriel du pétrole, l’armateur. Les nationalistes algériens divisés et attentistes, les administrateurs civils, les militaires (du genre badernes comme en Indochine, jusqu’à l’arrivée des paras de Ducourneau) – sans compter les politiciens comme Mitterrand, ministre de l’Intérieur de Mendès-France. Yves Courrière déclare que lui « sentait quelque chose », mais le Florentin aimait laisser croire plus qu’il ne faisait. « L’Algérie, c’est la France », pas moins de trois départements, comme l’Isère ou la Corse.

La métropole ne s’est intéressée à l’Algérie que lorsque le sang européen a coulé. Jusque-là, ce n’était pas « une guerre » mais du maintien de l’ordre – avec des moyens inadaptés dans le bled ou les montagnes. Les Arabes n’étaient pas des hommes mais des « bougnoules », comme à la même époque (ne l’oublions pas) les « nègres » aux États-Unis de l’apartheid. Tout a été fait toujours trop tard. L’origine remonte aux massacres de Sétif en mai 1945, montrant que la répression féroce paie. « Ils ne comprennent que la force », disent les gros colons. Ils ne cesseront de mettre de l’huile sur le feu, de dresser les communautés les unes contre les autres, d’agiter la peur. « La malheureuse et inconsciente population européenne va servir de masse de manœuvre à des groupes politiques qu’elle appuiera de toutes ses forces. Jusqu’au moment, sept ans plus tard, au bord de l’abîme, où elle s’apercevra que ses intérêts ne sont pas ceux des hommes qu’elle a suivis aveuglément » p.378. Toujours la même histoire, la manipulation idéologique et l’agitation de la peur sur des masses ignares, par de gros intérêts bien compris. Même chose aujourd’hui avec les Bolloré et Sterin, « milliardaires » qui soutiennent des partis extrémistes… pour garder leur pouvoir économique.

Un livre d’histoire immédiate, nourri de multiples sources, documents et témoignages, par un journaliste qui a suivi l’Histoire en marche sur le terrain. Vivant, sans parti-pris, donnant la parole aux différentes factions. Indispensable pour se remémorer la « guerre » d’Algérie.

Grand Prix d’Histoire de l’Académie française

Yves Courrière, Les fils de la Toussaint – La guerre d’Algérie 1, préface de Joseph Kessel, 1968, Livre de poche 1976, €14,00

Yves Courrière, La Guerre d’Algérie, 1954-1957 tome 1 : Les Fils de la Toussaint – Le Temps des Léopards, Bouqins Laffont 1998, €46,39

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Patricia Cornwell, L’île des chiens

Pat Cornwell avait habitué ses lecteurs à des thrillers sérieux, avec crimes sordides de psychopathes et professionnels légistes et enquêteurs prêts à les arrêter. Cette fois-ci, elle se lance dans le délire de la satire, ce qui peut dérouter, voire rebuter. Son roman reste un « thriller » avec psychopathes et enquêteurs, mais sur le mode bouffon. Oh, il ne s’agit pas « d’humour » comme le dit l’illettrée critique de Elle citée en quatrième de couverture ! Il s’agit de l’ironie en gros sabots américaine, un brin lourde et basique comme la cuisine là-bas : du comique trooper. Jugez-en.

Un gros laid sale se fait appeler Major Trader (parce que major est un titre plus élevé que capitaine dans la marine à voile américaine). Il est secrétaire particulier d’un gouverneur d’Etat miraud et à courte vue intellectuelle appelé Bedford Crimm IV, au prénom de camionnette et au nom de criminel. Lequel est flanqué d’une épouse collectionneuse compulsive obsédée de « trépieds », dont on devine à la fin qu’il s’agit de dessous de plat (la traduction laisse souvent à désirer !) et de trois filles aussi grosses que moches et bêtes. Sauf la dernière, Regina (la reine !) qui est aussi lesbienne parce qu’elle ne s’aime pas. Il faut dire qu’elle est égoïste et centrée sur ses petits problèmes, véritable hérisson bardé de piques à l’égard de tous les autres ; le monde entier lui en veut.

Trader est un pervers manipulateur qui offre au gouverneur des chocolats et des cookies bourrés de laxatif, ce qui fait se gondoler et exploser le gros ponte – et laisse le secrétaire gouverner à sa place. Trader est aussi l’inspirateur et le maître secret des « pirates » de la route, une bande de jeunes cons camés et déjantés dont Smoke est le chef apparent, torse nu tatoué et sans cesse bourré, mais Unique la fille sadique qui règle au cutter ses haines pour tout le monde. Il y a « un nazi » en elle, c’est vous dire le niveau ! Trader a fait enlever par Smoke le petit chien de la chef de la police de l’Etat, une certaine Judy Hammer, laquelle entretient un « stagiaire » chargé d’une opération de communication secrète sous le nom d’Officier Vérité. Cet Andy Brazil est un mâle de braise blond, athlétique et intelligent, en bref une caricature en bien de ce que sont les autres en mal.

Tout ce petit monde va se manifester selon ses instincts – à l’américaine – et le bien va triompher à la fin. Le délire ne serait pas complet si n’était convoquée l’histoire américaine, le débarquement en 1607 sur l’île des Chiens sur les côtes de Virginie des premiers colons venus d’Angleterre. Massacrés par les Indiens parce qu’ils voulaient les dominer, le reste du petit groupe s’est installé sur l’île de Tanger avant de commencer une carrière de pirates au XVIIe siècle. Aujourd’hui, les Tangériens sont farouchement indépendants et veulent qu’on leur fiche la paix ; ils pêchent le crabe et n’acceptent les touristes que lorsqu’ils viennent acheter quelque chose. Ils ont une curieuse façon régionale de parler qui dit « Nan » pour signifier oui et tournent leurs phrases à l’envers. Cornwell se moque de ce provincialisme. Seul Fonny Boy, un blondasse de 14 ans qui rêve au trésor des pirates coulé au fond de la baie, trouve quelque grâce à ses yeux. Lorsqu’un dentiste qui exploite la crédulité des îliens et refait toutes les dents pour frauder les mutuelles est pris en otage, c’est Fonny Boy, dont les élastiques d’appareil dentaire sautent tout le temps, qui est chargé de le garder.

Je ne vous raconte pas tout ce qui se passe dans ces quelques 550 pages denses, mais c’est assez prenant. Le texte n’est pas fin mais finit par amuser – à condition d’oublier la Patricia Cornwell que vous avez déjà lue. L’histoire est invraisemblable mais dans le ton du feuilleton à rebondissements. Le docteur Kay Scarpetta apparaît dans un chapitre comme experte en médecine légale mais elle n’est pas le personnage principal – qui reste l’improbable beau Brazil.

Patricia Cornwell, L’île des chiens (Isle of Dogs), 2001, Livre de poche 2013, 554 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

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Anne Mc Caffrey, Les renégats de Pern

Une Irlandaise d’Amérique décédée à 85 ans en 2011 crée dès 1968, après ses trois enfants et son divorce, une fantaisie de science-fiction, mêlant ainsi les deux genres. Entre Star trek et Le seigneur des anneaux, La ballade de Pern crée un univers en douze volumes sur des milliers d’années.

Pern est une planète colonisée par l’humanité spatiale devenue « les Ancêtres » dont les descendants, coupés de la Terre, ont créé une société de colons semi-féodale où tout homme résolu peut entraîner avec lui des familles pour créer un « fort » qui se suffira à lui-même. Et cela sur un territoire non encore possédé par les Seigneurs régnants. Mais le redoutable de cette planète est un fléau récurrent, les « Fils » (du verbe filer), qui tombent du ciel et brûlent tout sauf l’eau, la terre et le métal. Le fort sert donc avant tout à se protéger du ciel qui vous tombe sur la tête et le jeune Jayge, saisi à 10 ans dans la caravane de son père, s’en souviendra à vie.

Des chevaliers-dragons, chevauchant les monstres cracheurs de feu qui calcinent les mycorhizes qui tombent en filaments, combattent le fléau. Les dragons sont une création du génie génétique humain aux premiers temps de la colonisation, à partie des lézards de feu, petites créatures intelligentes et affectueuses qui viennent de poser sur votre épaule et entourent votre cou de leur queue ; ils donnent l’alerte, parlent aux dragons et transportent les messages. Les habitants, qui ne possèdent aucune arme à feu ni laser, boivent du klah, se soignent au fellis et s’éclairent aux brandons. Vous voilà plongés dans Pern.

Les Renégats sont le dixième volume de la Ballade mais on peut le lire séparément sans connaître les autres. L’univers est bien décrit et l’intérêt du livre réside moins dans la science-fiction (encore qu’il y en ait) ou dans la fantaisie (présente aussi) que dans la psychologie des relations entre les personnages. L’auteur saisit filles et garçons dans leur fin d’enfance pour les mener à l’âge adulte en passant par une suite d’épreuves entrecroisées sur une trentaine d’années. Nous y faisons la connaissance de Jayge qui aime la liberté, d’Aramina qui entend et parle aux dragons, de Thella, sœur de seigneur partie du fort familial pour ne pas être mariée contre son gré, de Piemur le Harpiste (qui est une sorte de druide savant en tout), de Sherra la guérisseuse et de bien d’autres.

Ce tome conte la révolte de Thella et son ensauvagement, allant jusqu’à recruter des « sans-fort » (donc hors-la-loi) et à tuer tous ceux qui se dressent sur son chemin, même pour un regard que son arrogance ne saurait supporter. Ainsi du jeune Jayge qui deviendra pour elle un objet de vengeance personnelle. Pendant ce temps, le seigneur Toric veut augmenter son domaine et le jeune harpiste Piemur explore la contrée pour son maître Rohinton, jusqu’à découvrir d’anciens bâtiments abandonnés par les Ancêtres et jusqu’au SIAAV, le système d’intelligence artificielle activé par la voix, conçu des milliers d’années auparavant…

Une bonne série d’aventures pour adultes et adolescents qui vous font vivre dans un autre temps et un autre univers les éternels problèmes des relations humaines.

Anne Mc Caffrey, Les renégats de Pern (The Renegades of Pern), 1989, Pocket 2000, 414 pages, €7.95

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Cienfuegos

Nous reprenons notre bus Agrale brésilien. Passe sur la route une charrette tirée par un âne avec trois générations cubaines dessus : le grand père à moustaches est en marcel blanc de campesino, le père porte une chemise de petit-bourgeois et de grosses lunettes à montures, le fils a le short et le débardeur lâche et coloré de sa génération. Les yeux brillants, la peau lisse, la tête se tournant vers tout ce qu’il y a à voir, la curiosité en éveil, c’est bien lui le plus beau.

Sergio se ressaisit du micro pour répondre à des questions silencieuses pour les passagers qui ne sont pas immédiatement derrière les profs du premier rang. « Oui, les gens se mariaient parce qu’ils avaient le droit d’acheter de l’électroménager. » Philippe, saisissant cette remarque au vol : « ben ils avaient qu’à divorcer quand c’était usé, ils se remariaient un peu plus tard, et hop ! » Françoise, intéressée : « ça coûte cher un divorce, à Cuba ? » Sergio : « 400 pesos. Les femmes coûtent toujours cher. Le prix est élevé pour ne pas encourager les divorces d’humeur ». Il ajoute : « les jeunes mariés, pour leur lune de miel, ont accès aux hôtels en dollars, comme les travailleurs méritants. » Donc faire un petit c’est un travail méritant ?

cienfuegos gamin

Sergio avoue des études universitaires d’anglais à La Havane, cinq ans d’université. Il a appris le français à l’Alliance Française. Très lisse, il esquive les questions polémiques ou gênantes et ne dit jamais plus qu’il ne faut. Tout a toujours l’air de devoir être retenu contre lui. C’est devenu une seconde nature. Tout ce qu’il qualifie « de droite » voit sa question réglée. Il n’y a pas à réfléchir mais à mettre de côté. « La vente des ordinateurs au privé ? » (encore une question invisible des profs ?) « ce n’est pas permis à Cuba. Il y a une taxe de 100% à l’importation. Seules les entreprises d’État et les administrations y ont accès. Internet existe depuis 1996 mais est peu répandu, les café Internet ouverts par le gouvernement sont à faible débit… et très surveillés. Il y a Internet dans le public mais les liaisons sont soumises à autorisation – ou clandestines (selon le site de la CIA, toujours bien informé, 4 fournisseurs d’accès Internet gouvernementaux existent à Cuba). Le téléphone ? Il y a en réalité 1,2 millions de téléphones pour 11,1 millions d’habitants (mais Sergio gonfle les chiffres par propagande officielle, comme d’habitude), surtout dans les entreprises. Depuis 1995, Cuba a signé une joint-venture avec les Mexicains pour développer le téléphone fixe. En avril 2001, la visite du Président chinois a conduit à accorder à Cuba 420 millions d’€ de crédits pour moderniser le réseau télécom et acquérir un million de téléviseurs fabriqués à Shanghai. Les particuliers qui veulent un téléphone doivent en « justifier le besoin par des attestations d’organisations publiques, associations ou syndicats ». Le téléphone mobile ? « Il concerne surtout les étrangers, les diplomates ou les commerciaux. Quelques régions touristiques sont reliées au réseau » – en gros 10% de la population. Cuba serait le 149ème pays (sur environ 195) en termes d’équipement mobile : l’accès au réseau cellulaire est vendu cher à Cuba et doit être payé en pesos convertibles. 1.6 millions de téléphones mobiles existeraient quand même en 2012 – la situation a explosé en quelques années, libérant un peu plus l’information et l’échange, minant un peu plus le paternalisme autoritaire à prétexte « révolutionnaire » des frères Castro. Des paquetes sont vendus sous le manteau, DVD reprenant des séries américaines et des extraits de journaux télévisés du monde extérieur; la censure laisse faire – tant qu’aucune info ne conteste la forme du régime… comme en Chine communiste.

Et le président François, hilare, serre avant-hier la louche au cacochyme Fidel, dont le frère Raul vient de se « reconvertir » auprès du pape François. Du moment que tout ce vieux monde conserve le pouvoir…

francois hollande et fidel castro 2015

Nous doublons une quarantaine de cyclistes américains en vélo, une association sportive qui a dû se revendiquer de la pédale pour avoir le droit officiel d’aller à Cuba. Sur la route, deux charognards urubus dévorent le cadavre d’un petit chat écrasé. Plus loin un autre, perché sur un poteau téléphonique, prend le soleil, les ailes écartées comme une figure héraldique.

cienfuegos fillettes

Voici Cienfuegos, renommée ainsi en 1829 du nom d’un gouverneur qui a beaucoup fait pour le développement économique de sa province. Rien à voir avec le compagnon de Castro. Ce sont des gens de Bordeaux, en 1819, qui ont fondé la ville, Louis de Clouet et cinquante colons. Aujourd’hui, Cienfuegos est une base navale militaire, une cimenterie, une raffinerie, un port sucrier. La ville abrite la seule centrale nucléaire cubaine, commencée par les Russes en 1980 puis abandonnée après la chute du soviétisme (ouf ! selon les écolos).

Le prado de Cienfuegos est « le plus long de l’île de Cuba, 1,5 km », selon Sergio. Il a été construit en 1912. Les façades à colonnes sont peintes pastel, les fenêtres portent des grilles forgées. En bord de mer s’élèvent les villas coloniales chic de style hispano-américain début de siècle. Une maison en bois du 19ème siècle a le style tout à fait Nouvelle-Orléans – nombre des colons fondateurs venaient en effet de Louisiane. Avant d’entrer dans la vieille ville, nous roulons dans des quartiers aux nombreuses écoles. Sur les stades attenants s’ébattent les enfants, les garçons en short s’adonnent au foot. Dans le port est ancré un grand trois-mâts barque. Sur les façades des villas sont posés de nombreux panneaux « chambres à louer » pour attirer le touriste chez l’habitant. Ce doit être mieux qu’à l’hôtel, en tout cas plus original pour qui veut visiter l’île autrement. Nous effectuons un court arrêt au Palacio del Valle, un bâtiment de style mauresque bâti en 1917. Un Cubain d’ici en plein travail dort sur le parapet au soleil le long de la mer. L’eau est nacrée, légèrement embrumée.

Un ado passe avec sa mère, vêtu d’un débardeur à trous bleu ciel brillant. Un autre porte une double chaîne au cou, un lacet noir et du métal doré. Ils ont le souci de leur beauté à peine adolescente. Est-ce un trait local ? Dans son « Voyage à La Havane », l’écrivain cubain (bien sûr en exil) Reinaldo Arenas met en scène un couple obsédé par le vêtement, la parure et la reconnaissance sociale, sujet de la nouvelle « Tant pis pour Eva » écrite en 1971. La recherche de l’identité est un sport pathétique national. Sur la bâche d’un camion il est écrit en espagnol « attencion al turismo ». Il ne faut pas effectuer de traduction littérale du style « attention aux touristes » comme Françoise qui se précipite dans tous les faux amis mais traduire plutôt « services pour le tourisme ». Si elle voit sur une bouteille écrit vino de mesa, elle est capable de traduire « vin de messe » !

cienfuegos fier ado cuba

Le bus nous mène sur la place principale, le Parque José Marti, pour un arrêt d’une heure. Autour de la place s’élèvent un théâtre, un collège, une église, un palais, l’Assemblée provinciale, le palais des Pionniers, un café… Des gavroches errent entre les bancs du parc, désœuvrés. Ils traînent leur ennui débraillé, à peine intéressés par les rares touristes qui passent devant eux, un peu plus par une grand-mère et son petit fils qui donnent à manger des graines aux pigeons.

cienfuegos gavroches

L’église cathédrale de la Purissima Conception est vide de fidèles, peu décorée et en réparations. Ses vitraux français représentent les douze Apôtres et sa façade néo-classique (terminée en 1869) est plus belle que les horreurs qui se bâtissaient à la même époque en France. Le théâtre Tomas Terry se visite, mais il faut encore payer trois dollars pour voir une salle de spectacle à l’italienne où Caruso et Sarah Bernhardt se sont produits. Je préfère faire un tour de l’autre côté de la place, devant le palais Ferrer à l’élégant belvédère aérien où l’on monte par un escalier à colimaçon. Le baroque exubérant se mêle au néo-classique austère pour faire du bâtiment un ensemble bizarre mais séduisant.

Nous enfilons une rue commerçante. D’une boutique de jeux pour enfants s’échappe une épaisse fumée. Cela n’a l’air de ne gêner personne. Il paraît que l’on y enfume des moustiques ou autre vermine… Une queue sur le trottoir : c’est un marché et l’on attend son tour pour présenter ses tickets de rationnement. Plus loin, un coiffeur taille et tond à la chaîne. Puis s’ouvre un magasin multiple où des femmes se font manucurer alors que d’autres peuvent se faire ressemeler leurs chaussures. Les hommes peuvent en acheter pour 250 à 380 pesos. Un coin librairie vend des romans d’aventure dont « La guerre du feu » de Rosny en espagnol et des récits révolutionnaires comme « Descamisados » – les Sans-Chemises – de l’auteur cubain né en 1942 Enrique Acevedo González, engagé dès 14 ans dans la rébellion castriste. Le mauvais papier a jauni avec le temps et les opuscules brochés sont poussiéreux. Qui achète encore ces vieilleries idéologiques édifiantes ? On se croirait dans une librairie catholique des années 50. Le reste des vitrines du magasin présente en un seul modèle à la fois des produits d’entretien, des vases à fleur, des chemises de garçons, des colliers et des bagues en fer blanc.

cienfuegos lyceens

À côté est installé un vaste atelier de confection orné du portrait barbu du Fidel en personne, tel un patriarche méditerranéen veillant sur son cheptel de femmes besogneuses. Des rangées d’ouvrières sont vissées à leurs machines à coudre, confectionnant des chasubles, des robes et des chemises. Il y a du monde dans la rue en ce mercredi matin, des femmes en courses mais aussi des hommes adultes (ne travaillent-ils pas ?), des jeunes, quelques enfants qui sortent de classe, sac au dos et chemise ouverte au soleil fort. Certains portent au cou le foulard rouge du primaire mais ont détaché la plupart des boutons de leur chemisette d’uniforme, ce qui leur donne un aspect cocasse à la David Copperfield. Ce débraillé, peu compatible en principe avec l’austérité partisane ou l’embrigadement révolutionnaire tant vanté au musée de la Moncada, montre que la population n’est plus dupe des slogans ronflants, même les enfants qui imitent tout. La mise à l’aise des corps, la manifestation de la sensualité juvénile, le souci de l’apparence personnelle, sont les premiers pas vers la liberté d’être, une forme de résistance. Toute dictature a toujours voulu discipliner les corps pour plier les volontés et limer les esprits. Le laxisme vestimentaire d’ici est une preuve que l’idéologie revue par la Caraïbe n’est pas aussi totalitaire qu’à Moscou, Pékin ou Phnom Penh, et c’est heureux.

Quittant Cienfuegos, nous apercevons dans la campagne des traces d’un ouragan comme il s’en produit régulièrement sur Cuba : toits arrachés, arbres cassés, palmiers écrêtés côté vent. « Des milliers » de logements, des centaines d’écoles et de locaux industriels sont, selon les statistiques officielles (« milliers » est un terme de la langue de bois), détruits ou endommagés. La région est dédiée aux plantations de bananes et de mangues. Des slogans vides peuplent toujours les murs ; on ne les voit même plus. Mais le contraste entre l’idée et la réalité saute parfois aux yeux comme la pancarte « entreprise machin d’avant-garde » au-dessus d’un portail rouillé et d’un mur en ruines, ou cette banderole « seguimos im combatte » (« nous sommes au combat ») sous laquelle deux vieux gros, avachis, cuvent leur rhum sur un banc.

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