Alain

Qui a été tôt contraint devient anarchiste, dit Alain

Le philosophe prend l’exemple des pensionnaires qui ont passé l’essentiel de leur adolescence en collège fermé. Rien que cette odeur particulière de réfectoire leur fait se remémorer la prison. Car ils ont bien été « prisonniers de l’ordre et ennemi des lois ». Quand l’ordre vous contraint trop, vous ne pensez qu’à le transgresser, c’est humain.

L’enfant libéré est alors pareil au chien qui a rongé sa corde. Il se méfie, il se hérisse, il ne cède pas devant la plus appétissante pâtée. Toujours, il préfère la liberté à toute contrainte. Le Propos date de la rentrée scolaire de 1907, en octobre, mais s’applique encore aujourd’hui. Prenons Elon Musk. Cet immigré aux États-Unis né en Afrique du sud de parents Afrikaners, bien blancs et très conservateurs, a vécu toute son enfance et son adolescence en régime d’apartheid. Son père était brutal et impérieux, il le battait jusqu’à l’envoyer à l’hôpital. Ses copains d’école lui jetaient des pierres et son franc-parler sans aucun filtre (qu’il a gardé aujourd’hui) le faisait mal voir. Les grandes brutes de rugbymen tabassaient volontiers ce chétif, rebelle à la bande. Elon Musk semble en avoir gardé des séquelles : il ne supporte plus aucune entrave à sa propre liberté individuelle.

« Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle, dit Alain ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ». Ainsi est Musk, brut de décoffrage et impolis, malgré les livres qu’il a lus, brutal comme son maître Trump qui énonce n’importe quoi du moment qu’il l’affirme, imbu de lui-même jusqu’à pousser son ego à la démesure. Certes, en transgressant les règles et habitudes, Musk a construit une galaxie d’entreprises technologiques qui osent – une réussite jusqu’à présent. Mais il se mêle de politique, et d’imposer aux autres ses propres lois.

Où est la « liberté d’expression » dans le trolling, désormais autorisé sur tous les réseaux sociaux yankees, parce que cela coûte moins cher que la modération, et que distinguer le vrai du faux, les fake news des faits réels est une entrave à la liberté de dire n’importe quoi ? Où est la liberté du citoyen européen de choisir ses propres dirigeants, si un Ego musqué lui dit quoi penser et quoi voter en soutenant l’AfD en Allemagne et Nigel Farage en Grande-Bretagne ? Bientôt la France ?

Le propre du libertarien, adepte de la liberté absolue, est d’établir la loi du plus fort. Celle que les gamins ont imposé au petit Elon jadis. Il se venge. Devenu riche, devenu proche du plus puissant, il s’impose sans retenue. Lui est la Loi, qui établit de nouvelles règles. Mais « jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle », rappelle Alain de ceux qui ont subi un jour la loi du plus fort et la prison de l’État illibéral.

Tout se joue entre deux conceptions de la démocratie : ceux qui pensent que la majorité simple, guidée par des leaders démagogues, impose sa loi à tous – et ceux qui pensent qu’au-dessus de toute majorité existent des règles de droit, qui assurent un garde-fou aux démagogues et aux engouements de circonstance. Ainsi sont les Constitutions, les Principes du droit, les Droits de l’Homme. Musk les piétine, piétinons Musk. Il flotte autour de lui un relent de réfectoire.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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La nécessité commande toutes choses, dit Alain

Tel Platon partant d’un beau visage et d’un corps désirable et montait, par degré, jusqu’au suprême Bien, le philosophe Alain part d’une observation terre à terre, celle d’une simple écluse qu’il voit manœuvrer, pour appréhender « le changement de toutes choses et ce que c’est que la Nécessité ».

C’était en octobre 1907, et il admire une écluse « un des plus beaux spectacles qu’on puisse voir ». Pourquoi beau ? Parce qu’un bateau chargé de pierres avec son équipage et une famille pleine d’enfants est soulevé par la puissance de l’eau. L’écluse est le mécanisme technique qui permet de dompter l’eau en la faisant servir, tout comme le moulin sur la rivière.

Mais que l’eau soit relâchée et, libre, elle devient dévastatrice, une force en mouvement. Sans remonter au Déluge, mythe biblique, qu’il pleuve trop et les égouts parisiens débordent. L’inondation guette – la grande crue de 1905 était encore dans toutes les mémoires. Enfant, le petit Émile (qui est le vrai prénom d’Alain), a lancé des bateaux sur le ruisseau. Mais lorsqu’un grondement parvenait du moulin, il savait que le meunier avait lâché les vannes, et que l’eau accourait qui emportait tout sur son passage. « C’est là que pour la première fois j’ai éprouvé une espèce de terreur religieuse », avoue le philosophe. C’est en décembre 1995 le drame des enfants du Drac, sept morts dont une accompagnatrice et six enfants de CE1 d’une école privée près de Grenoble, dans un lâcher de barrage non prévu. EDF a été condamné, mais ni la commune ni l’Education nationale, foncièrement « irresponsable » par construction bureaucratique.

Même émotion quand, plus grand, Alain a vu la mer et son immensité, la force des tempêtes, l’ampleur des marées et la hauteur des vagues. Que peut-on contre le soleil qui se lève, s’interrogeait ironiquement Staline à propos du communisme, « loi de l’Histoire » ? Que peut-on contre l’eau qui monte, s’interroge sérieusement Alain, loi de la nature ? Même lorsque l’eau est prise dans les glaciers : ils avancent inexorablement, charriant les rocs et rabotant les montagnes sur leur passage vers la pente. Ou, s’ils fondent, ils sapent le terrain, préparant des glissements redoutables.

Prenons-nous conscience de cette force ? De cette inexorabilité des éléments ? Alain en doute : « Leçon importante, qui est bien dans les livres, mais à peu près comme Dieu est dans les églises », dit-il. On le sait, mais on n’y croit guère. Et pourtant, la Nécessité fait loi. Il a fallu le grand tsunami de 2004 en Thaïlande pour qu’on installe enfin des stations de surveillance sismique dans cette région instable. On dit qu’une nouvelle grande crue à Paris est prévue et que l’on a des plans au cas ou. Faut-il croire qu’ils seront réalistes ? Suffisants ? Bien anticipés ?

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L’art de vendre selon Alain

En 1907, le philosophe Alain intitulait son Propos L’art de vendre. Il n’était pas commerçant, fils de vétérinaire, mais ses grands-parents étaient commerçants. Alain était surtout observateur des mœurs de ses contemporains. Pour vendre, il faut faire désirer. Violemment. Jusqu’à l’extase.

Pour cela, fuir.

La voiturette de fleurs qui s’éloigne donne le regret de n’en avoir pas acheté sitôt vu. Le vendeur de journaux qui arrive après les autres mais réalise un chiffre plus important ne cesse de courir à droite et à gauche, comme s’il était sollicité de toutes parts. Le désir s’affole et l’action se met en branle aussitôt : j’en veux un ! Tout de suite ! Il s’agit « d’un mouvement instinctif de poursuite », analyse Alain. Ce qui n’est pas si faux. Regardez un chat, ce prédateur félin que l’Évolution a tout entier bâti pour chasser les proies. Il fixe, et si ça ne bouge pas, il attend. Dès que la proie remue d’un cil, il se précipite et la cloue dans ses griffes. De même entre deux matous qui se défient. Trop proches, ils s’immobilisent, et ce n’est que par des mouvements imperceptibles, drôles à regarder, que l’un d’eux se met à bouger, levant très lentement une patte, puis reculant d’un demi-centimètre. Tout mouvement de retrait brusque initierait l’attaque de l’autre.

Autre recette, frapper le regard.

Un homme qui vendait des coupons hurlait et jetait ses coupons aux acheteurs, ce qui attirait l’attention des badauds. Il s’était de plus coiffé d’un chapeau rouge, et « on sait que le rouge éveille les passions ». Ainsi font les bateleurs, déguisés en clown ou extravagants de geste. La publicité en a tiré les fruits, visant à choquer d’un coup pour retenir l’attention. Une femme nue de dos qui déclare « demain, j’enlève le bas », à la fin des années 70, capte l’esprit par l’histoire qu’elle commence et le désir qu’elle fait monter. Un homme torse nu qui repasse, dans les années 80, détonne car ce sont habituellement les femmes qui le font. Un adolescent chemise ouverte qui saute en l’air dans ces mêmes années intrigue, car la publicité pour le sucre suscite l’idée d’énergie, quasi sexuelle. De nos jours, choquer n’est plus de mise. Les ligues de vertu religieuse et autres associations LGBTQIA+ restent en embuscade pour jouer les chiennes de garde. C’est tout juste si Dior dénude une épaule féminine. La provocation reste en revanche libre sur les écrans des réseaux sociaux ; les vertueuses se gardent bien de toucher aux doudous de la majorité. Il n’y a guère que la bouteille brune des yankees qui ose encore, en français, déclarer qu’elle a « embrassé des milliards de gens » ; ils l’ont plutôt sucée, mais bon… Pour les mac, « chez nous, devenez un client chiant » est vulgaire mais réaliste. Dommage : la vulgarité ne choque plus guère, depuis que tout le monde en est.

Dernier truc de vendeur, celui-là bien établi sur les marchés, du moins encore durant mes jeunes années : casser la vaisselle.

Les produits mal finis ou dépareillés sont bradés en-dessous de leur prix. Mais, si aucun acheteur (ou plutôt acheteuse) ne se décide, vlan ! On les flanque par terre. Rien de tel que de voir cassée la si belle vaisselle qu’on hésitait à prendre que l’on cède au lot suivant. Priver l’acheteur, c’est du génie, conclut Alain. Car frustrer le désir ne fait que l’amplifier… pour une vente future.

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Amour peut être folie, dit Alain

Etait-on sage en juillet 1907 ? Alain en doute, tant la passion amoureuse, fouettée de pulsions hormonales, tient au ventre des jeunes gens, embrase leur cœur et submerge leur esprit. « Don Juan était devenu à peu près fou de l’amour qu’il témoignait pour la belle Elvire. »

Mais celle-ci est sage femme, une Minerve, nom romain d’Athéna, qui règne avec Jupiter et Junon dans l’Olympe. Elvire n’exclut pas la passion, mais elle la juge à sa juste mesure, selon l’humeur antique portée à la tempérance, et qui se garde avant tout de l’hubris. Ce vertige d’orgueil et de pouvoir qui transgresse toutes les normes, piétine toutes les lois, n’affirme que soi et sa démesure. Don Juan serait bien de ceux-là…

« Elle, en des discours sensés, rappelait des vérités trop connues, analysait les causes et les effets des passions, se transportait dans le temps à venir, expliquait d’avance l’ingratitude et l’injustice des amants, les tristesses qui suivent les joies, comme aussi les sévères jugements du monde, et terminait par un magnifique éloge de la sérénité, de l’amitié, de la paix et de la raison ». Quoi, pas d’enthousiasme chez cette Elvire, pas de transports, pas de possession par la passion ? Don Juan n’est qu’un spectacle pour elle, une curiosité à analyser. Et « que peut faire la force, dès qu’on cherche consentement ? », demande malicieusement Alain.

Don Juan se sent comme un démon sans puissance, son énergie soufflée par cette belle santé sensée. Il part se pendre. Mais, au dernier moment, il aperçoit par la fenêtre une autre belle jeune femme qui lui envoie des baisers. Il délaisse aussitôt le nœud coulant et s’empresse auprès d’elle, la séduit et la possède. « Elle se donne à lui en gémissant de bonheur ». Cette fois, il a réussi, et la belle consent avec jubilation. Don Juan est-il comblé ?

Non point, tant le désir est insatiable, tant le feu consume tout, tant ce qui est pris n’a plus de goût. « Il s’aperçoit bientôt, à n’en pas douter, que cette femme est véritablement une folle, que sa famille tient enfermée par ce qu’elle pense et agit tout le long du jour comme elle vient de faire tout à l’heure ». Alors Don Juan comprend en un éclair que la frénésie sexuelle n’est pas l’amour, que lui est fou comme elle, la nymphomane guidée par son vagin, c’est-à-dire inadapté à ce monde humain de raison sociale et de passion domptée. Cette fois, il se pend.

L’amour, comme toute passion, doit être contenue, maîtrisée, domptée, suggère Alain. Certes, c’est plus facile à énoncer qu’à accomplir, mais telle est la sagesse – il en montre la voie. Cela ne veut pas dire abstenez-vous, comme les pères de l’Église, aimez, mais ne faites pas n’importe quoi : l’autre existe lui aussi, il ressent comme vous, il ne faut pas le blesser. Votre passion ne doit pas le dévorer, mais l’envelopper, le réchauffer, l’entraîner. Séduire n’est pas violer ; aimer n’est pas butiner de fleur en fleur en les prenant toutes avant de les jeter pour une autre plus jeune, plus belle, plus désirable.

Cela s’applique aux deux sexes, bien entendu ; les garçons n’ont pas le monopole du désir sexuel hors limites. Le satyriasis et la nymphomanie sont des pathologies du sexe, des obsessions qui n’ont rien à voir avec « l’amour ».

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Il faut être égoïste, dit Alain

Ou plutôt ne pas avoir peur d’être soi-même face aux différents. Dans un Propos de juillet 1907, il distingue les familles où chacun a la prévenance des phobies des autres, des familles où règne au contraire la fantaisie. Les premières sont silencieuses, compassées, immobiles. Les secondes anarchiques, mais joyeuses.

A force de tenir compte de ce que les autres n’aiment pas (le bruit le soir, le poisson ou le mouton au menu, le parfum des fleurs, s’habiller pour le dîner, les fenêtres ouvertes), on ne vit plus. Chacun se rencogne pour ne pas déranger ; on n’invite plus que les semblables, ceux qui ont les mêmes phobies ; on vit entre soi. « Ces deux espèces de gens fuient leurs contraires et cherchent leurs semblables par le monde ». Ce sont deux conceptions de l’éducation, dit Alain. Et de la société pourrions-nous ajouter.

« Il y a des familles où il est tacitement reconnu que ce qui déplaît à l’un est interdit à tout les autres. » La paix règne, mais morne, la conversation est bornée, l’ambiance ennuyée. Aucune différence acceptée, qu’elle soit de tempérament, de goûts, de sexe, de musique ou de littérature. On se gêne pour ne pas gêner. Mais la prévenance tue la prévenance. « Seulement comme, tout compte fait, chacun est plus gêné par tous les autres qu’il ne les gêne, tous se croient généreux. » Chacun est saisi par la bonne conscience de l’abandon de soi sous forme de « don ». Par les convenances des restrictions faites à soi-même, les privations, l’expiation sans concession de simplement exister tel qu’on est. Par la pudibonderie des attitudes et des corps à se corriger sans cesse pour ne plus être soi. Est-cela la vie ? Une société morne à force de contraintes ? Un jardin « à la française » où les buis sont tous taillés et alignés au cordeau ?

De quoi donner une démocratie où l’empilement des règles est un obstacle à tout ce qui veut avancer, ou le « ne pas » dégénère en NPA avant la Nupes, avec censure à répétition et chahut de boutonneux à l’Assemblée ; où « l’interdit » et « la taxation » font expier toute initiative ou talent. Où des normes « écologiques » sont sans cesse renforcées, au détriment de la réalité des choses et des gens. Où le principe de précaution inhibe toute avancée un peu osée, pas encore testée – comme cette IA dont on nous rebat les oreilles alors qu’elle n’est qu’un outil, au service des bien comme des mal intentionnés. Une attitude finalement « réactionnaire », qui consiste constamment à « réagir » à ce que sont ou font les autres, plutôt que de proposer quoi que ce soit de positif qui engage à débattre de ce qui est souhaitable, mais aussi possible.

A l’inverse, dit Alain, « il y a aussi d’autres familles où la fantaisie de chacun est une chose sacrée, chose aimée, et où nul ne songe jamais que sa joie puisse être importune aux autres. » Des entrepreneurs savent contourner les routines, changer les habitudes, inventer du neuf. Voyez Elon Musk : personnage déplaisant, peut-être mutant génétique avec son autisme et ses rejetons jumeaux ou triplés, plus un transgenre – mais génie de la technique : la voiture électrique AVEC son environnement, la fusée réutilisable malgré la NASA, le voyage vers Mars réputé impossible, c’est lui. Il ne s’interdit rien, il teste tout, il entraîne à sa suite. Sans peur de gêner les autres, de démontrer leurs lourdeurs bureaucratiques ou leurs esprits trop étroits. Ni de faire des erreurs : les erreurs, ça se corrige, et ceux qui n’en font jamais ne font jamais rien.

« Mais ne parlons point de ceux-là, ce sont des égoïstes » – conclut malicieusement Alain. Ce sont des gens qui n’ont pas peur d’être eux-mêmes et de prouver ce qu’ils valent. Je crains qu’il ne faille mieux être égoïste que borné par les autres. Ainsi firent les romantiques contre les classiques, les intellectuels contre les bourgeois ; ainsi font les entrepreneurs contre les bureaucrates.

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Rien ne sert de courir, dit Alain

Comme le philosophe, j’ai toujours été agacé par ces gens qui vont voir « toutes » les expositions, voyagent dans « tous » les pays à la mode, lisent (qu’ils disent…) « tous » les livres dont on parle – mais seulement eux. Juste pour en parler, pas pour leur culture personnelle. « Les voyageurs », les appelle Alain en août 1906. Déjà les bourgeois des villes, qu’on n’appelait pas encore les bobos, avaient coutume de « voir les choses en courant ».

Mais pour quoi faire ? « Ainsi celui qui parcourt le monde à toute vitesse n’est guère plus riche de souvenirs à la fin qu’au commencement. » Ils voient, mais ne regardent pas. Or le regard exige le détail, la lenteur, la minutie. De prendre son temps, d’y réfléchir, de penser, d’y revenir. « Tout » voir est une boulimie, une pathologie de l’appétit ; de quoi rendre obèse, en mauvaise santé mentale. Trop d’images tue l’image, trop d’idées embrouille l’esprit. La cohérence exige la petite dose, de prendre son temps, au risque du renoncement à l’esprit (qui réfléchit) pour seulement l’émotion (qui jouit).

Ce pourquoi notre époque de trop-plein est celle du zapping, une idée chasse l’autre, comme l’événement. Qu’il dure et il lasse – comme la guerre de Poutine à l’Ukraine, pourtant pays proche de nous, par la géographie, la culture, la race et la mentalité. Laissons faire, détournons le regard pour zapper sur une autre « nouvelle » – encore plus nouvelle – et nous serons aveugles à ce qui nous menace : la domination russe sur nos mentalités, nos énergies, nos économies, nos cultures. Même chose à Gaza : l’extrémisme religieux juif qui pousse à la guerre à outrance déconsidère Israël, le judaïsme, mais aussi « nous » qui aidons ou laissons faire sans rien dire, par peur de déplaire au lobby juif, redoutable dans les élites américaines ou françaises. C’est la même chose sur le climat, les pesticides, les lobbies industriels, et ainsi de suite. Toujours minimiser, éviter, dénier – pour ne pas déplaire aux puissants.

« Si je vais de torrent en torrent, je trouve toujours le même torrent », analyse Alain. Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à chaque pas. » Cela s’appelle observer au lieu de voir ; et analyser au lieu de mémoriser sans distance. « Il ne s’agit que de choisir un spectacle varié et riche, afin de ne pas s’endormir dans la coutume. » Remettons donc en cause l’hypnose médiatique sur Poutine et sur Netanyahou, et sur le reste ; analysons et pensons par nous-mêmes – au risque d’un retour de bâton inattendu si nous ne pensons pas.

L’habitude, la routine, le flot des événements – voilà qui nous endort, nous anesthésie. Notre choix, l’approfondissement, la sélection de ce qui compte – voilà qui nous éveille.

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Mieux vaut suivre la nature que sa volonté, dit Alain

Le philosophe Émile Chartier, qui a choisi comme nom de plume le prénom que je porte, m’a toujours été familier. Bien que mort en 1951, avant ma naissance, sa sagesse balancée pleine de bon sens m’est proche, écrite quotidiennement et de façon accessible durant trente ans, en près de cinq mille Propos. C’est l’un des premiers livres de la collection de la Pléiade que j’ai acheté, lorsque j’étais encore lycéen.

C’est que sa philosophie part du concret, du quotidien ; elle est simple et vise à une vie bonne. Foin des grandes théories, qui ne passent en général pas les siècles, ni des concepts, soumis à ratiocinations. Ce qui compte est d’observer ici et maintenant et d’analyser avec sa raison personnelle, commune à tous les humains Sapiens. « Je le mets au rang de Montaigne et de Montesquieu », écrit André Maurois dans sa préface.

Dans le recueil des quelques six cents propos choisis en deux volumes, le premier est « Le Lion ». Cet animal est un roi qui décide où bâtir une ville. Et ainsi fut fait, en grandes pompes, avec discours au public et prières aux dieux. Mais que serait la ville sans commerces ? Et lesdits commerçants, lorsqu’ils s’installèrent, choisirent les points où il y avait de l’eau. Point de pompe grandiloquente de mots et de théâtre, mais la pompe utlitaire qui fait monter l’eau de la nappe phréatique. « Bâtisses et jardins suivirent l’eau »… on pourrait presque dire ‘naturellement’.

Car il ne suffit pas de dire ‘je veux’ pour que cela soit – seul le Dieu biblique est censé le pouvoir. Les rois se plient à la nature et aux hommes. Aussi le roi Lion 1er, qui était sage, a repris sa lance pour la planter là où étaient les maisons, et pas là où il avait voulu son palais de gouvernement. « Et ce simple acte était bien mieux cette fois qu’une prière aux dieux : c’était un hommage à la Nature. »

Écrit en juillet 1906, ce Propos reflète à la fois une sagesse immémoriale – l’utilitarisme – et un souci d’harmonie de l’homme avec son environnement – la nature. « Car les villes ne poussent point selon la volonté des conquérants. Elles suivent l’eau, comme fait la mousse des arbres. » Ainsi Paris ou Londres sont-elles devenues des cités prospères, grâce à l’eau du fleuve ; ainsi les cités mayas et la capitale moghol Fatehpur-Sikri en Inde du nord ont-elles été désertées, faute d’eau.

La sagesse, montre Alain, n’est pas de contraindre la nature par la volonté : c’est voué à l’échec. Mais de s’y adapter en profitant de ce qu’elle offre, sans le gaspiller. Avis aux communistes et aux technocrates, qui pensent le contraire, que la volonté politique peut tout et que le reste n’est rien que complot « capitaliste » ou « ignorance ».

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